Les impasses de l’écologie du spectacle – Radio France







Les Impasses de l’Écologie du Spectacle – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Les impasses de l’écologie du spectacle – Radio France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, l’écologie du spectacle ! Cette mascarade verte où les saltimbanques du capitalisme vert viennent nous vendre leurs indulgences carboniques comme on vendait jadis des reliques aux pèlerins crédules. Radio France, ce temple de la bien-pensance médiatique, nous offre une fois de plus le miroir déformant de nos illusions collectives. Mais derrière les sourires crispés des présentateurs et les chiffres soigneusement sélectionnés, que voit-on vraiment ? Une humanité en pleine décomposition morale, qui préfère se gargariser de mots creux plutôt que d’affronter la réalité crasse de sa propre destruction.

L’écologie du spectacle, c’est d’abord l’aboutissement logique d’une civilisation qui a fait du simulacre sa religion. Guy Debord l’avait pressenti dans ses écrits prophétiques : nous ne vivons plus dans une société de production, mais dans une société de représentation. Les écolos de salon, les militants en costume trois-pièces, les politiques aux discours lissés par des armées de communicants – tous participent à cette grande messe où l’on célèbre le culte de la Nature sans jamais risquer de salir ses chaussures dans la boue des vrais combats. On parle de « transition écologique » comme on parle de « croissance verte », avec cette même foi aveugle dans les vertus du progrès technologique, ce même mépris pour les limites physiques de notre planète. Comme si l’on pouvait résoudre la crise écologique en remplaçant simplement nos voitures thermiques par des Tesla, nos centrales à charbon par des éoliennes, nos burgers par des steaks de soja produit en monoculture intensive. Quelle farce ! Quelle pitoyable comédie humaine !

Mais au-delà de la simple hypocrisie, il y a dans cette écologie spectaculaire quelque chose de profondément pervers : elle est l’outil parfait du néolibéralisme pour maintenir son emprise sur les masses. Le greenwashing n’est pas une erreur, c’est une stratégie. En nous faisant croire que nous pouvons « consommer responsable », que nos petits gestes sauveront la planète, on nous détourne des véritables enjeux de pouvoir. Pendant que nous trions nos déchets, les mêmes multinationales qui financent les campagnes de sensibilisation continuent de piller les ressources, de spéculer sur les terres agricoles, d’exploiter les travailleurs du Sud global. L’écologie devient ainsi un nouveau marché, une nouvelle niche commerciale, où l’on vend de l’espoir en boîte comme on vendait autrefois des indulgences. Et le plus beau, c’est que nous achetons ! Nous achetons ces produits « éco-responsables » à prix d’or, nous achetons ces discours moralisateurs, nous achetons même notre propre culpabilité, transformée en une nouvelle forme de consommation. Le capitalisme vert, c’est le triomphe ultime du capitalisme : il a réussi à nous faire payer pour notre propre aliénation.

Et que dire de cette gauche caviar qui se pavane dans les médias, ces intellectuels de salon qui dissertent sur l’effondrement avec des mots compliqués mais des solutions simplistes ? Ils parlent de « décroissance » tout en gardant leurs comptes en Suisse, ils dénoncent le productivisme tout en voyageant en avion pour leurs conférences. Leur écologie est une écologie de classe, une écologie qui ne remet jamais en cause les privilèges des élites, mais qui exige des sacrifices des plus pauvres. « Il faut changer nos modes de vie », disent-ils, sans jamais préciser que ce sont les modes de vie des autres qu’il faut changer. Pendant ce temps, les vrais écologistes, ceux qui luttent sur le terrain contre les grands projets inutiles, contre l’accaparement des terres, contre la destruction des écosystèmes, sont criminalisés, traînés dans la boue, ou simplement ignorés. L’écologie du spectacle, c’est aussi cela : une machine à invisibiliser les vrais combats, à discréditer les vrais résistants.

Mais le pire, peut-être, c’est cette dimension quasi religieuse de l’écologie spectaculaire. On nous parle de « sauver la planète » comme on parlait autrefois de « sauver son âme ». La Terre devient une entité sacrée, presque une déesse, que nous aurions offensée par nos péchés carboniques. Et comme dans toute religion, il y a les prêtres (les experts, les scientifiques médiatiques), les fidèles (les militants bien-pensants), et les hérétiques (ceux qui osent douter). Cette sacralisation de la nature est une impasse : elle nous empêche de voir que la crise écologique n’est pas une question de morale, mais de pouvoir. Elle nous empêche de comprendre que la destruction de la biosphère n’est pas le résultat de notre « méchanceté », mais de structures économiques et politiques qui favorisent l’accumulation du capital au détriment de tout le reste. En faisant de l’écologie une religion, on la dépolitise, on la vide de sa dimension subversive. On en fait un nouveau conformisme, une nouvelle norme sociale, un nouveau moyen de contrôle.

Et puis il y a cette fascination malsaine pour l’effondrement, cette jouissance morbide à l’idée de la fin du monde. Les collapsologues de salon, les survivalistes en costume, les prophètes de malheur qui se repaissent des catastrophes à venir – tous participent à cette grande orgie nihiliste où l’on célèbre la fin de l’humanité comme on célèbre un feu d’artifice. « Tout est perdu, donc plus rien n’a d’importance », semblent-ils dire. Mais cette attitude est profondément réactionnaire : elle nie toute possibilité de résistance, toute capacité à changer le cours des choses. Elle est le miroir inversé de l’optimisme béat des techno-optimistes, ces adorateurs du progrès qui croient que l’IA et les énergies renouvelables résoudront tous nos problèmes. Dans les deux cas, c’est la même démission : la soumission à un destin écrit d’avance, que ce soit par la main invisible du marché ou par les lois implacables de la thermodynamique.

Alors que faire ? Comment sortir de cette impasse ? Peut-être faut-il commencer par refuser le spectacle, par rejeter cette écologie de pacotille qui nous est vendue comme une marchandise. Peut-être faut-il retrouver le sens du conflit, de la lutte, du rapport de force. L’écologie ne sera jamais une affaire de consensus, de petits gestes ou de bonnes intentions. Elle est, par essence, un combat contre les puissants, contre les structures qui nous mènent à la catastrophe. Elle exige de nous que nous acceptions de nous salir les mains, de prendre des risques, de faire des choix difficiles. Elle exige que nous renoncions à nos privilèges, que nous remettions en cause nos modes de vie, que nous acceptions de perdre quelque chose pour gagner autre chose – quelque chose de plus précieux que le confort ou la sécurité : la dignité, la liberté, la possibilité d’un avenir.

Mais pour cela, il faut d’abord briser le miroir du spectacle. Il faut cesser de croire que les solutions viendront d’en haut, des experts, des politiques, des médias. Il faut cesser de croire que nous pouvons acheter notre rédemption avec des produits bio ou des panneaux solaires. Il faut cesser de croire que la technologie nous sauvera, ou que l’effondrement est inévitable. Il faut, en un mot, cesser de croire. Et commencer à agir.

Car l’écologie n’est pas une question de foi, mais de pratique. Elle n’est pas une religion, mais une science – une science des limites, des équilibres, des interdépendances. Elle n’est pas un spectacle, mais un combat. Et ce combat, il se mène ici et maintenant, dans les luttes locales contre les projets destructeurs, dans les alternatives concrètes que nous construisons au quotidien, dans la résistance obstinée à toutes les formes de domination – qu’elles soient économiques, politiques, ou idéologiques.

Alors oui, l’écologie du spectacle est une impasse. Mais elle est aussi un symptôme – le symptôme d’une civilisation en crise, qui cherche désespérément des réponses dans les vieux schémas du passé. Le défi, pour nous, est de refuser ces réponses toutes faites, de sortir des sentiers battus, d’inventer de nouvelles formes de lutte, de nouvelles manières de vivre ensemble. Le défi est de transformer cette crise en une opportunité – l’opportunité de construire un monde plus juste, plus libre, plus humain. Mais pour cela, il faut d’abord accepter de regarder la réalité en face, sans fard, sans illusions. Il faut accepter de voir le monde tel qu’il est : un champ de ruines, mais aussi un champ de possibles.

Analogie finale : Imaginez un homme perdu dans le désert. Il marche depuis des jours, assoiffé, épuisé, hallucinant sous le soleil brûlant. Soudain, il aperçoit au loin une oasis – des palmiers, une source d’eau claire, l’ombre bienfaisante. Il se précipite, trébuche, tombe, se relève, court encore. Mais quand il arrive enfin, il découvre que l’oasis n’est qu’un mirage, une illusion créée par la chaleur et la fatigue. Déçu, désespéré, il s’effondre. Pourtant, quelque part dans son délire, une voix lui murmure : « Et si le mirage était une invitation ? Et si, au lieu de te lamenter sur l’oasis qui n’existe pas, tu creusais le sable à l’endroit où tu es tombé ? Peut-être y trouveras-tu une source, réelle celle-là, une source qui t’attendait depuis toujours, cachée sous tes pieds. » L’écologie du spectacle, c’est ce mirage – une illusion qui nous détourne de la vraie source, de la vraie solution, qui est en nous, qui est sous nos pieds. Le défi n’est pas de courir après l’oasis, mais de creuser là où nous sommes. De transformer notre désert en jardin. De faire de notre impasse une porte.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *