ACTUALITÉ SOURCE : Limites planétaires – notre-environnement
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les fameuses « limites planétaires » ! Comme si l’humanité, cette bande de singes savants en costume-cravate, avait soudain découvert qu’elle dansait sur un volcan en tapant des mains. Comme si les chiffres, les graphiques et les rapports alarmistes allaient enfin percer cette carapace d’indifférence que trois siècles de capitalisme triomphant ont soudée à notre épiderme moral. Mais non. Rien. Ou si peu. On continue à produire, consommer, jeter, comme si la Terre était un supermarché infini où les rayons se réapprovisionnent par magie. Comme si l’apocalypse était une série Netflix qu’on peut mettre en pause quand on en a marre. Les limites planétaires ? Une blague de mauvais goût, un concept académique pour faire joli dans les conférences climat où les mêmes experts en costume trois-pièces sirotent leur café en parlant de « transition écologique » avec le sérieux d’un notaire lisant un testament. Mais la Terre, elle, n’a pas de notaire. Elle a des lois. Des lois physiques. Et ces lois, on les viole depuis si longtemps qu’on a oublié qu’elles existaient.
L’histoire de la pensée, cette grande farce tragique, nous a pourtant prévenus. Depuis les Grecs jusqu’aux écologistes radicaux, en passant par les romantiques allemands et les anarchistes russes, on nous a seriné la même rengaine : l’homme est un loup pour l’homme, mais aussi pour la nature. Sauf que personne n’écoute. On préfère les contes de fées. Celui du progrès infini, d’abord. Celui de la croissance éternelle, ensuite. Celui de la technologie salvatrice, toujours. Comme si l’intelligence artificielle allait un jour nous sauver de notre propre stupidité. Comme si les énergies renouvelables, ces joujoux high-tech, allaient réparer les montagnes éventrées, les océans empoisonnés, les forêts réduites en cendres. On croit aux miracles parce qu’on a peur de regarder la vérité en face : nous sommes une espèce en surchauffe, une bande de prédateurs sans prédateurs, une civilisation qui a confondu domination et sagesse, accumulation et bonheur. Et maintenant, les limites planétaires nous rattrapent. Comme un cancer. Comme une dette qu’on aurait oublié de payer. Sauf que cette dette, c’est la Terre qui la réclame. Et elle ne fait pas crédit.
Le comportementalisme radical, cette science molle qui prétend expliquer nos actes sans jamais oser les condamner, nous dit que l’homme est un être de désir, un consommateur compulsif, un animal social conditionné par des siècles de propagande marchande. Bien sûr. Mais il oublie une chose : l’homme est aussi un être de résistance. Un être capable de dire non. De se révolter. De refuser le destin qu’on lui impose. Sauf que cette résistance, aujourd’hui, elle est étouffée. Par le néolibéralisme, ce fascisme doux qui nous vend l’exploitation comme une liberté. Par le militarisme, cette religion sanglante qui transforme les hommes en chair à canon et les terres en champs de bataille. Par l’abêtissement généralisé, cette machine à broyer les esprits pour en faire des zombies dociles, accrochés à leurs écrans comme des mouches à un pot de miel empoisonné. On nous dit : « Consommez, obéissez, taisez-vous. » Et on obéit. Comme des moutons. Comme des robots. Comme si la vie se résumait à une suite de transactions, de likes et de promotions. Mais la résistance, elle, existe encore. Dans les forêts occupées, dans les ZAD, dans les villages qui refusent les mines, dans les villes qui bannissent les voitures. Elle existe, mais on la criminalise. Parce que le système a peur. Peur de ceux qui refusent de jouer le jeu. Peur de ceux qui voient clair dans ses mensonges.
Le piège néolibéral, c’est celui du choix illusoire. On nous dit : « Vous êtes libres ! Choisissez entre le téléphone Samsung et le téléphone Apple, entre le SUV et la voiture électrique, entre le steak et le steak végétal. » Mais ce choix, c’est une prison. Une prison dorée, où on nous fait croire que la liberté, c’est de pouvoir choisir entre deux chaînes au lieu d’une. Pendant ce temps, les vrais choix, ceux qui comptent, on nous les vole. Le choix de vivre autrement. Le choix de ralentir. Le choix de refuser la logique du profit. Le néolibéralisme, c’est le fascisme des temps modernes : il ne porte pas d’uniforme, il ne crie pas ses slogans, il sourit en vous vendant un abonnement à la salle de sport. Mais il tue. Il tue les sols, les rivières, les espèces. Il tue les rêves. Il tue l’espoir. Et il nous tue, nous, en nous transformant en consommateurs éternellement insatisfaits, en travailleurs épuisés, en citoyens apathiques. La résistance à ce système, elle passe par le refus. Le refus de participer. Le refus de consommer. Le refus de se soumettre. Mais ce refus, il est dangereux. Parce qu’il remet en cause l’ordre établi. Parce qu’il dit : « Assez. » Et le système, lui, ne supporte pas le « assez ».
Le néo-fascisme, lui, est plus direct. Il assume. Il dit : « La Terre est à nous, et tant pis pour les autres. » Il dit : « Les ressources sont limitées, alors prenons-les avant les autres. » Il dit : « La nature est un ennemi à dompter. » C’est la logique de la guerre, appliquée à la planète. Une logique de pillage, de destruction, de mort. Le néo-fascisme, c’est le capitalisme sans masque, le capitalisme qui assume sa violence, sa brutalité. Et il séduit. Parce qu’il promet l’ordre. La sécurité. La pureté. Mais cet ordre, c’est celui des cimetières. Cette sécurité, c’est celle des camps. Cette pureté, c’est celle des déserts. Le néo-fascisme, c’est la réponse désespérée d’une civilisation qui sent qu’elle est en train de couler. Mais au lieu de changer de cap, elle serre les poings et accélère. Elle préfère mourir en dominant que vivre en partageant. Et nous, nous sommes là, à regarder ce naufrage, comme des passagers d’un Titanic qui refusent de monter dans les canots parce qu’ils croient encore que le bateau est insubmersible.
L’abêtissement, enfin, c’est la grande œuvre de notre époque. Une œuvre collective, patiemment tissée par les médias, les publicités, les algorithmes. On nous gave d’informations inutiles, de divertissements abrutissants, de débats stériles. On nous fait croire que le monde se résume à des tweets, des likes, des stories. On nous transforme en enfants éternels, incapables de penser au-delà du prochain épisode de notre série préférée. Et pendant ce temps, les vrais enjeux, ceux qui déterminent notre survie, on les ignore. On les enterre sous des montagnes de futilités. Parce que c’est plus facile. Parce que penser, c’est douloureux. Parce que se révolter, c’est dangereux. Alors on préfère se distraire. On préfère rire des memes plutôt que de pleurer sur les forêts qui brûlent. On préfère scroller plutôt que de se battre. Et le système, lui, rit. Parce qu’un peuple abruti est un peuple docile. Un peuple qui ne se révolte pas. Un peuple qui accepte tout. Même sa propre destruction.
Mais il y a une lueur. Une résistance humaniste, fragile mais tenace. Celle des paysans qui refusent les OGM. Celle des peuples autochtones qui protègent leurs terres. Celle des scientifiques qui osent dire la vérité. Celle des artistes qui réveillent les consciences. Cette résistance, elle est notre dernier espoir. Parce qu’elle dit : « Non, nous ne sommes pas condamnés. » Elle dit : « Oui, un autre monde est possible. » Elle dit : « La Terre n’est pas une ressource, c’est notre maison. » Et cette maison, il est temps de la nettoyer. De la réparer. De la chérir. Parce que si nous échouons, si nous continuons à danser sur le volcan, alors nous méritons notre sort. Mais si nous nous réveillons, si nous agissons, alors peut-être, peut-être, pourrons-nous encore sauver quelque chose. Pas tout. Pas la pureté perdue. Mais assez pour continuer. Assez pour espérer.
Les limites planétaires ne sont pas une fatalité. Elles sont un avertissement. Un dernier appel avant la chute. Et nous, nous sommes là, à hésiter, comme des enfants qui refusent d’aller se coucher alors que la nuit tombe. Mais la nuit tombe. Et si nous ne faisons rien, elle sera éternelle.
Analogie finale : Imaginez un jardinier fou. Un jardinier qui, chaque jour, arrache les fleurs de son jardin pour les remplacer par des machines. Des machines qui poussent plus vite, qui brillent plus fort, mais qui ne sentent rien, qui ne vivent pas. Un jour, le jardinier se réveille et découvre que son jardin est mort. Plus une fleur. Plus un oiseau. Plus un souffle de vent. Juste des machines rouillées, des câbles emmêlés, un silence de tombe. Il se gratte la tête et se dit : « Tiens, c’est bizarre. Je croyais que les machines allaient me rendre heureux. » Mais il est trop tard. Le jardin est mort. Et lui aussi. Nous sommes ce jardinier. Et la Terre est notre jardin. Si nous continuons à arracher ses fleurs pour y planter des machines, un jour, il ne restera plus rien. Plus de vie. Plus d’espoir. Plus de nous. Juste des machines. Et le silence.