ACTUALITÉ SOURCE : Agnès Pannier-Runacher – Ministères Aménagement du territoire Transition écologique
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, encore une de ces marionnettes en tailleur Chanel qui s’avance sur la scène politique avec ce sourire de directrice d’agence bancaire en faillite, Agnès Pannier-Runacher, promue gardienne des territoires et de la transition écologique comme on nommerait un comptable en chef des usines à gaz. Le pouvoir, ce grand illusionniste, aime à recycler ses serviteurs zélés, ceux qui ont fait leurs armes dans les couloirs feutrés de Bercy ou les conseils d’administration des multinationales, avant de les parachuter à la tête de ministères dont les noms sonnent comme des slogans publicitaires pour lessive bio. Aménagement du territoire ? Transition écologique ? Des mots-valises, des coquilles vides que l’on remplit de rapports PowerPoint et de promesses creuses, tandis que les bulldozers continuent de dévorer les forêts et que les algorithmes de la finance mondiale décident, en temps réel, du sort des villages et des vies humaines.
Observons cette mascarade avec la lucidité d’un anatomiste disséquant un cadavre encore tiède. Le capitalisme tardif, ce monstre aux mille têtes, a trouvé dans l’écologie politique un nouveau terrain de jeu, une niche marketing où recycler ses vieilles recettes : la marchandisation de l’air, de l’eau, des paysages, transformés en actifs financiers cotés en Bourse. Agnès Pannier-Runacher, avec son CV de technocrate formatée dans les meilleures écoles de la soumission volontaire, incarne à merveille cette nouvelle race de gestionnaires qui ont remplacé la politique par la comptabilité, l’idéal par l’indice boursier. Elle est le visage souriant de ce que George Steiner aurait pu appeler la « barbarie douce », cette forme insidieuse de domination qui ne s’impose plus par la force brute, mais par l’étouffement bureaucratique, la novlangue managériale, et cette capacité à faire passer l’asservissement pour de la liberté, la destruction pour du progrès.
Prenons l’aménagement du territoire, ce concept fourre-tout qui sent la naphtaline et les plans quinquennaux d’un autre âge. Derrière ce vocable se cache une réalité sordide : la transformation méthodique des espaces de vie en zones de rentabilité maximale, où les paysans sont chassés au profit des entrepôts Amazon, où les centres-villes deviennent des parcs d’attractions pour touristes fortunés, où les périphéries se muent en déserts sociaux, livrés aux marchands de sommeil et aux trafics en tout genre. L’État, sous couvert de « rationalisation », joue les promoteurs immobiliers, les spéculateurs en chef, tandis que les citoyens, réduits au statut de consommateurs ou de variables d’ajustement, assistent, impuissants, à la liquidation de leur propre histoire. « Le territoire n’est plus un lieu, mais un produit », écrivait déjà Henri Lefebvre dans les années 1970. Aujourd’hui, ce produit est géré par des technocrates qui confondent Excel avec la poésie, et la transition écologique avec un nouveau créneau à exploiter.
Et que dire de cette fameuse transition écologique, ce mantra répété à l’envi par nos élites comme une prière laïque, un exorcisme contre la culpabilité collective ? Derrière les éoliennes et les panneaux solaires se profile le même vieux monde, celui du profit à court terme, de la croissance infinie dans un monde fini, des lobbies industriels qui dictent leur loi aux gouvernements. La transition écologique version Pannier-Runacher, c’est le greenwashing élevé au rang de politique publique : on repeint en vert les mêmes structures de domination, on recycle les mêmes logiques prédatrices, mais avec des labels « bio » et des subventions européennes. Les multinationales de l’énergie, les géants de l’agrochimie, les constructeurs automobiles, tous se pressent aux portes des ministères pour négocier leur part du gâteau vert, tandis que les citoyens, sommés de trier leurs déchets et de rouler en voiture électrique, se voient dépossédés de toute capacité d’action collective. « L’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage », disait Murray Bookchin. Aujourd’hui, ce jardinage est devenu une industrie, et nos gouvernants en sont les jardiniers en chef, armés de sécateurs et de tableurs.
Mais au-delà de la critique des apparences, il faut saisir l’essence même de ce théâtre politique, cette comédie humaine où les acteurs, interchangeables, jouent toujours le même rôle : celui de serviteurs zélés d’un système qui les dépasse et les broiera sans états d’âme. Agnès Pannier-Runacher n’est qu’un maillon de plus dans cette chaîne de transmission du pouvoir, une courroie de la machine néolibérale qui, depuis quarante ans, s’emploie à démanteler les solidarités, à atomiser les individus, à transformer chaque citoyen en entrepreneur de lui-même, responsable de ses échecs et redevable envers un État devenu simple gestionnaire des flux financiers. Ce qui se joue ici, c’est la dernière phase de la grande dépossession : celle de notre capacité à imaginer un autre monde. Les mots « aménagement » et « transition » sont des leurres, des leurres destinés à nous faire croire que le changement est possible dans le cadre des institutions existantes, alors que ces mêmes institutions sont conçues pour empêcher tout changement réel.
Le comportementalisme radical, cette science molle qui prétend expliquer les foules par des équations, nous offre un éclairage cru sur cette mécanique du pouvoir. Les néolibéraux ont compris depuis longtemps que la domination ne passe plus par la répression ouverte, mais par la manipulation des désirs, la fabrication du consentement, la transformation des individus en sujets dociles, avides de reconnaissance et de consommation. Agnès Pannier-Runacher, avec son discours lisse et ses promesses technocratiques, est l’incarnation parfaite de cette stratégie : elle ne menace pas, elle ne contraint pas, elle « accompagne », elle « facilite », elle « optimise ». Son langage est celui du management, où chaque problème a sa solution technique, où chaque crise est une « opportunité », où chaque résistance est un « dysfonctionnement » à corriger. « La liberté, c’est l’esclavage », écrivait Orwell. Aujourd’hui, la liberté, c’est le choix entre deux marques de voitures électriques, entre deux fournisseurs d’énergie verte, entre deux programmes de « revitalisation » des centres-villes, tous conçus par les mêmes experts, financés par les mêmes fonds d’investissement.
Face à cette offensive, la résistance humaniste ne peut être que radicale, c’est-à-dire qu’elle doit s’attaquer aux racines du mal. Elle doit refuser le cadre imposé, rejeter la novlangue managériale, et surtout, retrouver cette capacité à dire « non » qui est la marque même de l’humanité. « La civilisation, c’est la distance que l’homme a mise entre lui et ses excréments », écrivait Elias Canetti. Aujourd’hui, cette distance s’est réduite à néant : nous baignons dans nos propres déchets, matériels et spirituels, et nos gouvernants nous proposent de les recycler en compost pour faire pousser de nouvelles usines. La résistance, c’est d’abord un acte de lucidité : comprendre que les mots « aménagement » et « transition » sont des pièges, que l’écologie politique est devenue un marché comme un autre, que l’État n’est plus qu’un relais des puissances financières. C’est ensuite un acte de rébellion : refuser de jouer le jeu, de se soumettre aux injonctions du « développement durable », de la « croissance verte », de la « compétitivité territoriale ». C’est enfin un acte de création : inventer de nouvelles formes de vie collective, de nouvelles solidarités, de nouvelles manières d’habiter le monde, en dehors des cadres imposés par le capitalisme et ses serviteurs.
Car au fond, ce qui se joue dans cette comédie politique, c’est bien plus qu’une simple redistribution des postes ministériels. C’est une bataille pour l’âme même de l’humanité. D’un côté, ceux qui veulent faire de nous des rouages dociles dans la grande machine économique, des consommateurs obéissants, des sujets soumis à la logique du profit. De l’autre, ceux qui refusent cette fatalité, qui croient encore que l’homme n’est pas une marchandise, que la nature n’est pas un stock de ressources à exploiter, que la politique n’est pas l’art de gérer les crises, mais celui de les prévenir en construisant un monde plus juste. « L’homme est un dieu quand il rêve, un mendiant quand il réfléchit », écrivait Hölderlin. Aujourd’hui, nos dirigeants nous veulent mendiants, calculateurs, soumis. La résistance, c’est de redevenir des dieux, c’est-à-dire des rêveurs, des créateurs, des insoumis.
Analogie finale : Imaginez un instant que vous êtes un arbre, un chêne centenaire, planté au cœur d’une forêt primaire. Vos racines plongent profondément dans la terre, vos branches s’élèvent vers le ciel, et votre écorce porte les cicatrices de mille tempêtes. Vous êtes un monde à vous seul, un écosystème où vivent des milliers d’êtres, des insectes aux oiseaux, des champignons aux bactéries. Vous êtes le gardien d’une mémoire, celle des saisons, des pluies, des sécheresses, des feux qui ont traversé les siècles. Et puis un jour, des hommes en costume arrivent, armés de tronçonneuses et de plans cadastraux. Ils vous expliquent, avec des mots doux et des graphiques en couleur, que votre forêt doit être « aménagée », que des éoliennes doivent être installées, que des routes doivent être tracées, que des lotissements doivent être construits. Ils vous parlent de « transition écologique », de « développement durable », de « croissance verte ». Ils vous promettent que vous serez « valorisé », que votre bois servira à construire des meubles « éco-responsables », que vos branches alimenteront une centrale à biomasse. Vous écoutez, et vous comprenez que ces hommes ne voient en vous qu’une ressource, un stock de matière première, un actif à rentabiliser. Ils ne voient pas la vie qui palpite en vous, la mémoire que vous portez, la beauté que vous incarnez. Ils ne voient pas l’arbre, ils ne voient que le bois. Et vous, dans votre sagesse silencieuse, vous savez que leur « aménagement » est une condamnation à mort, que leur « transition » est une illusion, que leur monde est un désert. Alors, vous résistez. Pas par la violence, non, mais par votre simple présence, par votre refus de mourir. Vous êtes l’arbre qui dit non, le chêne qui résiste, le dernier rempart contre la barbarie douce. Et un jour, peut-être, les hommes comprendront que la forêt n’est pas un stock de bois, mais un temple, un livre sacré, une cathédrale vivante. Ce jour-là, ils cesseront de vous couper. Ce jour-là, ils redeviendront humains.