ACTUALITÉ SOURCE : Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) – Ministères Aménagement du territoire Transition écologique
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! La Stratégie Nationale Bas-Carbone… Ce grand œuvre administratif, ce temple de papier glacé où l’on encense l’écologie comme on célèbre un saint laïc, entre deux réunions Zoom et trois rapports RSE. Voyez-vous, ce document, aussi épais qu’un missel et aussi contraignant qu’un vœu de carême, est l’illustration parfaite de cette époque schizophrène où l’on prétend sauver la planète en signant des décrets avec des stylos en plastique recyclé. La SNBC, c’est le symptôme d’une civilisation qui a perdu jusqu’à l’idée même de la révolte, qui croit encore que l’on peut négocier avec l’apocalypse comme on négocie un traité de libre-échange. Mais allons plus loin, creusons cette plaie purulente, car c’est là, dans les replis de cette stratégie, que se niche l’essence même de notre décadence : une foi inébranlable dans le progrès technocratique, une soumission volontaire aux dogmes du capitalisme vert, et cette étrange conviction que l’on peut guérir le cancer en comptant les métastases.
D’abord, observons le langage. La SNBC est écrite dans cette novlangue managériale qui est devenue la lingua franca de notre temps, un sabir où les mots « transition », « résilience » et « sobriété » sont répétés comme des mantras, vidés de leur sens originel, transformés en slogans creux pour cadres en quête de rédemption écologique. On y parle de « décarbonation » comme on parlait autrefois de « civilisation » : avec cette certitude naïve que l’humanité, par la seule force de sa raison instrumentale, peut dompter les forces qu’elle a elle-même déchaînées. Mais la décarbonation, mes amis, n’est qu’un leurre, une opération de greenwashing à l’échelle d’un État, un moyen de perpétuer l’illusion que l’on peut continuer à consommer, à produire, à croître, à condition de troquer le pétrole contre des éoliennes et le charbon contre des barrages. Comme si le problème était seulement une question de carburant, et non de logique. Comme si l’on pouvait soigner une hémorragie en changeant de garrot. « La technique est la réponse de l’homme à son angoisse métaphysique », écrivait un certain penseur allemand, et c’est précisément cette angoisse que la SNBC cherche à étouffer sous des montagnes de données, de graphiques et de projections. Mais l’angoisse, voyez-vous, ne se noie pas dans les chiffres. Elle se nourrit de l’illusion du contrôle, et plus on tente de la maîtriser, plus elle grandit, tel un cancer qui se propage dans les interstices de notre raison.
Ensuite, il y a cette idée, profondément ancrée dans la SNBC, que la transition écologique peut être pilotée par l’État, comme on pilote un Airbus A380. Or, l’État moderne n’est plus qu’une coquille vide, un zombie institutionnel qui erre dans les couloirs du pouvoir, incapable de penser au-delà du prochain cycle électoral. L’État, aujourd’hui, est un gestionnaire, pas un visionnaire. Il gère les crises, il ne les résout pas. Il administre la catastrophe, il ne l’empêche pas. La SNBC en est la preuve éclatante : un document qui fixe des objectifs pour 2030, 2050, comme si le monde allait attendre sagement que les technocrates aient fini de calculer leur bilan carbone. Mais le monde, lui, ne fonctionne pas sur le temps long des rapports administratifs. Il fonctionne sur le temps court des catastrophes, des effondrements, des ruptures. « L’histoire est un cauchemar dont j’essaie de me réveiller », disait Joyce. La SNBC, elle, est un rêve éveillé, un somnambulisme bureaucratique où l’on croit encore que l’on peut programmer l’avenir comme on programme un lave-vaisselle. Mais l’avenir, mes chers amis, n’est pas une variable d’ajustement. C’est une force sauvage, imprévisible, qui se moque de nos plans quinquennaux et de nos budgets carbone.
Et puis, il y a cette question fondamentale, que la SNBC évite soigneusement : celle de la justice. Car une transition écologique qui ne remet pas en cause les rapports de domination est une transition qui ne mérite même pas son nom. Qui va payer le prix de cette décarbonation ? Les mêmes qui paient toujours : les pauvres, les précaires, les invisibles. Les classes moyennes, elles, auront droit à leurs primes à la rénovation, à leurs voitures électriques subventionnées, à leurs paniers de légumes bio livrés par des livreurs à vélo sous-payés. Quant aux riches, aux véritables responsables de cette crise, ils continueront à prendre leurs jets privés pour aller discuter climat à Davos, entre deux séances de yoga et trois verres de vin biodynamique. La SNBC est un leurre social, une opération de communication qui permet aux élites de se donner bonne conscience tout en perpétuant les inégalités. « Le capitalisme vert est le dernier avatar du colonialisme », disait un philosophe contemporain. Et il avait raison. Car le capitalisme vert, c’est l’idée que l’on peut continuer à exploiter la nature et les hommes, à condition de le faire avec des technologies « propres » et des labels « équitables ». C’est l’illusion que l’on peut concilier croissance infinie et limites finies, profit et solidarité, accumulation et partage. Mais c’est une illusion dangereuse, car elle nous empêche de voir l’essentiel : que la crise écologique est d’abord une crise de civilisation, une crise de nos valeurs, de nos modes de vie, de notre rapport au monde.
Enfin, il y a cette résistance sourde, cette inertie des masses, que la SNBC ne parvient même pas à nommer. Car les gens ne veulent pas de la sobriété. Ils veulent du confort, de la vitesse, de l’abondance. Ils veulent leurs SUV, leurs smartphones, leurs voyages low-cost. Ils veulent le progrès, même si ce progrès les tue à petit feu. Et c’est là que réside le vrai scandale de la SNBC : elle est écrite pour des gens qui n’existent pas. Des gens raisonnables, modérés, prêts à sacrifier leur niveau de vie pour sauver la planète. Mais ces gens-là, voyez-vous, sont une fiction. Une invention des technocrates. Dans la vraie vie, les gens résistent. Ils trichent. Ils contournent les règles. Ils préfèrent le déni à l’action, l’égoïsme à la solidarité. Et c’est cette résistance, cette inertie, que la SNBC ne peut pas comprendre, car elle est écrite par des gens qui croient encore au pouvoir des lois, des normes, des incitations fiscales. Mais les lois, voyez-vous, ne changent pas les cœurs. Elles ne font que déplacer les lignes de front. Et c’est là que le bât blesse : la SNBC est une stratégie de guerre, mais elle est menée avec les armes de la paix. Elle veut imposer la sobriété par la contrainte douce, la modération par l’incitation, la révolution par la réforme. Mais une révolution ne se décrète pas. Elle se vit. Elle se souffre. Elle se conquiert. Et c’est précisément cette dimension tragique, cette dimension sacrificielle, que la SNBC refuse de voir.
Alors, que reste-t-il de cette stratégie ? Rien, ou presque. Une coquille vide, un simulacre de politique, un exercice de style pour énarques en mal de sens. La SNBC est le symptôme d’une époque qui a perdu le goût du risque, le sens de l’urgence, la capacité de se révolter. Elle est l’illustration parfaite de cette modernité tardive où l’on croit encore que l’on peut sauver le monde en signant des traités, en votant des lois, en alignant des chiffres. Mais le monde, voyez-vous, ne se sauve pas. Il se vit. Il se brûle. Il se consume. Et nous, pauvres fous que nous sommes, nous continuons à croire que nous pouvons éteindre l’incendie avec des seaux d’eau bureaucratiques.
Alors, oui, la SNBC est un échec. Mais c’est un échec nécessaire, car il nous rappelle une vérité fondamentale : que l’écologie ne sera jamais une question de stratégie, mais une question de survie. Que la transition ne sera jamais une affaire de technocrates, mais une affaire de peuples. Et que la révolution, si révolution il doit y avoir, ne viendra pas des ministères, mais des rues, des forêts, des déserts, de tous ces lieux où la vie résiste encore, malgré tout, à l’emprise mortifère du progrès.
Analogie finale : Imaginez un homme qui, sentant monter en lui les flammes de la fièvre, se contenterait de compter ses frissons. Il noterait scrupuleusement chaque tremblement, chaque sueur froide, chaque élancement dans ses membres, et il en ferait des tableaux, des graphiques, des projections. « À ce rythme, se dirait-il, je serai guéri dans trois semaines. » Mais la fièvre, elle, continuerait à le consumer, indifférente à ses calculs, à ses prévisions, à ses stratégies. Et un matin, il se réveillerait mort, avec, à la main, un rapport impeccable sur les causes de son décès. La SNBC, c’est cela : un thermomètre brandi face à l’incendie, un décompte méticuleux des degrés qui montent, alors que la maison brûle. Et nous, pauvres fous que nous sommes, nous continuons à croire que les chiffres vont nous sauver. Mais les chiffres, voyez-vous, ne sauvent personne. Ils ne font que mesurer l’étendue de notre défaite.