ACTUALITÉ SOURCE : Piloter des projets d’écologie industrielle : nouvelle formation d’ingénieurs en alternance d’IMT Atlantique, à Nantes – Ouest-France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’écologie industrielle ! Ce mot-valise, ce concept oxymorique, cette chimère administrative qui sent bon le désespoir et le greenwashing à plein nez. L’IMT Atlantique, cette noble institution nantaise, nous propose aujourd’hui une formation d’ingénieurs en alternance pour « piloter des projets d’écologie industrielle ». Quel beau mot, « piloter ». Comme si l’on parlait d’un avion, d’un navire, d’une machine bien huilée. Mais non, il s’agit de l’écologie, cette chose vivante, chaotique, imprévisible, que l’on prétend désormais dompter comme un cheval sauvage avec des tableaux Excel et des indicateurs de performance. Quelle ironie ! Quelle farce tragique !
L’écologie industrielle, voyez-vous, c’est l’aboutissement logique de notre époque : une écologie sans nature, une écologie sans âme, une écologie sans révolte. C’est l’écologie des ingénieurs, des managers, des technocrates, de ceux qui croient encore que le monde peut être sauvé par des équations et des processus optimisés. Mais le monde, mes chers amis, n’est pas une usine. Le monde n’est pas un système clos que l’on peut ajuster avec des flux tendus et des boucles de rétroaction. Le monde est un organisme malade, empoisonné par des siècles de prédation capitaliste, et on nous propose aujourd’hui de le soigner avec des pansements en plastique recyclé. Quelle blague ! Quelle mascarade !
Cette formation, comme toutes les formations modernes, est un symptôme de notre époque : une époque où l’on croit encore que la technique peut tout résoudre, où l’on croit encore que l’on peut concilier l’inconciliable – le profit et la préservation, la croissance et la sobriété, l’exploitation et la régénération. Mais la technique, voyez-vous, n’est jamais neutre. Elle est toujours le reflet des rapports de force qui traversent une société. Et aujourd’hui, ces rapports de force sont clairs : il s’agit de sauver le système, pas la planète. Il s’agit de verdir le capitalisme, pas de le renverser. Il s’agit de former des ingénieurs capables de faire tourner la machine un peu plus longtemps, pas de la démonter.
L’écologie industrielle, c’est l’écologie des comptables. C’est l’écologie des petits pas, des compromis, des demi-mesures. C’est l’écologie qui dit : « Ne changeons rien à notre mode de vie, mais optimisons-le. Ne remettons pas en cause la logique productiviste, mais rendons-la plus efficace. Ne questionnons pas le dogme de la croissance, mais faisons-la verte. » C’est une écologie qui accepte le cadre, qui ne le conteste jamais, qui se plie aux exigences du marché et de la rentabilité. Et c’est précisément pour cela qu’elle est si dangereuse : parce qu’elle donne l’illusion du changement, alors qu’elle ne fait que perpétuer l’ordre existant.
Prenez l’alternance, par exemple. Ce mot magique, ce sésame de la modernité pédagogique. L’alternance, c’est la formation idéale pour le capitalisme contemporain : elle forme des travailleurs adaptés aux besoins des entreprises, tout en leur faisant payer leur propre formation (car l’alternance, ne l’oublions pas, c’est aussi une main-d’œuvre bon marché). Elle crée des ingénieurs dociles, formatés, prêts à intégrer les rangs des entreprises sans jamais les remettre en question. Elle fabrique des techniciens de l’écologie, pas des révolutionnaires. Des gestionnaires de la crise, pas des visionnaires. Des rouages de la machine, pas des saboteurs.
Et que dire de l’IMT Atlantique ? Une grande école, bien sûr, comme il en existe tant en France. Une institution qui forme les élites de demain, ces élites qui, depuis des décennies, nous mènent droit dans le mur. Une école qui, comme toutes les grandes écoles, est un outil de reproduction sociale, un mécanisme de sélection impitoyable qui ne laisse aucune place à ceux qui osent penser en dehors du cadre. Une école qui, sous couvert de former des ingénieurs « responsables », ne fait que préparer la prochaine génération de serviteurs zélés du système. Car c’est bien cela, la fonction ultime des grandes écoles : produire des exécutants compétents, pas des penseurs critiques. Des ingénieurs capables de « piloter » des projets, pas des philosophes capables de les interroger.
L’écologie industrielle, c’est aussi l’écologie de la résignation. C’est l’écologie qui dit : « Nous ne pouvons pas changer le monde, alors adaptons-nous. » C’est l’écologie qui accepte l’idée que la catastrophe est inévitable, et qui se contente de la gérer, de la ralentir, de la rendre un peu moins insupportable. Mais une catastrophe gérée reste une catastrophe. Une catastrophe ralentie reste une catastrophe. Et une écologie qui ne remet pas en cause les fondements mêmes de notre société n’est qu’une écologie de façade, une écologie cosmétique, une écologie qui sert avant tout à apaiser les consciences et à légitimer l’ordre établi.
On nous parle de « boucles de valorisation », de « symbiose industrielle », d’« économie circulaire ». De beaux mots, encore une fois, qui sonnent comme des promesses. Mais derrière ces mots se cache une réalité bien moins reluisante : celle d’un système qui cherche désespérément à se perpétuer, coûte que coûte. Un système qui, face à l’effondrement écologique, ne trouve rien de mieux à faire que de se verdir, de se moderniser, de s’optimiser. Un système qui refuse de voir que la crise écologique n’est pas un problème technique, mais un problème politique, un problème de civilisation. Un système qui préfère former des ingénieurs capables de recycler les déchets plutôt que des citoyens capables de remettre en cause la logique du déchet lui-même.
Et c’est là que réside le vrai scandale : cette formation, comme toutes les formations « vertes » qui fleurissent aujourd’hui, participe à la dépolitisation de l’écologie. Elle transforme une question éminemment politique – comment vivre ensemble sur une planète finie ? – en une question technique, en une question de gestion, en une question de « pilotage ». Elle évacue toute dimension conflictuelle, toute dimension subversive, toute dimension révolutionnaire. Elle fait de l’écologie une affaire d’experts, pas une affaire de tous. Elle la rend compatible avec le capitalisme, avec le productivisme, avec l’exploitation. Elle la vide de sa substance, de sa radicalité, de sa puissance transformatrice.
Car l’écologie, la vraie, celle qui pourrait encore nous sauver, n’a que faire des ingénieurs et de leurs projets. Elle n’a que faire des managers et de leurs indicateurs. Elle n’a que faire des technocrates et de leurs boucles de rétroaction. L’écologie, la vraie, est une écologie de la rupture, une écologie de la révolte, une écologie qui exige de tout remettre en cause : notre mode de vie, notre modèle économique, notre rapport au monde, notre rapport aux autres. Une écologie qui ne se contente pas de recycler les déchets, mais qui refuse de les produire. Une écologie qui ne se contente pas de réduire les émissions de CO2, mais qui refuse de les émettre. Une écologie qui ne se contente pas de verdir le capitalisme, mais qui le combat.
Mais une telle écologie, bien sûr, n’a pas sa place dans les grandes écoles. Elle n’a pas sa place dans les formations en alternance. Elle n’a pas sa place dans les projets « pilotés » par des ingénieurs. Car une telle écologie est dangereuse. Elle menace l’ordre établi. Elle remet en cause les privilèges. Elle exige des sacrifices. Elle exige des choix. Et nos élites, voyez-vous, préfèrent former des ingénieurs capables de gérer la crise plutôt que des citoyens capables de la résoudre.
Alors oui, cette formation est un symptôme. Un symptôme de notre époque malade, de notre société en décomposition, de notre civilisation à l’agonie. Un symptôme de notre incapacité à penser au-delà du cadre, à imaginer un autre monde, à oser la rupture. Un symptôme de notre soumission aux logiques du capital, aux impératifs de la croissance, aux dogmes de la technique. Un symptôme, en somme, de notre résignation.
Mais la résignation, voyez-vous, n’est pas une fatalité. Elle est un choix. Et ce choix, nous pouvons encore le refuser. Nous pouvons encore refuser de nous soumettre à la logique de l’écologie industrielle. Nous pouvons encore refuser de devenir les ingénieurs dociles d’un système en train de s’effondrer. Nous pouvons encore choisir de penser, de résister, de lutter. Nous pouvons encore choisir de ne pas « piloter » la catastrophe, mais de la combattre.
Car au fond, l’écologie industrielle n’est rien d’autre qu’un leurre. Un leurre pour nous faire croire que nous pouvons continuer comme avant, en changeant simplement quelques paramètres. Un leurre pour nous faire croire que la technique peut tout sauver, alors qu’elle est précisément ce qui nous a menés au bord du gouffre. Un leurre pour nous faire croire que le capitalisme peut se verdir, alors qu’il est par nature incompatible avec la préservation du vivant. Un leurre, en somme, pour nous empêcher de voir la vérité en face : que nous n’avons plus le choix, que nous devons tout changer, que nous devons tout renverser.
Alors oui, cette formation est un symptôme. Mais elle est aussi une opportunité. Une opportunité de voir, de comprendre, de refuser. Une opportunité de dire non. Non à l’écologie des ingénieurs. Non à l’écologie des managers. Non à l’écologie des technocrates. Non à l’écologie qui accepte le cadre. Non à l’écologie qui se soumet. Non à l’écologie qui collabore. Non à l’écologie qui trahit.
Car l’écologie, la vraie, n’a pas besoin d’ingénieurs. Elle a besoin de rebelles. Elle a besoin de rêveurs. Elle a besoin de fous. Elle a besoin de ceux qui refusent de « piloter » la catastrophe, et qui choisissent de la combattre. Elle a besoin de nous.
Analogie finale : Imaginez un homme, perdu dans le désert, assoiffé, à bout de forces. Il erre depuis des jours, cherchant désespérément une oasis, un point d’eau, une source de vie. Soudain, il aperçoit au loin une caravane. Des hommes en costume, des hommes sérieux, des hommes qui semblent savoir où ils vont. Ils portent des mallettes, des tableaux, des graphiques. Ils parlent de « gestion optimale des ressources hydriques », de « flux de valorisation de l’humidité ambiante », de « boucles de rétroaction thermodynamique ». Ils proposent à notre homme une gourde, une gourde en plastique recyclé, remplie d’un liquide tiède et légèrement salé. « Buvez, disent-ils, c’est de l’eau durable. Nous l’avons optimisée pour vous. » Notre homme, désespéré, boit. Mais l’eau ne le désaltère pas. Elle ne fait que prolonger son agonie. Car cette eau, voyez-vous, n’est pas de l’eau. C’est une illusion. Une illusion de plus, dans un désert de mensonges. Et tandis que les hommes en costume s’éloignent, satisfaits de leur bonne action, notre homme comprend trop tard qu’il a été dupé. Qu’on lui a vendu une gourde vide. Qu’on lui a volé son dernier espoir. Et qu’il va mourir, non pas de soif, mais de résignation.