ACTUALITÉ SOURCE : L’écologie est-elle encore un enjeu pour les élections municipales ? – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’écologie municipale ! Ce petit théâtre d’ombres où l’on joue à se faire peur avec des gobelets en plastique interdits, des pistes cyclables tracées à la craie sur des routes déjà fissurées par le poids des 4×4, et des discours verts si dilués dans le formol du politiquement correct qu’ils en deviennent translucides. Radio France, ce temple de la bien-pensance aseptisée, ose poser la question comme si elle était encore pertinente. Comme si, après des décennies de sommets internationaux transformés en foires aux vanités, de COP réduites à des défilés de costumes trois-pièces et de promesses creuses gravées dans le marbre des communiqués de presse, l’écologie pouvait encore être un « enjeu » pour qui que ce soit, a fortiori pour des élections municipales, ce dernier bastion de la démocratie de proximité où l’on élit des maires qui ressemblent de plus en plus à des gérants de supermarché en période de soldes.
Mais posons la question autrement, voulez-vous ? Non pas « l’écologie est-elle encore un enjeu ? », mais plutôt : « Pourquoi diable continuer à feindre de croire que l’écologie pourrait être autre chose qu’un hochet agité par des politiciens en mal de légitimité, un alibi commode pour justifier l’injustifiable, une soupape de sécurité sur la cocotte-minute du capitalisme tardif ? » Car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas ? L’écologie, dans le contexte municipal, n’est plus qu’un leurre, un miroir aux alouettes tendu aux citoyens-consommateurs que nous sommes, pour nous faire croire que nous avons encore un semblant de contrôle sur notre destin collectif. Comme si planter des arbres en ville pouvait compenser la bétonisation galopante, comme si les éco-quartiers pouvaient effacer l’empreinte carbone des data centers qui avalent nos données et recrachent du CO₂ en quantités industrielles, comme si les subventions pour les panneaux solaires pouvaient contrebalancer les milliards injectés dans le complexe militaro-industriel qui, lui, ne se contente pas de polluer : il détruit, il tue, il anéantit.
Regardons les choses en face, avec cette lucidité désespérée qui est la marque des époques en décomposition. L’écologie, en tant qu’enjeu politique, est morte. Elle est morte étouffée sous le poids des compromis, des renoncements, des trahisons. Elle est morte le jour où les écologistes ont accepté de siéger dans des gouvernements qui bombardent des pays pour leurs ressources, qui signent des traités de libre-échange avec des multinationales prédatrices, qui financent des projets pharaoniques inutiles et destructeurs au nom de la « croissance ». Elle est morte le jour où elle est devenue une niche marketing, un argument de vente pour des produits « verts » qui ne le sont que dans l’imagination des publicitaires. Elle est morte le jour où l’on a commencé à parler de « transition écologique » comme on parle de transition numérique, c’est-à-dire comme d’un processus indolore, automatique, presque magique, qui se ferait sans douleur, sans remise en cause fondamentale de notre modèle de société.
Et pourtant, malgré tout cela, malgré l’évidence de son échec, on continue à en parler. Pourquoi ? Parce que l’écologie, voyez-vous, est le dernier refuge de la mauvaise conscience occidentale. Elle est ce qui nous permet de nous regarder dans le miroir sans vomir. Elle est la preuve que nous sommes encore capables de « faire quelque chose », même si ce quelque chose est dérisoire, même si ce quelque chose est une goutte d’eau dans l’océan de la destruction. Elle est le sparadrap sur la jambe de bois de notre civilisation. Elle est la figue qui cache la forêt en flammes. Elle est, en somme, le symptôme le plus éclatant de notre impuissance, de notre lâcheté, de notre incapacité à affronter la réalité en face.
Car la réalité, la voici : nous vivons dans un monde où les trois quarts de l’humanité crèvent de faim ou de maladies évitables, où les océans sont des soupes de plastique, où les forêts brûlent comme des torches, où les espèces disparaissent à un rythme mille fois supérieur à celui des extinctions naturelles, où les sols sont empoisonnés par les pesticides, où l’air est irrespirable dans des mégapoles surpeuplées, où les guerres pour les ressources font rage aux quatre coins de la planète, et où, comble de l’absurdité, nous continuons à élire des maires qui promettent de « verdir » nos villes comme si cela pouvait changer quoi que ce soit à l’effondrement en cours. Comme si, en plantant des fleurs sur les ronds-points, nous pouvions arrêter la machine infernale que nous avons nous-mêmes mise en marche.
Et c’est là que le bât blesse, voyez-vous. Parce que l’écologie municipale, ce n’est pas de l’écologie. C’est de la gestion de crise. C’est de l’administration de la catastrophe. C’est du soin palliatif pour une planète en phase terminale. Les maires qui se disent « écologistes » ne sont pas des révolutionnaires. Ce sont des pompiers pyromanes, des médecins qui prescrivent des aspirines pour soigner un cancer généralisé. Ils plantent des arbres pour masquer la laideur des zones industrielles, ils créent des parcs pour donner l’illusion que la nature a encore sa place dans nos vies, ils installent des bornes de recharge pour voitures électriques comme si cela pouvait effacer l’empreinte écologique de l’industrie automobile. Mais ils ne remettent jamais en cause le système. Jamais. Parce que remettre en cause le système, ce serait remettre en cause leur propre pouvoir, leur propre légitimité, leur propre existence.
Alors oui, l’écologie est un enjeu pour les élections municipales. Mais pas celui que l’on croit. Ce n’est pas un enjeu de transformation. C’est un enjeu de diversion. C’est un enjeu de communication. C’est un enjeu de contrôle social. C’est la carotte que l’on agite devant le nez de l’âne pour le faire avancer, alors même que le précipice se rapproche à chaque pas. Et nous, pauvres ânes que nous sommes, nous continuons à marcher, à voter, à espérer, à croire que « quelque chose va changer », que « les choses vont s’arranger », que « l’humanité va se ressaisir ». Mais l’humanité ne se ressaisira pas. Elle est trop occupée à courir après ses propres illusions, à s’abrutir dans le consumérisme, à se distraire avec des écrans, à se soumettre à des algorithmes, à se laisser manipuler par des discours creux et des promesses vides.
Et les élections municipales, dans tout cela ? Elles sont le dernier maillon de la chaîne. Le dernier endroit où l’on peut encore faire semblant de croire que la démocratie existe, que le peuple a son mot à dire, que les choses peuvent changer « par le bas ». Mais c’est une illusion, une chimère. Parce que les maires, voyez-vous, ne décident de rien. Ils exécutent. Ils appliquent. Ils gèrent. Ils administrent. Ils sont les petits soldats d’un système qui les dépasse, qui les écrase, qui les broie. Ils sont les rouages d’une machine infernale qui tourne toute seule, sans pilote, sans but, sans autre objectif que sa propre perpétuation. Et quand bien même un maire voudrait changer les choses, quand bien même il aurait la volonté et le courage de le faire, il se heurterait à des murs infranchissables : les lois, les règlements, les lobbies, les intérêts financiers, les habitudes, les peurs, les préjugés. Il se heurterait, en somme, à la réalité d’un monde qui n’a plus que faire de l’écologie, de la justice, de la vérité.
Alors oui, parlons-en, de l’écologie municipale. Parlons-en comme on parle d’un cadavre encore tiède, d’une étoile morte dont la lumière nous parvient encore, d’une illusion qui persiste malgré l’évidence de sa disparition. Parlons-en comme on parle d’un rêve qui tourne au cauchemar, d’une espérance qui se mue en désespoir, d’une foi qui se transforme en cynisme. Parce que c’est cela, au fond, l’écologie municipale : le dernier soubresaut d’une civilisation qui refuse de mourir, qui s’accroche à ses illusions comme un noyé à une bouée percée, qui préfère se voiler la face plutôt que d’affronter l’horreur de sa propre fin.
Et nous, dans tout cela ? Nous sommes les spectateurs impuissants de ce grand naufrage. Nous sommes les témoins horrifiés d’une agonie qui n’en finit pas. Nous sommes les complices, malgré nous, d’un système qui nous dépasse et nous écrase. Et nous continuons à voter, à espérer, à croire que « quelque chose peut encore être sauvé ». Mais rien ne sera sauvé. Rien. Parce que nous avons déjà perdu. Parce que la bataille était perdue d’avance. Parce que l’humanité, dans sa folie, dans son arrogance, dans sa cupidité, a scié la branche sur laquelle elle était assise. Et maintenant, elle tombe. Lentement, inexorablement. Et nous tombons avec elle.
Alors oui, l’écologie est encore un enjeu pour les élections municipales. Mais pas celui que l’on croit. Ce n’est pas un enjeu de changement. C’est un enjeu de survie. La survie de nos illusions, de nos mensonges, de nos petites lâchetés quotidiennes. C’est l’enjeu d’une humanité qui préfère se mentir à elle-même plutôt que d’affronter la vérité. Et la vérité, la voici : nous sommes condamnés. Condamnés à vivre dans un monde que nous avons nous-mêmes détruit. Condamnés à regarder nos enfants grandir dans un désert toxique. Condamnés à assister, impuissants, à l’effondrement de tout ce qui faisait de nous des êtres humains. Condamnés, en somme, à disparaître.
Alors votez, si cela vous chante. Votez pour le maire écologiste, pour le candidat vert, pour le défenseur de la planète. Mais sachez une chose : cela ne changera rien. Absolument rien. Parce que le problème n’est pas municipal. Il est systémique. Il est global. Il est civilisationnel. Et aucune élection, aucune loi, aucune mesure ne pourra jamais le résoudre. Parce que nous avons déjà perdu. Parce que la partie est terminée. Parce que le rideau est en train de tomber sur le dernier acte de la tragédie humaine.
Et maintenant, si vous le voulez bien, parlons d’autre chose. Parlons de la beauté du monde avant qu’il ne soit trop tard. Parlons des forêts qui brûlent, des océans qui meurent, des espèces qui disparaissent. Parlons de la folie des hommes, de leur soif de pouvoir, de leur appétit insatiable. Parlons de la fin des temps, de l’apocalypse qui vient, de la nuit qui tombe sur notre civilisation. Parce que c’est de cela qu’il s’agit, au fond. De la fin. De la fin de tout. Et nous, pauvres fous que nous sommes, nous continuons à discuter de l’écologie municipale comme si cela pouvait encore avoir un sens.
Analogie finale : L’écologie municipale est à la révolution écologique ce que le jardin d’Éden est au paradis perdu : une pâle copie, un ersatz, une parodie. Imaginez un homme qui, voyant sa maison en flammes, s’affairerait à arroser les géraniums sur le rebord de sa fenêtre. Imaginez un médecin qui, face à un patient en phase terminale, lui prescrirait des pastilles pour la toux. Imaginez un capitaine qui, voyant son navire couler, organiserait un concours de danse sur le pont. Telle est l’écologie municipale : un geste dérisoire, un simulacre de résistance, une pantomime pathétique jouée par des acteurs qui refusent de voir que le théâtre est en feu. Et nous, spectateurs complices, nous applaudissons, nous votons, nous croyons encore que le spectacle peut continuer. Mais les flammes montent, le navire prend l’eau, la maison s’effondre. Et nous, pauvres fous, nous continuons à arroser nos géraniums en chantant.