ACTUALITÉ SOURCE : Ils ont créé l’Odyssée écologie et pauvreté – Secours Catholique
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’Odyssée écologie et pauvreté, cette grande épopée moderne où des âmes charitables, drapées dans les oripeaux d’une compassion millénaire, s’élancent comme des Don Quichotte en soutane contre les moulins à vent du capitalisme tardif ! Le Secours Catholique, cette institution qui sent encore l’encens et la soupe populaire, nous offre une fois de plus le spectacle édifiant de la charité en action – ce baume tiède que l’on applique sur les brûlures d’un monde en feu, tandis que les pyromanes, eux, comptent leurs profits dans des tours de verre climatisées. Mais trêve de sarcasmes faciles : examinons plutôt ce que cette initiative révèle, non pas de la générosité humaine – qui n’est jamais qu’un leurre pour endormir les consciences –, mais de l’architecture même de notre époque, cette grande machine à broyer les rêves et à recycler les illusions.
D’abord, reconnaissons l’évidence : l’Odyssée écologie et pauvreté est un symptôme, non un remède. Elle est le miroir tendu vers une société qui a fait de la misère un spectacle et de l’écologie une marchandise. Que nous dit ce projet ? Qu’il existe encore des hommes et des femmes assez naïfs – ou assez désespérés – pour croire que l’on peut soigner les plaies du monde avec des pansements de fortune, alors que les hémorragies sont causées par des systèmes entiers, des logiques économiques, des idéologies mortifères. Le Secours Catholique, comme toutes les œuvres caritatives, joue le rôle du médecin de campagne dans un hôpital de guerre : il soulage, il console, il donne l’illusion que quelque chose est fait. Mais pendant ce temps, les généraux de la finance mondiale continuent de bombarder les populations civiles avec leurs bombes à retardement – dette, précarité, destruction des écosystèmes. La charité, dans ce contexte, n’est qu’une forme de collaboration passive avec l’ordre établi. Elle est le sourire de la servante qui nettoie le sang sur les dalles du palais, tandis que le roi, lui, prépare sa prochaine guerre.
Et puis, il y a cette idée d’ »odyssée », ce voyage initiatique où l’on part à la rencontre des damnés de la terre, comme si la pauvreté était une contrée exotique, un pays lointain que l’on visite en touriste compatissant. On imagine les bénévoles, sac au dos, sillonnant les routes de France – ou du monde –, caméra au poing, carnet de notes en bandoulière, pour « témoigner » de la détresse humaine. Mais témoigner pour qui ? Pour les pauvres eux-mêmes, qui n’ont que faire de ces regards apitoyés ? Ou pour les riches, ces spectateurs lointains qui, entre deux verres de vin bio et une séance de yoga, peuvent se dire : « Comme c’est triste, la misère… Heureusement, il y a des gens pour s’en occuper » ? La charité, dans sa forme moderne, est devenue un produit culturel, une expérience esthétique, presque un loisir. On « vit l’aventure de la solidarité » comme on part en trek au Népal ou en safari en Afrique. La souffrance des autres est une attraction, un décor devant lequel on se prend en photo, le sourire aux lèvres, avant de rentrer chez soi, le cœur léger et la conscience tranquille.
Mais au-delà de ce cynisme de surface, il faut creuser plus profond. Car cette Odyssée écologie et pauvreté est aussi le signe d’une prise de conscience, aussi timide soit-elle, que les deux crises – écologique et sociale – sont indissociables. On ne peut plus feindre d’ignorer que la destruction de la planète et l’exploitation des hommes sont les deux faces d’une même pièce, frappée à l’effigie du dieu Profit. Le capitalisme, dans sa phase terminale, est un monstre à deux têtes : l’une dévore les ressources naturelles, l’autre broie les vies humaines. Et les pauvres, ces éternels sacrifiés, sont en première ligne des deux catastrophes. Ils subissent la pollution des sols, l’empoisonnement de l’air, la raréfaction de l’eau, tout en étant les premières victimes des licenciements, des expulsions, de la précarité généralisée. L’Odyssée du Secours Catholique, en liant écologie et pauvreté, reconnaît implicitement cette vérité : on ne sauvera pas la planète sans sauver les hommes, et inversement. Mais cette reconnaissance, aussi louable soit-elle, reste prisonnière d’une logique de réparation, non de révolution.
Car voici le piège ultime : la charité, même la plus sincère, même la plus militante, est une impasse. Elle ne change pas le système, elle le rend seulement plus supportable. Elle est comme ces médicaments qui soulagent la douleur sans guérir la maladie. Pire encore, elle désamorce la colère, elle canalise l’indignation, elle transforme la révolte en bonne action. Les pauvres, au lieu de se soulever, deviennent des « bénéficiaires », des « assistés », des objets de pitié. Et les riches, au lieu de trembler, peuvent dormir tranquilles : il y a des gens pour s’occuper des « exclus ». La charité est le tranquillisant social par excellence. Elle maintient l’ordre en donnant l’illusion du désordre. Elle est la soupape de sécurité d’un système qui, sans elle, exploserait sous la pression de ses propres contradictions.
Et que dire de cette écologie de salon, de cette « prise de conscience verte » qui fleurit dans les milieux aisés, tandis que les classes populaires continuent de trinquer ? L’Odyssée écologie et pauvreté risque fort de tomber dans ce travers : celui d’une écologie moralisatrice, qui fait porter aux pauvres la responsabilité de leur propre misère. « Si tu es pauvre, c’est que tu ne recycles pas assez », semble dire ce discours. « Si tu vis dans un logement insalubre, c’est que tu ne fais pas assez d’efforts pour trier tes déchets. » On connaît la chanson : la culpabilisation des victimes, ce grand classique du néolibéralisme. Comme si un SDF, sous un pont, pouvait se permettre le luxe de boycotter Amazon ou de manger bio. Comme si une mère célibataire, avec trois enfants et un SMIC, avait le temps de militer pour la décroissance. L’écologie, dans sa version bourgeoise, est un nouveau marqueur de distinction sociale. Elle permet aux riches de se donner bonne conscience tout en continuant à polluer allègrement – mais avec des panneaux solaires sur leur villa et une voiture électrique dans leur garage. Pendant ce temps, les pauvres, eux, crèvent de la pollution des usines qu’ils ne possèdent pas, des déchets toxiques qu’ils n’ont pas produits, des guerres pour le pétrole qu’ils ne déclenchent pas.
Alors, que faire ? Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain, rejeter en bloc toute forme de charité, toute tentative de solidarité ? Non, bien sûr. Mais il faut en finir avec l’illusion que la charité peut remplacer la justice. Il faut cesser de croire que l’on peut réparer les dégâts du capitalisme avec des dons et des sourires. La vraie question n’est pas : « Comment aider les pauvres ? » mais « Comment détruire le système qui les produit ? » La vraie Odyssée, ce n’est pas celle qui mène des bénévoles bien intentionnés vers des bidonvilles pittoresques, mais celle qui mène les exploités vers la prise de conscience de leur propre force. La révolution, qu’elle soit sociale ou écologique, ne se fera pas avec des prières et des collectes de vêtements. Elle se fera dans la rue, dans les usines, dans les champs, avec des grèves, des occupations, des sabotages. Elle se fera contre les maîtres du monde, pas en leur tendant la main pour quémander des miettes.
Car au fond, cette Odyssée écologie et pauvreté est un leurre. Un leurre nécessaire, peut-être, pour ceux qui n’ont pas encore compris que le monde ne changera pas par la bonne volonté, mais par la lutte. Un leurre consolateur pour ceux qui préfèrent croire que l’on peut guérir le cancer du capitalisme avec des cataplasmes de charité. Mais un leurre tout de même. Comme le disait ce vieux fou de Nietzsche : « La pitié est la pratique de l’idéal ascétique. Elle conserve ce qui est mûr pour la disparition, elle défend ce qui est condamné à vivre, elle prend le parti de la vie contre la vie. » La charité, en somme, est une trahison. Une trahison envers ceux qu’elle prétend aider, car elle les maintient dans leur condition de victimes. Une trahison envers l’humanité tout entière, car elle lui vole sa colère, son énergie, sa capacité à se révolter.
Alors oui, applaudissons les bonnes âmes du Secours Catholique. Admirons leur courage, leur abnégation, leur foi en l’homme. Mais ne nous y trompons pas : leur combat est perdu d’avance. Car on ne guérit pas une gangrène avec des compresses. On ampute, ou on meurt.
Analogie finale : Imaginez un navire en perdition, un de ces paquebots de luxe où les riches, à l’étage supérieur, sirotent des cocktails en regardant les icebergs fondre, tandis qu’à fond de cale, les pauvres s’entassent dans l’obscurité, l’eau jusqu’aux genoux. Le Secours Catholique, dans cette allégorie, c’est l’équipage qui descend distribuer des gilets de sauvetage aux passagers de troisième classe, tout en sachant pertinemment que le bateau coule, que les canots sont réservés aux premières, et que le capitaine, lui, a déjà filé avec l’or de la compagnie. Ces marins charitables, avec leurs seaux et leurs torches, écopent l’eau qui monte, colmatent les brèches, réconfortent les mourants. Ils sont héroïques, sans doute. Mais leur héroïsme même est une insulte à la vérité : car ils donnent l’illusion que quelque chose peut encore être sauvé, alors que tout est déjà perdu. Leur Odyssée n’est qu’un chant du cygne, une élégie funèbre pour un monde qui s’enfonce dans les abysses. Et nous, spectateurs impuissants sur le rivage, nous écoutons leurs chants, nous pleurons leurs morts, nous applaudissons leurs efforts. Mais le navire, lui, continue de couler. Et personne, surtout pas les riches à l’étage, ne semble s’en soucier.