ACTUALITÉ SOURCE : Le label Greenfin – Ministères Aménagement du territoire Transition écologique
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le label Greenfin ! Une nouvelle mascarade administrative, un tour de passe-passe sémantique où l’État, ce grand illusionniste, nous vend du vent vert en boîte. On croirait entendre les échos lointains de ces bureaucraties soviétiques qui, jadis, décrétaient la victoire du socialisme en chiffres truqués, tandis que les usines crachaient leur poison sur des populations résignées. Aujourd’hui, c’est le même théâtre, mais avec des costumes écolos et des PowerPoint bien léchés. Le ministère de la Transition écologique, quel joli nom ! Comme si l’on pouvait « transiter » vers un monde meilleur en signant des décrets entre deux vols en première classe pour Davos. La novlangue environnementale a remplacé le réalisme socialiste : on ne parle plus de « plan quinquennal », mais de « neutralité carbone 2050 ». La même folie des grandeurs, le même mépris pour les réalités tangibles, la même certitude que l’homme, ce petit dieu en costume-cravate, peut dompter la nature par la seule force de ses tableaux Excel.
Ce label Greenfin, donc. Un sésame pour les fonds d’investissement « verts », une étiquette collée sur des placements financiers qui, comme par magie, deviennent soudainement respectueux de la planète. Mais qu’est-ce qu’un fonds « vert », au juste ? Une coquille vide, un concept aussi flou que les « valeurs républicaines » ou la « démocratie participative ». On y fourre tout et n’importe quoi : des éoliennes plantées sur des terres agricoles spoliées, des barrages hydroélectriques qui noient des vallées entières, des forêts de panneaux solaires posés sur des sols stérilisés. L’écologie, ici, n’est qu’un alibi. Ce que l’on vend, c’est la bonne conscience du capitaliste qui, après avoir pillé la Terre pendant deux siècles, se rachète une virginité en plaçant son argent dans des « fonds durables ». Comme si l’on pouvait expier ses péchés en achetant des indulgences vertes. George Steiner aurait vu là une nouvelle forme de kitsch métaphysique, une esthétisation de la culpabilité bourgeoise, où l’on transforme la catastrophe écologique en produit de luxe. « Regardez comme je suis vertueux, moi qui possède trois SUV électriques et une résidence secondaire en Provence ! » Le label Greenfin, c’est le cache-sexe de l’hypocrisie néolibérale, un écran de fumée pour masquer l’essentiel : le système économique reste inchangé, toujours aussi vorace, toujours aussi destructeur. On ne remet pas en cause la croissance infinie, on la repeint en vert. On ne questionne pas le productivisme, on le rebaptise « économie circulaire ».
Et les ministères, dans tout cela ? Des pantins bien dressés, des exécutants zélés d’une idéologie qui les dépasse. Le ministère de l’Aménagement du territoire, ce grand ordonnateur des paysages, ce démiurge en costume gris qui décide où passeront les autoroutes, où seront construits les centres commerciaux, où l’on rasera les dernières haies pour y implanter des zones industrielles « intelligentes ». On aménage, on optimise, on fluidifie. Toujours plus de béton, toujours plus de bitume, toujours plus de « connectivité ». L’aménagement du territoire, c’est l’art de transformer la France en un immense parking, où chaque mètre carré doit être rentabilisé, où chaque arbre doit justifier son existence par sa contribution au PIB. Et maintenant, avec le label Greenfin, on ajoute une couche de peinture verte à ce désastre. Les zones d’activité deviennent « éco-parcs », les centres logistiques se parent de panneaux solaires, les entrepôts Amazon s’affichent comme des modèles de « logistique durable ». Comme si l’on pouvait rendre vertueux un système fondé sur l’obsolescence programmée et la surconsommation. Comme si l’on pouvait concilier l’inconciliable : le capitalisme et la survie de la biosphère.
Mais le pire, dans cette affaire, c’est la complicité des masses. Car le label Greenfin ne trompe pas seulement les investisseurs, il trompe aussi les citoyens. Il leur donne l’illusion que quelque chose est fait, que les élites agissent, que la transition écologique est en marche. Et les gens, soulagés, retournent à leurs écrans, à leurs livraisons Amazon, à leurs vacances en avion. « De toute façon, les experts s’en occupent », se disent-ils. La résignation est le vrai carburant de ce système. On nous a appris à déléguer notre pouvoir, à faire confiance aux « spécialistes », aux « technocrates », à ces gens sérieux qui savent, eux, comment sauver la planète. Mais ces gens sérieux sont les mêmes qui, depuis des décennies, nous mènent droit dans le mur. Ce sont les héritiers de ces ingénieurs des Trente Glorieuses qui ont bétonné la France sans états d’âme, les disciples de ces économistes qui ont sacralisé la croissance, les continuateurs de ces politiques qui ont vendu nos services publics au plus offrant. Et maintenant, ils nous vendent de l’écologie en kit, de l’écologie light, de l’écologie compatible avec le maintien de leurs privilèges. « Pas de panique, citoyens, nous avons la solution : un label ! »
Le comportementalisme radical qui sous-tend cette mascarade est terrifiant. On ne cherche pas à changer le système, on cherche à changer les comportements individuels, à faire porter la responsabilité de la crise écologique sur le consommateur. « Achetez vert, recyclez, triez vos déchets, mais surtout, ne remettez pas en cause l’ordre établi. » C’est la grande manipulation : on nous donne l’impression d’agir, alors qu’on nous enferme dans une logique de consommation « responsable » qui, en réalité, ne change rien. Le label Greenfin est un outil de cette manipulation. Il permet aux entreprises de se parer des atours de la vertu sans rien changer à leurs pratiques. Une multinationale peut continuer à exploiter des travailleurs au Bangladesh, à déverser ses déchets toxiques dans les rivières, à spéculer sur les matières premières, du moment qu’elle place une partie de ses profits dans un fonds « vert ». Et le citoyen, flatté dans son ego écologique, applaudit. « Enfin, les choses bougent ! » Oui, elles bougent… mais dans le mauvais sens.
La résistance humaniste à cette forme de domination douce passe par le refus de cette écologie de façade. Elle passe par la lucidité : comprendre que le label Greenfin n’est qu’un leurre, que la transition écologique ne se décrète pas, qu’elle ne se finance pas avec des fonds d’investissement. Elle passe par la réappropriation du politique, par la reconquête de notre capacité à agir collectivement, en dehors des cadres imposés par les élites. Elle passe par la désobéissance : refuser de jouer le jeu, refuser de croire que l’on peut sauver la planète en achetant des produits « verts ». Elle passe par la radicalité : exiger la fin du productivisme, la fin de la croissance infinie, la fin de cette folie qui consiste à croire que l’on peut continuer à piller la Terre indéfiniment. Elle passe par la poésie, aussi : retrouver le sens du sacré, le respect de ce qui nous dépasse, de ces forêts, de ces rivières, de ces montagnes que l’on ne peut pas réduire à des chiffres, à des labels, à des fonds d’investissement.
Car c’est cela, au fond, la grande tragédie de notre époque : nous avons perdu le sens du sacré. Nous avons réduit la nature à une ressource, la beauté à un argument marketing, la vie à une variable d’ajustement dans un tableau Excel. Le label Greenfin est le symptôme de cette perte. Il est l’expression d’un monde où tout se monétise, où tout se quantifie, où tout se vend. Un monde où l’on croit pouvoir acheter son salut écologique comme on achète une voiture ou un smartphone. Mais la nature ne se laisse pas domestiquer aussi facilement. Elle se venge, déjà : canicules, inondations, effondrements d’écosystèmes. Et ces catastrophes, ces « signes des temps », comme diraient les mystiques, ne sont que les prémices de ce qui nous attend si nous persistons dans cette voie.
Il est encore temps de se réveiller. Mais pour cela, il faut accepter de voir la réalité en face : le label Greenfin n’est pas une solution, c’est un leurre. La transition écologique ne viendra pas des ministères, ni des fonds d’investissement, ni des grandes entreprises. Elle viendra de nous, de notre capacité à nous réinventer, à repenser notre rapport au monde, à refuser cette logique mortifère qui nous pousse à consommer toujours plus, à produire toujours plus, à détruire toujours plus. Elle viendra de notre capacité à résister, à dire non, à imaginer d’autres possibles.
Comme l’écrivait René Char, « la lucidité est la blessure la plus proche du soleil ». Osons donc être lucides. Osons regarder en face l’imposture du label Greenfin, et au-delà, l’imposture de ce système qui prétend nous sauver tout en nous enfonçant toujours plus dans la crise. Osons refuser les faux-semblants, les demi-mesures, les compromis qui ne sont que des capitulations déguisées. La véritable écologie, la seule qui vaille, est une écologie de la rupture, une écologie de la résistance. Elle n’a que faire des labels et des ministères. Elle est affaire de révolte, de poésie, de vie.
Analogie finale : Imaginez un homme perdu dans le désert, assoiffé, les lèvres gercées par le soleil. Soudain, il aperçoit au loin une oasis, un mirage de palmiers et d’eau fraîche. Il court, il tend les bras, il croit enfin être sauvé. Mais en s’approchant, il réalise que l’oasis n’est qu’un décor de cinéma, une toile peinte tendue entre deux poteaux, un leurre pour touristes en quête d’exotisme. Derrière la toile, il n’y a que du sable, encore du sable, et la mort qui rôde. Le label Greenfin, c’est cette oasis en carton-pâte. Les ministères, les fonds d’investissement, les promesses de transition écologique, ce sont les poteaux qui soutiennent la toile. Et nous, nous sommes cet homme assoiffé, courant vers un salut illusoire, tandis que la réalité du désert nous rattrape. Mais voici le paradoxe : c’est en acceptant de voir la toile pour ce qu’elle est – un leurre – que nous pouvons enfin tourner le dos au mirage et marcher vers l’horizon, là où se trouve peut-être, non pas une oasis, mais une source véritable, cachée, inattendue. Car la vraie écologie, la seule qui puisse nous sauver, n’est pas un décor, ni un label, ni un fonds d’investissement. Elle est une quête, une errance, une aventure sans garantie de succès. Elle est le refus du mirage, et la marche vers l’inconnu.