ACTUALITÉ SOURCE : Piloter des projets d’écologie industrielle : nouvelle formation d’ingénieurs en alternance d’IMT Atlantique, à Nantes – Ouest-France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc la dernière trouvaille de notre époque moribonde : former des ingénieurs en alternance pour « piloter des projets d’écologie industrielle ». Quelle belle expression, n’est-ce pas ? Comme si l’on pouvait conjuguer l’inconciliable, marier le loup et l’agneau, faire danser ensemble la machine capitaliste et la biosphère qu’elle dévore depuis deux siècles. IMT Atlantique, temple de la technoscience, nous propose une nouvelle liturgie : celle de l’écologie domestiquée, apprivoisée, mise en équations et en PowerPoint. Une écologie de salon, une écologie pour ingénieurs en costume-cravate, une écologie qui ne dérange personne, surtout pas les actionnaires des grands groupes industriels qui financent ces formations en alternance. Car c’est bien là le cœur du problème : cette « écologie industrielle » n’est qu’un nouveau marché, une niche lucrative pour former des technocrates capables de verdir à la marge les mêmes processus de production qui nous mènent droit dans le mur.
Regardons les choses en face, sans fard ni hypocrisie. Depuis que l’homme a quitté les forêts pour construire des villes, depuis qu’il a troqué la cueillette contre l’agriculture intensive, puis l’artisanat contre l’usine, il n’a cessé de croire que la technique pourrait résoudre les problèmes qu’elle engendre. C’est le grand mythe prométhéen, la malédiction de notre espèce : nous pensons toujours que le prochain gadget, la prochaine innovation, le prochain algorithme nous sauvera. Et voici que l’écologie industrielle s’inscrit dans cette longue lignée d’illusions. On nous promet une économie circulaire, des symbioses industrielles, des parcs éco-conçus où les déchets de l’un deviennent les ressources de l’autre. Mais qui osera dire que tout cela reste dans le cadre d’une croissance infinie sur une planète finie ? Qui osera rappeler que même les flux les plus optimisés, même les boucles les plus vertueuses, reposent sur une extraction toujours plus massive de ressources, une consommation toujours plus effrénée d’énergie, une artificialisation toujours plus rapide des sols ?
L’écologie industrielle, c’est l’écologie des ingénieurs, c’est-à-dire une écologie sans tragique, sans profondeur, sans cette conscience aiguë de la finitude qui devrait nous habiter. C’est une écologie qui croit encore au progrès linéaire, qui pense que l’on peut « optimiser » le système sans jamais le remettre en cause. Comme si l’on pouvait soigner un cancer en améliorant l’efficacité des chimiothérapies sans jamais s’interroger sur les causes de la maladie. Comme si l’on pouvait éteindre un incendie en perfectionnant les extincteurs sans jamais chercher à comprendre pourquoi la maison a pris feu. « L’homme est un apprenti, la douleur est son maître », écrivait Musset. Mais nos ingénieurs en écologie industrielle semblent avoir oublié cette leçon fondamentale. Ils croient encore que l’on peut dompter la nature, la plier à nos désirs, la faire entrer dans nos tableaux Excel et nos modèles économiques. Ils oublient que la nature n’est pas un système, mais un mystère ; pas une machine, mais un organisme vivant, complexe, imprévisible.
Et puis, il y a cette alternance, ce mot magique qui fait briller les yeux des néolibéraux. Former des ingénieurs en alternance, c’est-à-dire les plonger dès leurs études dans le bain glacé de l’entreprise, leur apprendre à penser comme des managers avant même d’avoir fini de penser comme des êtres humains. L’alternance, c’est la fabrique des serviteurs zélés du système, des techniciens dociles qui ne remettront jamais en cause les finalités de leur travail. C’est l’école de la soumission, déguisée en pédagogie moderne. « L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde », disait Mandela. Mais quelle éducation ? Celle qui forme des esprits critiques, capables de questionner les dogmes de leur époque, ou celle qui fabrique des rouages bien huilés pour la grande machine capitaliste ? L’alternance, dans le contexte actuel, n’est qu’un outil de plus pour formater les jeunes générations, les habituer à obéir, à produire, à consommer, sans jamais leur donner les moyens de comprendre les mécanismes de leur propre aliénation.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une aliénation douce, insidieuse, presque indolore. Nos ingénieurs en écologie industrielle seront des aliénés heureux, convaincus de faire le bien, de « sauver la planète » tout en perpétuant les logiques qui la détruisent. Ils seront les nouveaux prêtres d’une religion verte, une religion sans transcendance, sans mystique, sans cette dimension sacrée qui seule pourrait nous faire prendre conscience de l’urgence absolue de changer de paradigme. Ils croiront œuvrer pour l’avenir, alors qu’ils ne feront que graisser les rouages d’un système à l’agonie. « Le capitalisme est la croyance stupéfiante selon laquelle les pires hommes, agissant pour les pires raisons, vont accomplir ce qui est le mieux pour nous tous », écrivait John Maynard Keynes. L’écologie industrielle est la version 2.0 de cette croyance stupéfiante : elle nous fait croire que les mêmes hommes, avec les mêmes méthodes, mais avec quelques ajustements « verts », vont soudainement accomplir ce qui est le mieux pour la planète.
Et que dire de cette localisation à Nantes, cette ville qui incarne à elle seule toutes les contradictions de notre époque ? Nantes, la ville des chantiers navals, de la traite négrière, de l’industrie lourde, qui se pare aujourd’hui des atours de l’écologie et de la modernité. Nantes, où l’on construit des éco-quartiers sur des friches industrielles, où l’on parle de « transition écologique » tout en accueillant des salons du business et de l’innovation. Nantes, laboratoire de cette schizophrénie collective qui consiste à vouloir sauver la planète tout en continuant à la piller. L’écologie industrielle, c’est Nantes en miniature : une tentative désespérée de concilier l’inconciliable, de faire tenir ensemble les contraires, de croire que l’on peut être à la fois prédateur et protecteur, exploiteur et écologiste, capitaliste et humaniste.
Mais le plus tragique, dans cette affaire, c’est que cette formation en alternance va produire des ingénieurs convaincus de leur utilité, de leur légitimité, de leur rôle salvateur. Ils vont sortir de leur école avec des diplômes, des certifications, des compétences techniques, et la conviction profonde qu’ils sont les nouveaux héros de notre temps. Ils vont croire qu’en optimisant les flux de matières, en réduisant les émissions de CO2, en recyclant les déchets, ils vont « sauver la planète ». Ils ne verront pas que leur travail, aussi bien intentionné soit-il, ne fait que prolonger l’agonie d’un système à bout de souffle. Ils ne comprendront pas que l’écologie industrielle n’est qu’un cache-sexe pour une économie qui continue de fonctionner sur les mêmes principes mortifères : la croissance infinie, la consommation de masse, l’exploitation des ressources, la domination de la nature.
Et nous, pauvres spectateurs de cette comédie macabre, nous allons applaudir, nous allons nous réjouir, nous allons croire que « enfin, quelque chose est fait ». Nous allons nous endormir dans cette douce illusion que la technique, une fois de plus, va nous sauver. Nous allons oublier que les solutions ne viendront pas des ingénieurs, mais des poètes, des philosophes, des mystiques, de ceux qui savent que la vraie révolution est intérieure, spirituelle, radicale. Nous allons oublier que la crise écologique est avant tout une crise de sens, une crise de notre rapport au monde, une crise de notre humanité même. Et pendant ce temps, le système continuera de tourner, de broyer, de détruire, avec la bénédiction de nos ingénieurs en écologie industrielle.
Alors oui, cette formation est un symptôme, un symptôme parmi d’autres de notre époque malade. Elle révèle notre incapacité à penser hors des cadres établis, notre refus de remettre en cause les fondements mêmes de notre civilisation. Elle montre à quel point nous sommes prisonniers de nos propres illusions, à quel point nous préférons les solutions techniques, les recettes miracles, les formules magiques, plutôt que d’affronter la vérité nue : nous devons changer, radicalement, profondément, ou disparaître. « L’homme est un dieu quand il rêve, un mendiant quand il réfléchit », écrivait Hölderlin. Nos ingénieurs en écologie industrielle sont des mendiants qui croient être des dieux. Ils rêvent d’un monde vert, mais ils ne font que perpétuer le cauchemar.
Et pourtant… Pourtant, il y a dans cette actualité quelque chose de profondément pathétique, quelque chose qui touche à l’essence même de la condition humaine. Ces jeunes gens qui s’engagent dans cette formation, ces professeurs qui les forment, ces entreprises qui les accueillent, tous croient sincèrement faire le bien. Tous sont convaincus de participer à une grande œuvre collective, à un effort salvateur. Ils sont les héritiers d’une longue tradition de techniciens bien intentionnés, de savants humanistes, d’ingénieurs progressistes, qui ont toujours cru que la science et la technique pourraient résoudre les problèmes de l’humanité. Ils sont les enfants des Lumières, les disciples de Bacon, de Descartes, de tous ceux qui ont cru que l’homme pourrait devenir « maître et possesseur de la nature ».
Mais les Lumières se sont éteintes, et nous vivons désormais dans leur crépuscule. La science et la technique, qui devaient nous libérer, nous ont asservis. Le progrès, qui devait nous sauver, nous a menés au bord du gouffre. Et nos ingénieurs en écologie industrielle ne sont que les derniers avatars de cette grande illusion. Ils croient encore au pouvoir rédempteur de la technique, alors que la technique n’est qu’un outil, un moyen, jamais une fin. Ils croient encore que l’on peut réparer le monde avec des équations et des algorithmes, alors que le monde est un mystère qui dépasse infiniment nos pauvres catégories rationnelles. « La science a fait de nous des dieux avant que nous méritions d’être des hommes », écrivait Jean Rostand. Nos ingénieurs en écologie industrielle sont des dieux sans humanité, des techniciens sans âme, des experts sans sagesse.
Alors, que faire ? Faut-il condamner ces jeunes gens, ces professeurs, ces entreprises ? Faut-il les accuser de complicité avec le système ? Non, bien sûr. Ils sont les produits de leur époque, les héritiers d’une histoire qu’ils n’ont pas choisie, les acteurs d’une tragédie dont ils ne connaissent pas le scénario. Ils sont, comme nous tous, pris dans les rets d’un système qui nous dépasse, qui nous aliène, qui nous détruit. La vraie question n’est pas de savoir s’ils sont coupables, mais de savoir comment nous allons, collectivement, sortir de cette impasse. Comment allons-nous cesser de croire aux solutions techniques, aux recettes miracles, aux formules magiques, pour enfin affronter la vérité : nous devons changer de civilisation, ou disparaître.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une révolution culturelle, spirituelle, existentielle. Une révolution qui commence par une prise de conscience radicale de notre finitude, de notre vulnérabilité, de notre interdépendance avec le vivant. Une révolution qui exige que nous renoncions à notre hubris, à notre soif de domination, à notre croyance en un progrès infini. Une révolution qui nous demande de réapprendre à vivre en harmonie avec la nature, non pas en la domestiquant, mais en nous laissant domestiquer par elle. « La terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre », disait le chef Seattle. Voilà la seule écologie qui vaille : une écologie de l’humilité, de la soumission, de l’abandon.
Mais nos ingénieurs en écologie industrielle ne nous y mèneront pas. Ils ne feront que nous enfoncer un peu plus dans l’illusion, dans le mensonge, dans la comédie. Ils seront les nouveaux prêtres d’une religion sans Dieu, les nouveaux prophètes d’une rédemption sans sacrifice. Ils nous vendront des solutions clé en main, des recettes toutes faites, des formules magiques. Ils nous feront croire que l’on peut sauver la planète sans changer de vie, sans renoncer à nos privilèges, sans remettre en cause nos modes de consommation, nos valeurs, nos rêves. Ils seront les nouveaux marchands du temple, les nouveaux charlatans, les nouveaux illusionnistes.
Alors, oui, cette formation est un symptôme. Un symptôme de notre époque malade, de notre civilisation à l’agonie, de notre humanité en perdition. Mais c’est aussi une occasion de réfléchir, de questionner, de résister. Une occasion de dire non à l’illusion technocratique, non à l’écologie domestiquée, non à la soumission aux dogmes du système. Une occasion de rappeler que la vraie écologie est une écologie de la rupture, de la révolution, de la radicalité. Une écologie qui exige que nous changions de paradigme, que nous renoncions à nos certitudes, que nous acceptions de tout remettre en cause. Une écologie qui n’est pas une discipline, mais une manière d’être au monde, une manière d’habiter la terre, une manière d’aimer la vie.
« Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles », écrivait Oscar Wilde. Nos ingénieurs en écologie industrielle sont dans le caniveau, et ils ne regardent même pas les étoiles. Ils sont trop occupés à compter les pavés, à mesurer la pente, à calculer la trajectoire. Ils croient encore que l’on peut réparer le caniveau, alors qu’il faudrait en sortir. Ils croient encore que l’on peut améliorer le système, alors qu’il faudrait le renverser. Ils croient encore que la technique peut nous sauver, alors qu’elle n’est qu’un leurre, une illusion, un miroir aux alouettes.
Alors, regardons les étoiles. Osons rêver d’un autre monde, d’une autre civilisation, d’une autre manière d’être au monde. Osons croire que l’humanité peut encore se racheter, se sauver, se réinventer. Osons dire non à l’écologie industrielle, non à la technocratie verte, non à la soumission aux dogmes du système. Osons dire oui à la vie, à la poésie, à la révolte. Osons dire oui à l’impossible, car c’est là que réside notre seule chance de salut.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, voyant son jardin envahi par les mauvaises herbes et les parasites, déciderait non pas de changer ses méthodes de culture, mais d’engager une armée de techniciens pour optimiser la croissance des mauvaises herbes, pour les rendre plus résistantes, plus productives, plus « durables ». Imaginez qu’il invente des pesticides « verts », des engrais « écologiques », des techniques de désherbage « circulaires ». Imaginez qu’il forme une nouvelle génération de jardiniers spécialisés dans cette « écologie des mauvaises herbes », convaincus qu’ils sauvent le jardin alors qu’ils ne font que perpétuer le problème. Imaginez enfin que le jardin, malgré tous leurs efforts, continue de dépérir, de s’appauvrir, de perdre sa vitalité, sa beauté, sa diversité. Car c’est bien là le drame de notre époque : nous croyons sauver le jardin en optimisant les mauvaises herbes, alors qu’il faudrait tout simplement changer de méthode, revenir à l’essentiel, réapprendre à cultiver la terre avec humilité, avec respect, avec amour. Nos ingénieurs en écologie industrielle sont ces jardiniers fous, ces techniciens des mauvaises herbes, ces illusionnistes qui croient sauver le jardin alors qu’ils ne font que hâter sa fin. Et nous, spectateurs complices, nous applaudissons, nous nous réjouissons, nous croyons au miracle. Mais le jardin continue de mourir