ACTUALITÉ SOURCE : Écologie et résistances : un podcast à écouter en ligne | France Culture – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’écologie ! Ce mot-valise, ce mantra des temps modernes, ce cache-sexe commode pour une bourgeoisie repentante qui recycle ses bouteilles en plastique tout en spéculant sur les terres rares du Congo. France Culture, cette cathédrale radiophonique où l’on psalmodie les bonnes intentions entre deux publicités pour des fonds d’investissement « verts », nous propose un podcast sur les « résistances ». Résistances, vraiment ? Le terme sent la naphtaline, la Résistance avec un grand R, celle des maquisards et des tracts ronéotypés, alors qu’aujourd’hui, résister, c’est souvent cliquer sur un bouton « signer la pétition » avant de commander un avocado toast bio. Mais passons. Analysons, décortiquons, déconstruisons – comme on dit dans les amphis où l’on enseigne Marx entre deux cours de yoga.
D’abord, cette actualité est un symptôme. Un symptôme de l’époque, cette ère post-historique où l’on croit encore aux récits salvateurs, aux solutions collectives, alors que le monde est un gigantesque supermarché où les étals regorgent de désastres emballés sous cellophane. L’écologie, aujourd’hui, c’est la nouvelle religion séculière, le dernier opium du peuple après l’effondrement des grands récits – le communisme, le progrès, la démocratie libérale. On nous vend de l’espoir en kit, des petites actions individuelles pour apaiser nos consciences, comme si trier ses déchets pouvait contrebalancer les émissions de CO2 d’un vol Paris-New York en première classe. « Changer le monde sans prendre le pouvoir », disait Holloway. Belle formule, mais qui sonne creux quand on sait que le pouvoir, lui, ne se laisse pas impressionner par nos gestes symboliques. Le pouvoir, c’est le capitalisme vert, ce monstre hybride qui transforme la catastrophe en opportunité de marché, qui fait de la fin du monde un argument de vente. « La nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles », écrivait Baudelaire. Aujourd’hui, ces confuses paroles, ce sont les slogans des multinationales qui plantent des arbres pour mieux déforester ailleurs, qui parlent de « neutralité carbone » tout en continuant à extraire, à polluer, à exploiter.
Et les résistances, dans tout ça ? Ah, les résistances ! Elles sont partout et nulle part. Partout, parce que le monde est un champ de ruines où poussent, çà et là, des herbes folles – des zadistes, des décroissants, des anarchistes, des peuples autochtones qui refusent les pipelines, des scientifiques qui alertent, des artistes qui dénoncent. Nulle part, parce que ces résistances sont fragmentées, isolées, souvent récupérées par le système qu’elles prétendent combattre. Le capitalisme a cette capacité monstrueuse à digérer ses propres critiques, à les transformer en produits dérivés. Les émeutes de Seattle en 1999 ? Aujourd’hui, on en parle dans les manuels d’histoire comme d’un « mouvement altermondialiste », un joli mot pour dire qu’on a désamorcé la bombe. Les ZAD ? Certaines sont devenues des éco-lieux branchés où l’on organise des stages de permaculture à 500 euros la semaine. Les Greta Thunberg ? Une icône médiatique, une marque déposée, une adolescente instrumentalisée par des adultes qui préfèrent pleurer devant ses discours plutôt que de changer quoi que ce soit à leur mode de vie. « La révolte est un luxe de nantis », disait Camus. Aujourd’hui, la révolte est un produit de consommation comme un autre.
Mais alors, que faire ? Faut-il baisser les bras, se résigner à l’effondrement, regarder le monde brûler en sirotant un verre de vin bio ? Non, bien sûr. Mais il faut être lucide. Lucide sur les pièges du néolibéralisme, ce système qui a réussi l’exploit de faire croire à chacun qu’il était un entrepreneur de lui-même, un acteur libre sur le marché des idées et des actions. Lucide sur le néo-fascisme, qui pointe son nez sous les oripeaux de l’écologie « identitaire », cette écologie de droite qui veut protéger la nature… mais seulement pour les « nôtres ». Lucide sur le militarisme, qui se pare des couleurs de l’urgence climatique pour justifier toujours plus de surveillance, toujours plus de contrôle. Lucide, enfin, sur l’abêtissement généralisé, cette culture du divertissement et de l’instant présent qui nous empêche de penser le long terme, de nous projeter au-delà du prochain épisode de notre série préférée.
La vraie résistance, aujourd’hui, c’est peut-être de refuser le langage du système. De ne plus parler d’ »empreinte carbone », mais de justice sociale. De ne plus parler de « transition écologique », mais de révolution. De ne plus parler de « développement durable », mais de décroissance. Car les mots ont un pouvoir, et les mots du capitalisme vert sont des mots empoisonnés. Ils nous enferment dans un cadre de pensée où la solution est toujours technique, toujours individuelle, toujours compatible avec le maintien de l’ordre établi. « On ne peut pas résoudre un problème avec le mode de pensée qui l’a créé », disait Einstein. Pourtant, c’est exactement ce qu’on nous propose : résoudre la crise écologique avec les outils du capitalisme, ce même capitalisme qui a créé la crise. C’est comme essayer d’éteindre un incendie avec de l’essence.
La vraie résistance, c’est aussi de réapprendre à penser collectivement. Le capitalisme a atomisé les individus, les a transformés en consommateurs solitaires, en travailleurs précaires, en citoyens désengagés. Il a fait de la solidarité une valeur ringarde, un vestige du passé. Pourtant, c’est dans la solidarité que réside notre seule chance. Solidarité avec les peuples du Sud, qui subissent de plein fouet les conséquences d’un réchauffement climatique qu’ils n’ont pas causé. Solidarité avec les générations futures, qui hériteront d’une planète exsangue. Solidarité avec les autres espèces, que nous avons réduites au statut de ressources ou de nuisibles. « Nous sommes tous dans le même bateau », dit-on souvent. Sauf que certains sont en première classe, d’autres en cale, et que le bateau prend l’eau. La solidarité, ce n’est pas une option, c’est une nécessité vitale.
Enfin, la vraie résistance, c’est de réenchanter le monde. Le capitalisme a désacralisé la nature, l’a réduite à un stock de ressources, à un décor pour selfies. Il a fait de la Terre un objet, une chose à exploiter, à dominer, à soumettre. Mais la Terre n’est pas un objet. Elle est un sujet, un être vivant, une entité sacrée. « La nature n’est pas un lieu à visiter. C’est notre maison », disait Gary Snyder. Retrouver ce sentiment du sacré, cette connexion profonde avec le vivant, c’est peut-être la clé. Pas une clé magique, pas une solution miracle, mais une clé tout de même. Une clé pour ouvrir les portes d’un autre monde possible, un monde où l’humain ne serait plus le maître et possesseur de la nature, mais un maillon parmi d’autres dans la grande chaîne du vivant.
Alors, ce podcast sur les résistances écologiques, faut-il l’écouter ? Oui, bien sûr. Comme on écoute un sermon dans une église vide, en sachant que les mots ne suffiront pas. Comme on écoute un diagnostic médical, en sachant que le traitement sera long et douloureux. Comme on écoute le vent qui souffle dans les arbres, en sachant qu’il emporte avec lui les graines d’un monde à venir. Mais il ne faut pas se contenter d’écouter. Il faut agir. Pas demain, pas dans dix ans, mais maintenant. Parce que le temps presse, et que les résistances, aujourd’hui, ne sont plus une option. Elles sont une question de survie.
Analogie finale : Imaginez un grand arbre, un chêne centenaire, dont les racines plongent profondément dans la terre et dont les branches s’étendent vers le ciel. Cet arbre, c’est l’humanité. Ses racines, ce sont nos origines, notre histoire, nos luttes, nos espoirs. Ses branches, ce sont nos rêves, nos projets, nos utopies. Mais aujourd’hui, l’arbre est malade. Un parasite ronge ses racines : c’est le capitalisme, ce système vorace qui épuise la terre, qui assèche les sources, qui empoisonne les sols. Un autre parasite grignote ses branches : c’est le nihilisme, cette idée que rien n’a de sens, que tout est vain, que l’effondrement est inévitable. Et pourtant, l’arbre résiste. Dans ses racines, des forces invisibles travaillent à le maintenir en vie. Dans ses branches, des bourgeons apparaissent, timides mais tenaces. Ces forces, ces bourgeons, ce sont les résistances. Elles ne sauveront peut-être pas l’arbre. Mais elles lui donneront une chance. Une toute petite chance. Et c’est déjà beaucoup. Car un arbre, même malade, même affaibli, reste un arbre. Il reste debout. Il résiste. Et tant qu’il résiste, il y a de l’espoir.