ACTUALITÉ SOURCE : « L’écologie, c’est d’abord l’amour du beau » : Jordan Bardella tente de verdir l’image de son parti avec un discours jugé « très creux » – Franceinfo
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la grande farce verte ! Le spectacle pathétique d’un homme politique qui tente de repeindre en émeraude les murs croulants d’une idéologie aussi grise que le béton des zones industrielles. Jordan Bardella, ce jeune premier du Rassemblement National, nous offre une performance d’une médiocrité si parfaite qu’elle en devient presque un chef-d’œuvre involontaire de l’art contemporain. « L’écologie, c’est d’abord l’amour du beau » – quelle phrase ! Une phrase si vide, si creuse, qu’elle résonne comme un écho dans le crâne d’un mort. Elle est la preuve ultime que le langage politique n’est plus qu’un cadavre en putréfaction, dont les vers eux-mêmes refusent de se nourrir.
Examinons cette déclaration avec la rigueur d’un entomologiste disséquant un insecte nuisible. « L’amour du beau » – comme si l’écologie était une question d’esthétique, une promenade bucolique dans les jardins de Monet, plutôt qu’une lutte désespérée contre l’effondrement systémique de notre biosphère. C’est là le premier mensonge, le plus grossier : réduire la crise écologique à une simple question de goût, comme si l’on choisissait entre un tableau de Poussin et une toile de Basquiat. L’écologie n’est pas une préférence esthétique, c’est une urgence ontologique. C’est la survie même de l’espèce qui est en jeu, et non la préservation des jolis paysages pour les cartes postales des retraités aisés. Mais Bardella, comme tous les démagogues, sait que le peuple préfère les illusions aux vérités. Il sait que l’on peut vendre du rêve écolo comme on vend du savon, avec des images de forêts luxuriantes et de rivières cristallines, en occultant soigneusement les décharges à ciel ouvert, les océans de plastique et les forêts rasées pour planter des palmiers à huile.
Ce discours n’est pas seulement creux, il est dangereux. Il s’inscrit dans une longue tradition de récupération politique des mouvements sociaux, une tradition aussi vieille que la politique elle-même. Les fascistes italiens parlaient de « bonification des terres » pour justifier leurs projets coloniaux, les nazis vantaient la « protection de la nature » pour mieux imposer leur vision racialiste du monde. Aujourd’hui, le RN tente de verdir son image, non pas par conviction, mais par calcul. Il s’agit de capter une partie de l’électorat écolo, ces âmes sensibles qui croient encore que l’on peut sauver la planète sans remettre en cause le capitalisme, le productivisme et le nationalisme. C’est une stratégie cynique, mais diablement efficace : on ne propose pas de solutions, on vend de l’émotion. On ne parle pas de justice climatique, on parle de « beauté ». On ne dénonce pas les responsables, on flatte les électeurs. C’est le triomphe du marketing sur la pensée, de l’image sur le réel.
Mais pourquoi ce discours résonne-t-il ? Pourquoi des millions de personnes sont-elles prêtes à croire à ces fadaises ? Parce que nous vivons dans une société qui a perdu tout sens critique, une société où l’on préfère les slogans aux idées, les images aux concepts. Nous sommes devenus des consommateurs de politique, comme nous sommes des consommateurs de tout le reste. On nous vend des candidats comme on nous vend des yaourts : avec des emballages colorés et des promesses creuses. Bardella le sait, et il joue ce jeu avec une maestria qui force l’admiration. Il comprend que l’écologie est devenue un marché, un créneau porteur, une niche électorale. Il comprend que l’on peut être à la fois le défenseur des chasseurs, des agriculteurs industriels et des « beaux paysages », sans que personne ne s’offusque de ces contradictions. Après tout, qui a besoin de cohérence quand on a des émotions ?
Ce discours est aussi le symptôme d’une profonde décadence intellectuelle. Nous avons abandonné les grands récits, les idéologies structurantes, pour nous réfugier dans le relativisme le plus plat. Plus personne ne croit en rien, alors on se raccroche à des mots vides, à des concepts flous, à des valeurs molles. « L’amour du beau » – quelle belle formule pour ne rien dire ! Elle pourrait être signée par n’importe qui, de l’extrême droite à l’extrême gauche, en passant par le centre mou. Elle est le parfait exemple de ce que George Orwell appelait la « novlangue » : un langage conçu pour empêcher la pensée, pour étouffer toute velléité de critique. Quand on réduit l’écologie à une question de beauté, on évacue toute dimension politique, économique, sociale. On transforme une lutte collective en une affaire de sensibilité individuelle. C’est le triomphe de l’individualisme néolibéral, qui nous pousse à croire que nos choix personnels (acheter bio, recycler, admirer un coucher de soleil) suffiront à sauver la planète, sans que nous ayons à remettre en cause le système qui la détruit.
Et c’est là que le bât blesse : ce discours est une insulte à l’intelligence, mais aussi à la mémoire. Il efface des décennies de luttes écologistes, de combats menés par des femmes et des hommes qui ont risqué leur vie pour défendre la nature, contre les bulldozers, contre les lobbies, contre l’État. Il efface Rachel Carson, qui a révélé les dangers des pesticides dans *Silent Spring*, un livre qui a changé le cours de l’histoire. Il efface Chico Mendes, assassiné pour avoir défendu la forêt amazonienne. Il efface tous ceux qui, aujourd’hui encore, luttent contre les projets inutiles et imposés, contre les multinationales qui pillent les ressources, contre les gouvernements qui sacrifient l’avenir au profit du présent. Bardella et ses semblables veulent nous faire croire que l’écologie est une affaire de poésie, alors qu’elle est une affaire de sang et de larmes. Ils veulent nous faire oublier que derrière les « beaux paysages », il y a des peuples opprimés, des espèces décimées, des écosystèmes détruits. Ils veulent nous faire croire que l’on peut aimer la nature sans la défendre, sans la protéger, sans se battre pour elle.
Mais le plus tragique, dans cette affaire, c’est que ce discours fonctionne. Il fonctionne parce que nous sommes fatigués, désorientés, désespérés. Nous vivons dans un monde qui va à la catastrophe, et nous cherchons désespérément des boucs émissaires, des sauveurs, des illusions. Bardella et le RN jouent sur cette peur, sur ce désarroi. Ils nous promettent un retour à un âge d’or mythique, où la France était « belle » (c’est-à-dire blanche, chrétienne, rurale), où la nature était « préservée » (c’est-à-dire sous contrôle, domestiquée, exploitée). Ils nous vendent un nationalisme vert, une écologie identitaire, une nature réservée aux « vrais Français ». C’est une escroquerie, bien sûr, mais une escroquerie qui séduit, parce qu’elle flatte nos peurs et nos préjugés.
Face à cette mascarade, que faire ? D’abord, refuser le piège du langage. Ne pas se laisser berner par les mots vides, les formules creuses, les concepts flous. Exiger des définitions, des précisions, des engagements concrets. Ensuite, rappeler que l’écologie n’est pas une question de beauté, mais de justice. Justice pour les peuples autochtones, spoliés de leurs terres. Justice pour les générations futures, condamnées à vivre dans un monde invivable. Justice pour les animaux, massacrés par milliards chaque année. Justice pour la Terre elle-même, cette entité vivante que nous traitons comme un réservoir de ressources inépuisables. Enfin, résister. Résister à la tentation du désespoir, résister à la facilité des solutions toutes faites, résister à la séduction des démagogues. L’écologie n’est pas une mode, c’est une lutte. Et cette lutte, elle est politique, ou elle n’est rien.
Bardella et ses semblables veulent nous faire croire que l’on peut sauver la planète en plantant des fleurs et en récitant des poèmes. Ils mentent. La seule écologie qui vaille, c’est celle qui remet en cause le système dans son ensemble : le capitalisme, le productivisme, le nationalisme, le patriarcat. C’est une écologie radicale, révolutionnaire, dangereuse. Une écologie qui ne se contente pas de « verdir » les discours, mais qui change les structures de pouvoir. Une écologie qui ne parle pas de beauté, mais de survie. Une écologie qui ne cherche pas à séduire, mais à combattre.
Alors, la prochaine fois que vous entendrez un politique parler d’ »amour du beau », souvenez-vous de ceci : derrière ces mots, il n’y a rien. Rien qu’un vide abyssal, un néant politique, une escroquerie intellectuelle. Et souvenez-vous aussi que ce vide, ce néant, cette escroquerie, sont les symptômes d’une civilisation en déclin, d’une culture en décomposition, d’une humanité qui a perdu le sens de sa propre survie. Le beau, après tout, n’est qu’une illusion. La réalité, elle, est bien plus laide.
Analogie finale : Imaginez un homme debout au bord d’un précipice, les yeux bandés, un bouquet de fleurs à la main. Il sourit, il hume le parfum des roses, il s’extasie devant leur beauté. Derrière lui, la falaise s’effondre, la terre se dérobe, le monde s’écroule. Mais lui, il ne voit rien. Il ne sent rien. Il ne sait rien. Il est heureux, parce qu’il a trouvé le beau. C’est cela, le discours de Bardella : une ode à la cécité volontaire, un hymne à l’ignorance, une prière adressée à ceux qui préfèrent les fleurs à la vérité. Et nous, nous sommes tous au bord de ce précipice. La question n’est pas de savoir si nous allons tomber. La question est de savoir si nous allons continuer à chanter la beauté des roses, ou si nous allons enfin retirer notre bandeau et voir le vide qui nous attend.