Piloter des projets d’écologie industrielle : nouvelle formation d’ingénieurs en alternance d’IMT Atlantique, à Nantes – Ouest-France







L’Écologie Industrielle ou l’Art de Vendre des Cierges dans la Cathédrale du Progrès

ACTUALITÉ SOURCE : Piloter des projets d’écologie industrielle : nouvelle formation d’ingénieurs en alternance d’IMT Atlantique, à Nantes – Ouest-France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, l’écologie industrielle ! Enfin, le mot est lâché. Pas l’écologie des forêts qui brûlent, des rivières empoisonnées, des espèces qui s’éteignent dans l’indifférence des algorithmes, non. L’écologie industrielle. Celle qui sent bon le PowerPoint, le tableau Excel bien propre, les indicateurs de performance verte et les réunions où l’on parle de « circularité » en sirotant un café issu du commerce équitable, produit par des enfants du tiers-monde qui n’auront jamais les moyens de s’offrir le luxe de le boire. L’écologie des ingénieurs, des technocrates, des petits génies en costume-cravate qui croient dur comme fer que l’on peut sauver la planète en optimisant les flux de matière, en recyclant les déchets des usines comme on recycle les idées des think tanks libéraux : avec une touche de peinture fraîche pour cacher la rouille.

IMT Atlantique, cette noble institution nantaise, nous propose donc une formation en alternance pour « piloter des projets d’écologie industrielle ». Quelle belle expression ! « Piloter ». Comme si l’on était aux commandes d’un Airbus A380, sauf que l’A380 en question, c’est la Terre, et que les passagers, ce sont les 8 milliards d’êtres humains, dont une bonne moitié crève déjà de faim, de soif ou de bombes intelligentes. Piloter, donc. Avec des tableaux de bord, des KPI, des retours sur investissement, des partenariats public-privé, et surtout, surtout, cette petite musique en fond sonore : le doux murmure du capitalisme vert, ce monstre hybride qui promet de réconcilier l’irréconciliable – la croissance infinie et la finitude des ressources. Comme si l’on pouvait soigner un cancer avec des pansements bio.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos ingénieurs en herbe. Une formation en alternance, donc. L’alternance, ce mot magique qui fait briller les yeux des ministres de l’Éducation et des patrons en mal de main-d’œuvre bon marché. L’alternance, c’est le mariage parfait entre l’école et l’entreprise, entre la théorie et la pratique, entre le rêve de former des citoyens éclairés et la réalité de produire des rouages bien huilés pour la machine économique. L’étudiant-alternant est un Janus moderne : d’un côté, il étudie les nobles principes de l’écologie industrielle, de l’autre, il les applique dans une entreprise qui, soyons honnêtes, n’a qu’un seul objectif – maximiser ses profits. Et peu importe si ces profits sont réalisés en externalisant les coûts environnementaux et sociaux, en délocalisant la pollution vers les pays pauvres, en transformant les déchets en « ressources » grâce à des procédés si complexes qu’ils en deviennent opaques. L’important, c’est que le bilan carbone soit « neutre », ou du moins, qu’il le paraisse.

Car c’est là que le bât blesse, mes chers amis. L’écologie industrielle, telle qu’elle est enseignée et pratiquée, n’est qu’un leurre, une illusion d’optique, un tour de passe-passe sémantique. On ne parle plus de « pollution », mais de « flux de matière ». On ne parle plus de « gaspillage », mais d’« opportunités d’optimisation ». On ne parle plus de « limites planétaires », mais de « défis technologiques ». Et surtout, on ne remet jamais en cause le dogme central : la croissance économique est une nécessité, un impératif catégorique, une loi de la nature aussi immuable que la gravité. Comme le disait si bien l’économiste Kenneth Boulding, « celui qui croit qu’une croissance infinie est possible dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ». Et aujourd’hui, les économistes sont légion, tout comme les ingénieurs en écologie industrielle, ces nouveaux prêtres d’une religion qui promet le salut par la technologie et l’innovation.

Mais quelle technologie ? Quelle innovation ? Celle qui permet de recycler 30 % des déchets plastiques tout en en produisant 70 % de plus ? Celle qui permet de remplacer les voitures thermiques par des voitures électriques, tout en continuant à bétonner les sols, à épuiser les mines de lithium et à exploiter les ouvriers des usines chinoises ? Celle qui permet de vendre des crédits carbone comme on vendait des indulgences au Moyen Âge, en promettant aux pollueurs qu’ils peuvent continuer à pécher en toute bonne conscience, du moment qu’ils paient ? L’écologie industrielle, c’est l’art de verdir la merde, de mettre une couche de peinture écolo sur le bulldozer du productivisme. C’est le greenwashing élevé au rang de science exacte, avec des équations, des modèles, des certifications, et surtout, des budgets.

Et que dire de l’alternance, ce système qui forme les étudiants à devenir les complices actifs de ce grand mensonge ? L’alternance, c’est l’école de la soumission douce, de l’acceptation résignée. On apprend aux jeunes à jouer le jeu, à parler le langage des dominants, à accepter les compromis qui n’en sont pas. On leur dit : « Tu veux changer le système ? Alors deviens un rouage de ce système. » Comme si l’on pouvait combattre le feu avec des allumettes. Comme si l’on pouvait guérir le cancer en travaillant pour l’industrie pharmaceutique. Comme si l’on pouvait sauver la planète en devenant un expert en écologie industrielle, c’est-à-dire en apprenant à faire tenir ensemble l’inconciliable : l’économie de marché et la préservation de l’environnement.

Car c’est bien là le cœur du problème. L’écologie industrielle, telle qu’elle est conçue, est une écologie de compromis, une écologie molle, une écologie qui refuse de poser les vraies questions. Elle ne remet jamais en cause le capitalisme, ce système qui a fait de la nature une marchandise, des ressources des « actifs », et de la pollution un « coût externalisé ». Elle ne remet jamais en cause la logique du profit, cette logique qui pousse les entreprises à produire toujours plus, à consommer toujours plus, à jeter toujours plus. Elle ne remet jamais en cause la croissance, ce totem intouchable, cette religion moderne qui nous promet le paradis sur Terre si seulement nous acceptons de travailler plus, de consommer plus, de produire plus. Comme si la Terre était un supermarché infini, et non une planète aux ressources limitées, déjà bien entamées par deux siècles d’industrialisation sauvage.

Et que dire de l’État, ce grand absent de l’équation ? Où est-il, l’État, dans cette formation en alternance ? Il est là, bien sûr, mais en arrière-plan, comme un figurant. Il subventionne, il encourage, il labellise, mais il ne régule pas. Il ne sanctionne pas. Il ne protège pas. Il laisse faire, comme d’habitude, parce que l’État moderne est lui-même un produit du capitalisme, un serviteur du marché, un facilitateur de la croissance. Il parle d’écologie, bien sûr, mais une écologie aseptisée, une écologie compatible avec les intérêts des grandes entreprises, une écologie qui ne dérange personne. Une écologie de salon, en somme, où l’on discute poliment de « transition énergétique » et de « développement durable » entre deux petits fours, pendant que les forêts brûlent, que les océans se vident, et que les inégalités explosent.

Alors, que faire ? Faut-il brûler les écoles d’ingénieurs ? Faut-il saboter les usines ? Faut-il rejeter en bloc toute forme de technologie, toute forme d’innovation ? Non, bien sûr. La technologie n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle est ce que nous en faisons. Le problème, ce n’est pas l’écologie industrielle en tant que telle, mais l’usage qui en est fait, le cadre idéologique dans lequel elle s’inscrit. Le problème, c’est que l’écologie industrielle est aujourd’hui un outil au service du capitalisme vert, un capitalisme qui promet de sauver la planète tout en continuant à l’exploiter. Un capitalisme qui vend des illusions, des faux-semblants, des solutions miracles. Un capitalisme qui, au fond, ne veut pas changer le système, mais seulement le verdir, le rendre plus acceptable, plus présentable.

La vraie écologie, celle qui pourrait sauver la planète, est une écologie radicale. Une écologie qui remet en cause les fondements mêmes de notre société : la croissance, le productivisme, le consumérisme, le capitalisme. Une écologie qui refuse les compromis, qui dit non aux faux-semblants, qui exige des changements profonds, structurels. Une écologie qui ne se contente pas de recycler les déchets, mais qui refuse de les produire. Une écologie qui ne se contente pas de verdir les usines, mais qui les ferme, ou du moins, qui les transforme radicalement. Une écologie qui ne se contente pas de former des ingénieurs en alternance, mais qui forme des citoyens conscients, critiques, engagés. Des citoyens qui refusent de devenir les complices d’un système qui détruit la planète au nom du profit.

Car c’est là que réside le vrai défi. Pas dans la formation d’ingénieurs en écologie industrielle, mais dans la formation de consciences. Pas dans l’optimisation des flux de matière, mais dans la remise en cause des flux de pouvoir. Pas dans la recherche de solutions technologiques, mais dans la recherche de solutions politiques, sociales, humaines. La planète ne sera pas sauvée par des ingénieurs, mais par des citoyens. Par des hommes et des femmes qui refusent de se soumettre à la logique du profit, qui refusent de croire aux mensonges du capitalisme vert, qui refusent de participer à la grande mascarade de l’écologie industrielle.

Alors, oui, bien sûr, formons des ingénieurs en écologie industrielle. Mais formons-les aussi à la critique, à la résistance, à la désobéissance. Apprenons-leur à dire non, à refuser, à se rebeller. Apprenons-leur que la technologie n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Et que ce moyen doit être mis au service de l’humanité, et non l’inverse. Apprenons-leur que la planète n’est pas une ressource à exploiter, mais un bien commun à préserver. Apprenons-leur que l’écologie n’est pas une affaire de tableaux Excel et de PowerPoint, mais une affaire de cœur, d’âme, de révolte.

Car au fond, l’écologie industrielle, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, n’est qu’un leurre de plus, une illusion de plus, un mensonge de plus. Un mensonge qui nous berce, qui nous endort, qui nous fait croire que tout va bien, que tout est sous contrôle, que la technologie va nous sauver. Mais la technologie ne nous sauvera pas. Seul un changement radical de société pourra le faire. Et ce changement ne viendra pas des ingénieurs, mais des citoyens. Des hommes et des femmes qui refusent de se soumettre, qui refusent de croire aux mensonges, qui refusent de participer à la grande mascarade.

Alors, à tous les étudiants qui s’apprêtent à suivre cette formation en alternance, je dis ceci : méfiez-vous. Méfiez-vous des beaux discours, des promesses faciles, des solutions miracles. Méfiez-vous de ceux qui vous disent que l’on peut sauver la planète sans changer de système. Méfiez-vous de ceux qui vous disent que l’écologie peut être compatible avec le capitalisme. Méfiez-vous de ceux qui vous forment à devenir des rouages de la machine, et non des acteurs du changement. Et surtout, surtout, n’oubliez jamais que la vraie écologie est une écologie de la révolte, de la résistance, de la désobéissance. Une écologie qui refuse les compromis, qui dit non aux faux-semblants, qui exige des changements profonds, radicaux, irréversibles.

Car au fond, l’écologie industrielle, c’est comme ces cierges que l’on allume dans les cathédrales : ça éclaire un peu, ça réchauffe un peu, mais ça ne change rien au fait que la cathédrale est en train de s’effondrer. Et que si l’on veut la sauver, il faut bien plus que des cierges. Il faut une révolution.

Analogie finale : Imaginez un homme prisonnier d’une cellule dont les murs sont faits de miroirs sans tain. De l’autre côté, les geôliers observent, analysent, optimisent. Ils lui lancent des miettes vertes, des projets d’écologie industrielle, des formations en alternance, des promesses de circularité. L’homme, affamé, se jette sur ces miettes, croyant y trouver son salut. Mais plus il mange, plus les murs se rapprochent. Un jour, il comprend : les miettes ne sont que des leurres, des illusions. Les geôliers ne veulent pas le libérer, ils veulent simplement qu’il meure en croyant qu’il est sauvé. Alors, l’homme se lève, brise les miroirs, et découvre que derrière les murs, il n’y a rien. Rien que le vide, et la liberté. Mais pour atteindre cette liberté, il a dû détruire les miroirs, rejeter les miettes, et affronter le vide. C’est cela, la vraie écologie : non pas une prison aux murs verts, mais la destruction des murs, et l’acceptation du vide. Car c’est dans le vide que naît la possibilité d’un nouveau monde.



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