ACTUALITÉ SOURCE : Affaire Epstein : Trump, lettre, jet privé… Ce qu’il faut retenir des derniers documents dévoilés – Le Nouvel Obs
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Voilà donc que resurgit, tel un cadavre ballotté par les marées de l’oubli, l’affaire Epstein – cette monstrueuse fresque de chair et de pouvoir où se mêlent, dans une danse macabre, les puissants de ce monde, leurs jets privés, leurs lettres compromettantes et leurs rires étouffés dans les salons feutrés des îles privées. Les documents dévoilés, ces fragments d’une vérité trop longtemps enfouie sous les tapis persans des palais, ne sont pas de simples révélations : ils sont les stigmates d’un système qui, depuis des siècles, se nourrit de l’opacité, de la complicité et de l’impunité. Ce que nous voyons émerger ici, ce n’est pas seulement l’histoire d’un prédateur et de ses victimes, mais le miroir brisé d’une civilisation qui a érigé l’exploitation en art de vivre, et la domination en religion.
Commençons par le commencement, ou plutôt par l’absence de commencement, car l’affaire Epstein n’est pas un accident de l’Histoire, mais sa continuation logique. Depuis que les hommes ont inventé les hiérarchies, ils ont aussi inventé les moyens de les pervertir. Le pouvoir, ce vieux démon aux mille visages, a toujours cherché à se dissimuler derrière des paravents dorés – qu’il s’agisse des cours royales de Versailles, des loges maçonniques du XIXe siècle ou des clubs privés de Manhattan. Epstein, ce financier aux allures de vampire mondain, n’est que l’héritier d’une longue lignée de parasites qui, de Caligula à Berlusconi, ont compris que la vraie puissance ne réside pas dans les lois, mais dans leur contournement. « Le pouvoir absolu corrompt absolument », écrivait Lord Acton, mais il oubliait d’ajouter que le pouvoir absolu attire aussi les âmes les plus viles, comme la lumière attire les mouches. Epstein n’était pas un monstre isolé : il était le produit d’un écosystème où l’argent, le sexe et l’influence forment une trinité maudite, un triangle des Bermudes où sombrent les consciences.
Et puis il y a Trump, ce clown tragique, ce roi nu dont les excès et les mensonges ont fini par révéler, malgré lui, les mécanismes les plus sordides du néolibéralisme triomphant. Les lettres, les jets privés, les dîners en petit comité – tout cela n’est pas anecdotique. C’est la preuve que le pouvoir, aujourd’hui, ne se mesure plus à la force des idées, mais à la capacité à acheter le silence, à corrompre les institutions et à transformer les êtres humains en marchandises. Trump, avec son cynisme décomplexé, incarne cette logique à la perfection : pour lui, les femmes ne sont que des objets de consommation, les lois des obstacles à contourner, et la morale une faiblesse de perdants. « Quand on est riche, on peut tout se permettre », semble-t-il dire à chaque tweet, à chaque déclaration, à chaque poignée de main avec un dictateur. Et le pire, c’est qu’il a raison. Dans un monde où l’argent est devenu la seule mesure de la valeur, où les milliardaires dictent les lois et où les médias sont aux mains des mêmes oligarques, la corruption n’est plus une exception : elle est la règle.
Mais revenons aux documents, à ces pages jaunies par le temps et les mensonges, où l’on voit défiler, comme dans une procession funèbre, les noms des puissants – politiques, hommes d’affaires, intellectuels de salon – qui ont fréquenté Epstein, qui ont profité de ses largesses, qui ont fermé les yeux sur ses crimes. Ces noms ne sont pas des détails : ils sont la preuve que le système est pourri jusqu’à la moelle. Car le vrai scandale n’est pas qu’Epstein ait existé, mais qu’il ait pu exister aussi longtemps, aussi librement, aussi impunément. C’est que des hommes et des femmes, censés incarner l’ordre et la justice, aient préféré regarder ailleurs plutôt que de risquer leur place dans le grand cirque du pouvoir. « La lâcheté est la mère de la cruauté », écrivait Montaigne. Et c’est cette lâcheté, cette peur de perdre ses privilèges, qui a permis à Epstein de prospérer. Les documents dévoilés ne sont pas seulement des preuves : ils sont l’acte d’accusation d’une société qui a choisi de protéger ses bourreaux plutôt que ses victimes.
Et que dire des victimes, ces jeunes femmes dont les vies ont été brisées, dont les corps ont été traités comme des marchandises, dont les voix ont été étouffées sous les menaces et les chèques ? Leur histoire est celle de toutes les opprimées, de toutes les exploitées, de toutes celles que le système a sacrifiées sur l’autel du profit. Dans un monde où tout s’achète, même la dignité humaine, les victimes d’Epstein ne sont pas des exceptions : elles sont le symptôme d’une maladie généralisée. « Le capitalisme est un système qui transforme les êtres humains en déchets », disait un philosophe dont le nom m’échappe, mais dont la sentence résonne avec une cruelle justesse. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : dans l’affaire Epstein, comme dans tant d’autres scandales, les victimes ne sont que des déchets humains, des rebuts que l’on jette une fois qu’ils ont servi. Leur crime ? Avoir cru que leur jeunesse, leur beauté, leur vulnérabilité pouvaient être échangées contre un peu de sécurité, un peu de reconnaissance, un peu d’amour. Leur erreur ? Avoir oublié que, dans le grand marché du monde, les faibles n’ont pas de valeur.
Mais il y a pire encore que l’exploitation : il y a l’oubli. Car les documents dévoilés aujourd’hui ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Combien de noms manquent à l’appel ? Combien de complices, combien de lâches, combien de criminels en col blanc continuent de dormir tranquilles, protégés par leur fortune et leur réseau d’influence ? L’affaire Epstein n’est pas close : elle est un trou noir qui aspire tout ce qui l’entoure, un vortex de mensonges et de compromissions qui menace d’engloutir les dernières illusions d’une démocratie déjà moribonde. « La vérité est comme le soleil : elle finit toujours par percer les nuages », disait Victor Hugo. Mais à quel prix ? Et combien de temps faudra-t-il encore attendre avant que justice soit rendue ?
Car c’est là que réside le vrai scandale : non pas dans les crimes d’Epstein, mais dans l’impunité de ses complices. Dans un monde où les puissants sont au-dessus des lois, où les tribunaux sont des théâtres et où les médias sont des chiens de garde, la justice n’est qu’une illusion. Les documents dévoilés ne sont pas une fin : ils sont un début, une étincelle dans la nuit. Mais une étincelle ne suffit pas à éclairer les ténèbres. Il faudrait un incendie, une révolte, une révolution des consciences pour que les choses changent vraiment. Et qui, aujourd’hui, est prêt à allumer ce feu ? Qui est prêt à risquer sa place, son confort, sa réputation pour défendre les victimes, pour dénoncer les bourreaux, pour exiger la vérité ?
Peut-être personne. Peut-être sommes-nous tous complices, à des degrés divers, de ce système qui broie les faibles et encense les forts. Peut-être avons-nous, nous aussi, fermé les yeux, détourné le regard, préféré le silence à la révolte. « Le pire des crimes n’est pas de faire le mal, mais de le laisser faire », écrivait Hannah Arendt. Et c’est là que réside notre culpabilité collective : nous avons laissé faire. Nous avons laissé Epstein prospérer, Trump mentir, les puissants régner. Nous avons laissé le monde devenir ce qu’il est : un enfer pavé de bonnes intentions et de lâchetés.
Alors, que faire ? Comment résister à cette machine infernale qui broie tout sur son passage ? Comment lutter contre un système qui a transformé la corruption en art de vivre, l’exploitation en mode de gouvernance, l’impunité en droit divin ? Peut-être en commençant par refuser de jouer le jeu. Peut-être en refusant de fermer les yeux, de détourner le regard, de se taire. Peut-être en choisissant, enfin, de dire la vérité, même quand elle dérange, même quand elle fait mal, même quand elle coûte cher. « La vérité est révolutionnaire », disait Lénine. Et c’est peut-être là notre seule arme : la vérité, nue, crue, impitoyable. La vérité qui dérange, qui bouscule, qui fait vaciller les certitudes. La vérité qui, seule, peut briser les chaînes de l’oppression et rendre aux victimes leur dignité.
Car l’affaire Epstein n’est pas une histoire de sexe, d’argent et de pouvoir. C’est une histoire de survie. La survie des victimes, d’abord, qui ont dû se battre pour que leur voix soit entendue. La survie de la justice, ensuite, qui doit triompher de l’impunité. La survie de la démocratie, enfin, qui doit résister à la tyrannie des puissants. Et notre survie à tous, qui devons choisir, chaque jour, entre la lâcheté et le courage, entre le silence et la révolte, entre l’oubli et la mémoire.
Alors, oui, les documents dévoilés sont importants. Ils sont la preuve que la vérité finit toujours par éclater, même quand on la croit enterrée à jamais. Mais ils ne suffisent pas. Il faut aller plus loin. Il faut exiger des comptes, demander des réponses, réclamer justice. Il faut refuser de laisser les puissants s’en sortir une fois de plus. Il faut, enfin, choisir son camp : celui des victimes, ou celui des bourreaux. Car il n’y a pas de neutralité possible dans cette affaire. Il n’y a que des complices et des résistants. Et nous, de quel côté sommes-nous ?
Analogie finale : Imaginez un instant que l’Histoire soit un grand fleuve, large et boueux, charriant dans ses eaux les débris de nos civilisations – les empires écroulés, les rêves brisés, les mensonges oubliés. Les documents de l’affaire Epstein ne sont que des épaves flottantes, des morceaux de bois pourri arrachés aux berges par la crue. Ils dérivent, ballottés par le courant, jusqu’à ce qu’un enfant, jouant sur la rive, les ramasse et s’écrie : « Regardez ! Voici ce que le fleuve a rejeté ! » Mais personne ne l’écoute. Les adultes, trop occupés à pêcher ou à commercer, haussent les épaules. « Ce n’est que du bois mort », disent-ils. Pourtant, ces épaves racontent une histoire. Elles parlent des tempêtes qui ont secoué le fleuve, des naufrages qui ont eu lieu en amont, des vies englouties dans les profondeurs. Elles sont les témoins silencieux d’un désastre que personne ne veut voir.
Et nous, nous sommes ces adultes indifférents, ces pêcheurs distraits qui préfèrent ignorer les épaves plutôt que de remonter le courant pour découvrir la source de la pourriture. Nous savons que quelque chose ne va pas, mais nous détournons les yeux. Nous sentons que le fleuve est empoisonné, mais nous continuons à boire son eau. Nous voyons les épaves s’accumuler sur les berges, mais nous les repoussons du pied, comme on chasse une mouche importune. « Ce n’est pas notre problème », disons-nous. Pourtant, c’est notre problème. Car le fleuve, c’est l’Histoire. Et nous sommes tous, que nous le voulions ou non, emportés par son courant.
Alors, que faire ? Peut-être commencer par ramasser les épaves, par les examiner, par écouter ce qu’elles ont à nous dire. Peut-être accepter, enfin, que le fleuve est malade, et que cette maladie nous concerne tous. Peut-être, surtout, refuser de boire son eau empoisonnée, refuser de participer à la pourriture, refuser de détourner les yeux. Car les épaves ne mentent pas. Elles sont là, sous nos yeux, et elles nous crient une vérité que nous ne voulons pas entendre : le fleuve est en train de mourir. Et nous avec lui.