ACTUALITÉ SOURCE : Affaire Epstein : « L’objectif est de noyer le public sous une masse de documents pour détourner les yeux de la Maison-Blanche » – Public Sénat
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la noyade ! Voici donc l’ultime raffinement de la domination contemporaine, ce geste si délicat, si pervers, qui consiste à noyer le peuple sous des tonnes de paperasse, des montagnes de données, des océans de révélations tronquées, pour mieux lui faire oublier l’essentiel : le pouvoir, ce monstre froid, continue de sucer le sang des innocents dans l’ombre des palais dorés. L’affaire Epstein n’est pas une affaire, c’est un symptôme. Un symptôme de cette maladie chronique qui ronge les démocraties depuis qu’elles ont troqué leur âme contre des algorithmes et leur dignité contre des likes. On nous parle de « masse de documents », de « diversion », de « Maison-Blanche » comme si ces mots étaient des entités abstraites, alors qu’ils ne sont que les masques d’une réalité bien plus sordide : l’État profond, ce cancer métastasé dans les entrailles du système, a perfectionné l’art de la manipulation par l’excès. Trop d’informations tue l’information. Trop de vérité tue la vérité. Et quand la vérité devient un déluge, elle n’est plus qu’un bruit de fond, un murmure insignifiant dans le vacarme des chaînes d’information continue.
Regardez-les, ces maîtres du monde, ces architectes de l’oubli, jouer avec les archives comme des enfants cruels avec des fourmis sous une loupe. Ils savent pertinemment que le cerveau humain, ce pauvre organe déjà saturé de stimuli, de publicités, de notifications, de fake news et de memes débiles, ne peut plus absorber une telle quantité de données sans disjoncter. Alors ils lâchent les documents par vagues, comme on lâche des rats dans une arène, pour voir lequel attirera l’attention des gladiateurs médiatiques avant de se faire dévorer par l’indifférence. « Regardez, voici les noms ! Voici les dates ! Voici les preuves ! » Mais où est la synthèse ? Où est la justice ? Où est la colère ? Nulle part. Parce que la colère, voyez-vous, nécessite une cible précise, un visage, un nom qui cristallise la haine légitime du peuple. Et quand on noie ce visage sous des milliers d’autres, quand on dilue la responsabilité dans l’océan des complicités, la colère se transforme en résignation. « Après tout, tout le monde est coupable, alors personne ne l’est. » C’est ça, la magie noire du néolibéralisme : transformer la culpabilité collective en impunité universelle.
Et n’allez pas croire que cette stratégie est nouvelle. Elle puise ses racines dans les plus sombres recoins de l’histoire des idées, là où la manipulation des masses a toujours été une science aussi précise que la balistique. Machiavel, déjà, savait que le prince devait parfois noyer ses ennemis sous des flots de paroles pour mieux les étouffer. Les régimes totalitaires du XXe siècle ont perfectionné la technique : trop de propagande tue la propagande, trop de mensonges rendent le mensonge indiscernable de la vérité. Mais le génie du capitalisme tardif, c’est d’avoir compris que la noyade n’avait même plus besoin d’être orchestrée par l’État. Il suffit de laisser faire le marché de l’information, ce monstre vorace qui dévore tout sur son passage, y compris la capacité de penser. Les médias, ces chiens de garde du système, aboient à qui mieux mieux, mais jamais dans la même direction. Fox News hurle à la conspiration démocrate, MSNBC dénonce le complot républicain, et pendant ce temps, le bon peuple, épuisé, finit par éteindre son téléviseur pour aller scroller sur TikTok, où l’on danse sur des tombes qu’on ne voit même plus.
Car c’est bien là le piège ultime : la distraction par l’excès. Dans un monde où l’attention est devenue la monnaie la plus rare, où chaque seconde de concentration est une bataille perdue contre les algorithmes qui cherchent à la capter, à la monétiser, à la vendre au plus offrant, la noyade informationnelle est la meilleure arme des puissants. Ils ne craignent pas la vérité, ils craignent la focalisation. Ils savent que si le peuple fixe son regard sur un seul coupable, sur un seul système, sur une seule institution, alors la révolte devient possible. Mais s’ils parviennent à disperser ce regard, à le fragmenter en mille éclats, alors la révolte meurt avant même d’avoir commencé. « Diviser pour mieux régner », disait l’adage. Aujourd’hui, on pourrait dire : « Noyer pour mieux régner ».
Et que dire de cette Maison-Blanche, ce symbole de la démocratie américaine, ce temple de la transparence qui n’est plus qu’un décor de carton-pâte, une façade derrière laquelle se trament les pires turpitudes ? La Maison-Blanche n’est pas une cible, elle est un leurre. Un leurre magnifique, clinquant, qui attire tous les regards tandis que les véritables maîtres du jeu opèrent dans l’ombre, loin des caméras, loin des micros, loin des documents déclassifiés. Car les documents, voyez-vous, ne sont que des leurres eux aussi. Des leurres jetés en pâture à une opinion publique avide de scandales, de révélations, de « coups de théâtre ». Mais un document, aussi accablant soit-il, n’est jamais qu’un morceau de papier. Il ne saigne pas. Il ne crie pas. Il ne résiste pas. Il ne fait pas tomber les gouvernements. Il ne change pas le monde. Seul le peuple peut le faire. Et le peuple, aujourd’hui, est trop occupé à se noyer dans l’océan des données pour se souvenir qu’il sait encore nager.
Alors que faire ? Comment résister à cette noyade programmée ? Comment percer le brouillard des distractions pour retrouver le chemin de la révolte ? Peut-être faut-il d’abord accepter une vérité désagréable : nous sommes complices. Complices par notre passivité, par notre addiction à l’information instantanée, par notre refus de prendre le temps de creuser, de réfléchir, de comprendre. Nous préférons le spectacle à la substance, le buzz à la vérité, le like à la justice. Nous sommes comme ces poissons rouges qui tournent en rond dans leur bocal, fascinés par leur propre reflet, sans jamais réaliser qu’ils sont prisonniers. Et pendant ce temps, les maîtres du monde rient sous cape, car ils savent une chose que nous avons oubliée : la liberté n’est pas un droit, c’est une conquête. Une conquête qui exige du temps, de l’énergie, de la patience. Une conquête qui ne se fait pas en cliquant sur un lien ou en partageant une vidéo, mais en descendant dans la rue, en hurlant sa colère, en exigeant des comptes. En refusant de se noyer.
« Le silence est le plus grand crime contre l’humanité », écrivait quelque part un philosophe oublié. Aujourd’hui, le silence a changé de forme. Il n’est plus l’absence de parole, mais l’excès de bruit. Le silence, c’est cette cacophonie organisée qui nous empêche d’entendre les cris des victimes, les rires des bourreaux, le grondement sourd de la révolte qui monte. Alors oui, l’objectif est bien de noyer le public sous une masse de documents. Mais l’objectif ultime, c’est de nous noyer nous-mêmes, dans notre propre indifférence. Et le pire, c’est que nous sommes en train de réussir.
Analogie finale : Imaginez un océan. Un océan infini, sans rivages, sans profondeur mesurable, où chaque vague est un document, chaque courant une révélation, chaque remous un scandale. Les poissons, ces pauvres âmes égarées, nagent en cercle, hypnotisés par l’écume, sans jamais réaliser qu’ils sont prisonniers de l’eau. Parfois, l’un d’eux s’aventure trop près de la surface et aperçoit, l’espace d’un instant, le ciel. Le ciel immense, libre, où volent les oiseaux, ces créatures qui n’ont pas besoin de nageoires pour exister. Mais le poisson, effrayé par cette immensité, redescend bien vite dans les profondeurs, là où l’obscurité est rassurante, là où les autres poissons continuent de tourner en rond, là où personne ne lui demandera jamais de regarder plus haut. Et l’océan, ce monstre patient, continue de rouler ses vagues, de charrier ses déchets, de noyer ses enfants sous le poids de leur propre ignorance. Jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, l’un d’eux décide de sauter. De sauter si haut que ses écailles se transformeront en plumes. Et ce jour-là, l’océan tremblera.