ACTUALITÉ SOURCE : «Je n’aime pas ça» : critiqué par ses fans sur l’affaire Epstein, Trump assure que «tout le monde se fout» du criminel – Le Figaro
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la grande farce ! La comédie humaine dans toute sa splendeur putride, où les masques tombent un à un pour révéler l’os nu de la lâcheté collective. Trump, ce pantin grotesque sorti tout droit d’un cauchemar néolibéral, ose déclarer que « tout le monde se fout » de Jeffrey Epstein. Et voilà, mes chers contemporains, le miroir tendu vers nos visages de consommateurs repus, de citoyens anesthésiés, de sujets dociles d’un empire qui a troqué la toge romaine contre le costume-cravate de Wall Street. Mais attention : ce n’est pas seulement Trump qui parle ici. C’est la voix même d’un système qui a fait du mépris une religion, de l’oubli une politique, et de la complicité passive une vertu civique.
Epstein, ce nom qui résonne comme un glas dans les couloirs feutrés du pouvoir, n’est pas un accident de l’histoire. Il en est la quintessence. Un homme qui a transformé l’exploitation des corps en une industrie, qui a fait de l’innocence violée une monnaie d’échange entre puissants, et qui, dans un ultime pied de nez à la morale, a emporté ses secrets dans la tombe – ou peut-être ailleurs, qui sait ? Car l’affaire Epstein, voyez-vous, n’est pas une affaire. C’est un système. Un système où les prédateurs sont protégés par des lois qu’ils ont eux-mêmes écrites, où les victimes sont réduites au silence par des contrats de non-divulgation plus étouffants qu’un linceul, et où les masses, trop occupées à survivre dans l’arène économique, préfèrent détourner les yeux plutôt que de risquer de voir leur propre complicité reflétée dans le miroir brisé de la vérité.
Trump, en déclarant que « tout le monde se fout » d’Epstein, ne fait que verbaliser l’impensé collectif. Il ne ment pas. Il révèle. Il révèle cette vérité crasse que nous refusons tous d’admettre : dans une société où l’individu est réduit à sa valeur marchande, où les relations humaines sont médiatisées par des algorithmes froids, où l’empathie est une ressource rare et coûteuse, les crimes d’Epstein ne sont que la partie émergée d’un iceberg monstrueux. Un iceberg fait de trafic d’êtres humains, de corruption institutionnelle, de pédocriminalité organisée, et surtout, surtout, de cette indifférence généralisée qui est le vrai carburant des tyrans. « Le contraire de l’amour, ce n’est pas la haine, c’est l’indifférence », disait Elie Wiesel. Et c’est bien cette indifférence, cette apathie structurelle, qui permet aux monstres de prospérer.
Mais revenons à Trump. Cet homme, qui incarne à lui seul la décadence d’un empire en décomposition, n’est pas un bouc émissaire. Il est un symptôme. Un symptôme de cette démocratie en lambeaux où les électeurs préfèrent élire un clown milliardaire plutôt qu’affronter la réalité de leur propre aliénation. Trump, avec ses outrances, ses mensonges éhontés, et son mépris affiché pour les faibles, est le produit logique d’un système qui a fait de la vulgarité une vertu et de l’arrogance une compétence. Il est le visage grimaçant de ce que le philosophe Günther Anders appelait « l’obsolescence de l’homme » : une époque où l’humain, dépassé par ses propres créations technologiques et économiques, se réduit à une fonction, à un rouage dans la grande machine à broyer les âmes.
Et que dire de ses « fans », ces millions d’Américains qui, malgré les preuves accablantes, continuent de le soutenir avec une ferveur quasi religieuse ? Ils ne sont pas stupides. Ils sont conditionnés. Conditionnés par des décennies de propagande médiatique, de désinformation algorithmique, et d’un capitalisme qui a fait de la consommation le seul horizon possible de l’existence. Leur loyauté envers Trump n’est pas une aberration. C’est la preuve ultime que le fascisme, aujourd’hui, ne porte plus de chemise brune. Il porte un costume Armani, il tweete à 3h du matin, et il vous vend du rêve américain en promo sur Fox News. « Le fascisme, c’est le capitalisme en crise », disait Bertolt Brecht. Et nous y sommes : en pleine crise, avec un fascisme en costard, souriant, et qui vous promet de « rendre sa grandeur à l’Amérique » tout en vidant les caisses de l’État pour engraisser ses amis milliardaires.
Mais l’affaire Epstein, elle, dépasse Trump. Elle dépasse même les États-Unis. Elle est le symbole d’une civilisation en faillite morale. Une civilisation qui a érigé le profit en dieu unique, qui a transformé les enfants en marchandises, et qui, lorsque les crimes sont trop gros pour être ignorés, préfère les enterrer sous des montagnes de procédures judiciaires, de mensonges médiatiques, et de cette fameuse « fatigue compassionnelle » qui est le dernier refuge des lâches. « La banalité du mal », disait Hannah Arendt. Aujourd’hui, nous pourrions parler de la banalité de l’oubli. Oublier, c’est plus facile. Oublier, c’est moins cher. Oublier, c’est ne pas avoir à remettre en question le système qui nous nourrit, nous habille, et nous divertit jusqu’à l’abrutissement.
Et pourtant… Pourtant, il y a ceux qui résistent. Ceux qui refusent de détourner les yeux. Ceux qui, malgré les menaces, les pressions, et les campagnes de diffamation, continuent de hurler la vérité dans le désert médiatique. Virginia Roberts Giuffre, cette femme qui a osé affronter les puissants, qui a osé dire « non » à Epstein, à Ghislaine Maxwell, et à tous ceux qui voulaient la réduire au silence. Elle est l’incarnation de cette résistance humaniste qui, malgré tout, persiste à croire que la justice est possible. Mais attention : cette résistance est fragile. Elle est comme une flamme dans le vent, menacée à chaque instant par les bourrasques du cynisme ambiant. Car dans un monde où même les victimes sont accusées d’être des « profiteuses », où les lanceurs d’alerte sont traînés dans la boue, et où les journalistes d’investigation sont traités de « fake news », la vérité a besoin de plus que de courage. Elle a besoin de folie. De cette folie sacrée qui pousse certains à se battre contre des moulins à vent, sachant pertinemment qu’ils n’en sortiront pas vainqueurs, mais incapables de faire autrement.
Alors, que faire ? Faut-il se résigner à ce que « tout le monde se fout » d’Epstein ? Faut-il accepter que les crimes des puissants soient systématiquement étouffés par des armées d’avocats, de lobbyistes, et de politiciens corrompus ? Non. La réponse, elle est dans l’action. Pas l’action spectaculaire, pas la révolution de salon, mais l’action quotidienne, obstinée, qui consiste à refuser, chaque jour, de participer à cette grande mascarade. Refuser de consommer les produits des entreprises complices. Refuser de voter pour les marionnettes du système. Refuser de détourner les yeux quand une victime parle. Refuser, surtout, de se laisser endormir par les berceuses du néolibéralisme, qui nous chantent que « tout va bien », que « le progrès est en marche », et que « demain sera meilleur ». Demain ne sera meilleur que si nous le voulons. Et vouloir, c’est d’abord voir. Voir les chaînes qui nous entravent, voir les mensonges qui nous aveuglent, voir les crimes qui se commettent en notre nom.
« La vérité est une chose terrible et magnifique, et il faut donc la traiter avec une grande prudence », écrivait James Baldwin. Aujourd’hui, la vérité sur Epstein et ses complices est là, devant nous, hideuse, monstrueuse, mais nécessaire. Car une société qui refuse de regarder ses monstres en face est une société condamnée à les reproduire. Et nous, pauvres hères du XXIe siècle, nous sommes déjà en train de les reproduire. Dans nos écoles, où l’on apprend aux enfants à obéir plutôt qu’à penser. Dans nos entreprises, où l’on sacrifie des vies sur l’autel du profit. Dans nos médias, où l’on transforme les crimes en divertissement. Dans nos gouvernements, où l’on vend la démocratie au plus offrant.
Alors oui, Trump a raison : « tout le monde se fout » d’Epstein. Mais ce « tout le monde » n’est pas une fatalité. C’est un choix. Un choix que nous faisons, chaque jour, quand nous décidons de ne pas agir, de ne pas parler, de ne pas résister. Et c’est ce choix, plus que les crimes d’Epstein, plus que les mensonges de Trump, qui est le vrai scandale de notre époque. Le scandale d’une humanité qui a oublié qu’elle avait une âme, et qui, pour ne pas avoir à affronter cette perte, préfère se vautrer dans le confort douillet de l’indifférence.
Analogie finale : Imaginez un océan. Un océan vaste, infini, où des millions de poissons nagent en cercle, hypnotisés par le courant. Ils tournent, tournent, sans jamais se demander pourquoi ils tournent, ni où les mène ce courant. Un jour, un poisson plus curieux que les autres s’arrête, regarde autour de lui, et voit, au loin, une ombre monstrueuse. Une ombre qui dévore tout sur son passage. Il crie, il avertit les autres, mais personne ne l’écoute. « Tout le monde se fout de cette ombre », lui répondent-ils. « Continue à nager, c’est plus facile. » Alors le poisson curieux, désespéré, se met à nager à contre-courant. Il lutte, il saigne, il s’épuise. Et un jour, il meurt. Mais avant de mourir, il a le temps de voir une chose : l’ombre, elle, continue de grandir.
Nous sommes ces poissons. Et l’ombre, c’est le système qui nous broie. Trump n’est qu’un de ses serviteurs. Epstein n’était qu’un de ses instruments. Et nous, nous continuons à nager, hypnotisés, en nous disant que « tout le monde se fout » de l’ombre. Jusqu’au jour où il sera trop tard pour faire demi-tour.