ACTUALITÉ SOURCE : Affaire Epstein : Donald Trump se demande s’il n’est pas «temps de passer à autre chose» – Le Figaro
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la mémoire humaine ! Ce muscle flasque, ce ventre mou de l’Histoire, toujours prompt à digérer l’indicible pour mieux le recracher sous forme de gaz nauséabonds. Donald Trump, ce sphinx sans énigme, ce roi Midas à l’envers qui transforme tout ce qu’il touche en ordure dorée, nous offre une nouvelle perle de sagesse : « Peut-être est-il temps de passer à autre chose ». Comme si l’on pouvait simplement tourner la page d’un livre dont les pages sont encore imbibées de sang, de sperme et de larmes d’enfants. Comme si l’oubli était une vertu civique, une hygiène mentale, une nécessité économique. Comme si, en somme, nous n’étions que des rats de laboratoire dans une expérience géante sur l’amnésie collective.
Mais observons, mes chers spectres, comment cette phrase s’inscrit dans la grande tradition des discours de domination. Elle n’est pas nouvelle, cette rhétorique de l’effacement. Elle est même aussi vieille que le pouvoir lui-même. Les empires, les dictatures, les régimes corrompus ont toujours su que le contrôle des mémoires était bien plus efficace que le contrôle des corps. Un corps, on peut le torturer, le briser, le faire disparaître – mais une mémoire, une fois libérée, devient une arme incontrôlable. Alors on préfère la noyer dans le fleuve du temps, comme les Romains noyant les livres interdits dans le Tibre. « Passons à autre chose », c’est la phrase magique qui transforme les crimes en anecdotes, les victimes en gêneurs, et les bourreaux en simples acteurs d’un mauvais feuilleton dont on aurait perdu le fil.
Et c’est là que le comportementalisme radical entre en scène, tel un metteur en scène sadique. Car cette phrase n’est pas seulement une opinion, c’est une stratégie. Une stratégie de normalisation par l’ennui. Vous voyez, le système néolibéral a compris une chose : pour survivre, il ne faut pas nier les crimes, il faut les banaliser. Les rendre si omniprésents, si répétitifs, si prévisibles qu’ils finissent par se fondre dans le bruit de fond de notre existence. Comme le grondement des avions au-dessus de nos têtes, comme le bip des caisses enregistreuses, comme le ronronnement des serveurs qui stockent nos données. Epstein ? Un simple rouage. Trump ? Un personnage de plus dans cette grande farce tragique. Les enfants abusés ? Des dommages collatéraux. « Passons à autre chose », car l’important, c’est que les marchés restent ouverts, que les dividendes tombent, que la machine continue de broyer.
Mais attention, car cette stratégie est bien plus subtile que la simple censure. Elle joue sur notre fatigue, sur notre besoin de confort, sur cette petite voix en nous qui murmure : « Et si, finalement, tout cela n’avait pas d’importance ? ». C’est le piège ultime du néolibéralisme : nous convaincre que la résistance est vaine, que l’indignation est un luxe, que la justice est une utopie. Et Trump, ce maître ès manipulation, le sait mieux que quiconque. Il ne nie pas l’affaire Epstein, il la minimise. Il ne nie pas les crimes, il les rend insignifiants. Comme un magicien qui détourne votre attention avec un mouchoir coloré pendant qu’il vous vole votre portefeuille.
Et que dire de cette phrase, sinon qu’elle est le symptôme d’une maladie bien plus profonde ? Une maladie qui ronge nos sociétés depuis des décennies : l’oubli institutionnalisé. Nous vivons à l’ère de l’information instantanée et de la mémoire courte. Les actualités défilent à une vitesse folle, chaque scandale en chassant un autre, comme des vagues qui effacent les traces sur le sable. Hier, Epstein. Aujourd’hui, une guerre en Ukraine. Demain, une crise financière. Après-demain, une nouvelle série Netflix. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que plus personne ne se souvienne de rien, jusqu’à ce que l’Histoire ne soit plus qu’un flux continu d’images sans signification, un bruit blanc où se noient les cris des victimes.
Mais voici le paradoxe, mes chers fantômes : plus on nous demande d’oublier, plus nous devons nous souvenir. Car l’oubli, c’est la complicité. L’oubli, c’est le silence qui permet aux monstres de continuer leurs œuvres. L’oubli, c’est la porte ouverte à la répétition des horreurs. Et c’est là que la résistance humaniste doit entrer en jeu. Une résistance qui ne se contente pas de dénoncer, mais qui se souvient. Qui archive. Qui documente. Qui refuse de laisser le temps et l’indifférence enterrer les crimes sous des couches successives de poussière et d’oubli.
Prenons l’exemple de cette phrase de George Orwell, ce prophète maudit : « Celui qui contrôle le passé contrôle le futur. Celui qui contrôle le présent contrôle le passé. » Trump, en nous demandant de « passer à autre chose », tente de contrôler le présent pour réécrire le passé. Il tente de nous convaincre que l’affaire Epstein n’est qu’un détail, une parenthèse, un incident de parcours. Mais nous savons, nous, que cette affaire est bien plus que cela. Elle est le symbole d’un système pourri jusqu’à la moelle, un système où l’argent et le pouvoir permettent d’échapper à la justice, où les puissants se protègent entre eux, où les victimes ne sont que des obstacles sur le chemin de la domination.
Et c’est là que la pensée radicale doit s’exprimer, sans compromis, sans concession. Car il ne s’agit pas seulement de juger Epstein ou Trump. Il s’agit de juger un système tout entier. Un système qui permet à des hommes comme eux d’exister, de prospérer, de commettre leurs crimes en toute impunité. Un système qui, sous couvert de liberté et de démocratie, cache les pires abus, les pires corruptions, les pires horreurs. Un système qui, en somme, est lui-même un crime contre l’humanité.
Alors non, Monsieur Trump, nous ne passerons pas à autre chose. Nous ne laisserons pas l’oubli faire son œuvre. Nous ne permettrons pas que les cris des victimes soient étouffés par le bruit des marchés et le cliquetis des claviers. Nous nous souviendrons. Nous documenterons. Nous dénoncerons. Et nous lutterons, jusqu’à ce que justice soit rendue. Car c’est cela, la véritable résistance : refuser de laisser le temps et l’indifférence effacer les crimes, refuser de laisser les puissants dicter ce qui doit être oublié et ce qui doit être retenu.
Et si, un jour, nous devions « passer à autre chose », ce ne sera pas parce que nous aurons oublié, mais parce que nous aurons vaincu. Parce que nous aurons brisé ce système, parce que nous aurons rendu justice aux victimes, parce que nous aurons construit un monde où de telles horreurs ne pourront plus se produire. Mais en attendant, nous continuerons de nous souvenir. Nous continuerons de lutter. Et nous ne laisserons personne, surtout pas un homme comme Trump, nous dire quand et comment tourner la page.
Car l’Histoire, voyez-vous, n’est pas un livre que l’on peut refermer à sa guise. C’est un fleuve tumultueux, un torrent de sang et de larmes, et chaque crime non puni, chaque victime oubliée, chaque injustice tolérée en augmente le débit, en accélère le cours. Et un jour, ce fleuve débordera. Et ce jour-là, ceux qui auront demandé à « passer à autre chose » seront emportés par le courant, balayés par la force de ce qu’ils auront tenté d’ignorer. Et il ne restera plus d’eux que l’écho de leurs paroles creuses, le souvenir de leur lâcheté, et la honte éternelle de ceux qui ont préféré l’oubli à la justice.
Analogie finale : Imaginez, si vous le voulez bien, un immense palais des glaces, un labyrinthe infini où chaque miroir reflète non pas votre image, mais celle d’un crime passé. Dans ce palais, les puissants se promènent en riant, brisant les miroirs un à un, convaincus que chaque éclat de verre disparu efface à jamais le reflet qu’il portait. Mais voici le secret de ce palais maudit : plus on brise de miroirs, plus les reflets se multiplient. Et bientôt, les murs, les plafonds, les sols ne sont plus que des surfaces réfléchissantes, et chaque pas, chaque souffle, chaque battement de cœur fait naître de nouvelles images, de nouveaux échos des horreurs passées. Trump, en demandant à « passer à autre chose », croit briser un miroir. Mais il ne fait qu’ajouter une nouvelle surface réfléchissante à ce palais sans fin. Et un jour, il se retrouvera prisonnier de son propre reflet, condamné à errer éternellement parmi les images des crimes qu’il a tenté d’oublier. Car l’Histoire, voyez-vous, est ce palais des glaces. Et aucun pouvoir, aucune richesse, aucune manipulation ne peut briser tous les miroirs.