ACTUALITÉ SOURCE : Paris : 6 expositions gratuites pour (re)découvrir les grands artistes de l’art moderne cet hiver – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Paris, cette vieille putain aux seins flasques qui se pavane encore dans les miroirs brisés de son propre mythe ! Six expositions gratuites pour « redécouvrir » les grands artistes de l’art moderne, comme si l’on pouvait encore sauver quelque chose dans ce bordel culturel où l’on nous vend du rêve en kit, où l’on nous abreuve de nostalgie comme d’un opium bon marché pour nous faire oublier que l’art, le vrai, celui qui griffe, qui saigne, qui hurle, a depuis longtemps été étouffé sous les tapis des institutions, asphyxié par les subventions, violé par les commissaires d’exposition et les marchands d’âmes en costard-cravate. Gratuit, dites-vous ? Rien n’est gratuit, jamais. Même l’air que nous respirons est taxé, monnayé, transformé en dette. Ces six expositions ne sont que les miettes d’un festin dont nous avons été exclus depuis le premier jour, les os rongés que l’on jette aux chiens affamés de la plèbe culturelle pour qu’ils cessent de grogner. Et nous, comme des idiots, nous nous précipitons, le museau humide, la queue frétillante, croyant toucher du doigt l’éternité alors qu’on ne nous tend qu’un miroir déformant, un leurre, une illusion de participation à quelque chose qui nous dépasse et nous écrase.
L’art moderne, ce grand cadavre exquis que l’on exhume périodiquement pour le parer de nouvelles guirlandes, n’a jamais été aussi mort qu’aujourd’hui, où il est réduit à l’état de produit culturel, de divertissement de masse, de fonds de pension pour les collectionneurs avisés. On nous parle de Picasso, de Matisse, de Kandinsky, comme s’il s’agissait de saints laïcs, de prophètes d’une religion dont nous aurions perdu le dogme. Mais que reste-t-il de leur révolte, de leur folie, de leur désespoir ? Rien. Que des images lissées, aseptisées, transformées en posters pour chambres d’étudiants ou en fonds d’écran pour smartphones. L’art moderne était une bombe, une grenade dégoupillée dans le salon bourgeois du XIXe siècle. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un bibelot, un accessoire de décoration pour les appartements des bobos en quête de légitimité culturelle. On nous vend du « génie » en boîte, du « sublime » en promo, du « révolutionnaire » en solde. Et nous achetons, toujours, comme des moutons dociles, comme des enfants crédules à qui l’on fait croire au Père Noël alors que le monde brûle autour d’eux.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une distraction, d’un écran de fumée, d’une manière de nous faire oublier l’essentiel. Pendant que nous contemplons, béats, les courbes sensuelles d’une sculpture de Brancusi ou les couleurs criardes d’un tableau de Mondrian, le monde continue de tourner, indifférent à notre émerveillement de pacotille. Les bombes tombent sur Gaza, les migrants se noient en Méditerranée, les forêts brûlent, les océans se vident, et nous, nous sommes là, le nez collé à une vitrine, à nous extasier devant des formes qui n’ont plus rien à dire, des couleurs qui ne signifient plus rien, des idées qui ont été vidées de leur substance. L’art moderne, dans son essence, était une tentative désespérée de donner un sens à un monde qui n’en avait plus. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un symptôme de notre impuissance, de notre résignation, de notre complicité avec l’ordre établi. Nous admirons les avant-gardes d’hier tout en acceptant les pires régressions d’aujourd’hui. Nous célébrons la transgression passée tout en nous soumettant aux pires conformismes présents. Nous pleurons sur la beauté perdue tout en participant à sa destruction.
Et que dire de cette gratuité, ce mot magique qui fait briller les yeux des masses ? La gratuité, c’est le dernier piège, le plus sournois, le plus efficace. Car la gratuité n’existe pas. Tout a un prix, même et surtout ce qui se donne pour rien. Ces expositions sont gratuites parce qu’elles servent un intérêt, parce qu’elles remplissent une fonction, parce qu’elles participent à la grande machine de l’abrutissement généralisé. Elles sont gratuites parce qu’elles préparent le terrain pour autre chose, pour la vente de catalogues, pour les abonnements aux musées, pour les dons aux fondations, pour la légitimation d’un système qui a besoin de nous pour exister, mais qui nous méprise profondément. La gratuité, c’est la carotte que l’on agite devant l’âne pour le faire avancer, c’est le sucre que l’on donne à l’enfant pour le faire taire, c’est le leurre que l’on tend au poisson pour mieux le ferrer. Et nous mordons, toujours, comme des idiots, comme des affamés, comme des désespérés en quête d’un peu de beauté dans un monde qui n’en offre plus.
Mais au fond, que cherchons-nous vraiment dans ces expositions ? Une échappatoire ? Une consolation ? Une preuve que quelque chose de grand, de noble, de pur a existé, ne serait-ce qu’un instant, avant que tout ne sombre dans la médiocrité et la laideur ? Nous errons dans ces salles climatisées, le cœur lourd, l’âme en peine, cherchant dans les traits d’un visage peint par Modigliani ou dans les lignes brisées d’un tableau de Braque une réponse à nos questions, un remède à notre angoisse, une lueur d’espoir dans la nuit qui nous enveloppe. Mais l’art moderne, dans sa vérité crue, ne nous offre rien de tout cela. Il nous montre un monde en lambeaux, un homme brisé, une civilisation à l’agonie. Il nous renvoie notre propre image, déformée, grotesque, pathétique. Et c’est cela, peut-être, qui nous attire et nous repousse à la fois : cette confrontation avec notre propre néant, avec notre propre impuissance, avec notre propre folie.
Car l’art moderne, dans son essence la plus profonde, est un cri, un hurlement, une malédiction. C’est le témoignage d’une humanité qui a perdu ses illusions, qui a vu la vérité en face et qui en est morte. C’est le miroir tendu vers notre propre abîme, vers notre propre désespoir. Et nous, nous faisons semblant de ne pas comprendre, nous faisons semblant de ne pas voir. Nous parlons de « beauté », de « génie », de « révolution », alors que tout cela n’est que mensonge, que poudre aux yeux, que diversion. L’art moderne est mort parce que nous sommes morts, parce que nous avons accepté de mourir, parce que nous avons choisi la facilité, le confort, la soumission. Nous avons troqué notre liberté contre des miettes, notre dignité contre des illusions, notre âme contre des expositions gratuites.
Et pourtant… Et pourtant, il y a quelque chose qui résiste, quelque chose qui persiste, quelque chose qui refuse de mourir. Dans les recoins obscurs de ces musées, dans les interstices des cadres, dans les silences entre les œuvres, il y a une présence, une ombre, un souffle. C’est l’écho de ceux qui ont osé, qui ont crié, qui ont refusé de se soumettre. C’est le fantôme de ceux qui ont payé le prix de leur révolte, de leur folie, de leur désespoir. C’est la trace de ceux qui ont compris que l’art n’est pas un divertissement, mais une arme, une prière, un acte de résistance. Et cette trace, cette ombre, ce souffle, c’est tout ce qui nous reste. C’est tout ce qui nous empêche de sombrer complètement. C’est tout ce qui nous rappelle que nous sommes encore vivants, malgré tout, malgré nous.
Alors oui, allez voir ces expositions. Mais ne vous y trompez pas. Ne vous laissez pas berner par les apparences, par les discours, par les illusions. Regardez, mais regardez vraiment. Voyez au-delà des formes, au-delà des couleurs, au-delà des mots. Voyez la vérité, laide, cruelle, insupportable. Voyez le monde tel qu’il est, et non tel qu’on vous le vend. Et peut-être, peut-être alors, comprendrez-vous que l’art moderne n’est pas mort. Qu’il est toujours là, vivant, brûlant, dangereux. Qu’il est en vous, qu’il est vous, qu’il est nous. Qu’il est la dernière étincelle d’humanité dans un monde qui a choisi les ténèbres.
Mais attention : cette étincelle peut aussi bien éclairer que brûler. Elle peut aussi bien sauver que détruire. Tout dépend de ce que vous en ferez. Tout dépend de si vous aurez le courage de la regarder en face, ou si vous préférerez détourner les yeux, une fois de plus, et retourner à vos petites vies étriquées, à vos petites certitudes, à vos petites illusions. Le choix vous appartient. Mais sachez une chose : l’art moderne, le vrai, ne vous laissera pas indemne. Il vous changera, ou il vous détruira. Il n’y a pas de milieu, pas de compromis, pas de demi-mesure. C’est tout ou rien. C’est la vie ou la mort. C’est la lumière ou les ténèbres.
Alors, que choisissez-vous ?
Analogie finale : Ces expositions gratuites sont comme les offrandes que les prêtres d’une religion morte déposent sur l’autel d’un dieu qui les a depuis longtemps abandonnés. Les visiteurs, pèlerins égarés, viennent chercher une bénédiction, une absolution, une preuve que leur foi n’est pas vaine. Mais le dieu est sourd, le temple est vide, et les offrandes ne sont que des leurres, des pièges tendus par des prêtres qui savent, au fond d’eux-mêmes, que tout est perdu. Pourtant, dans l’obscurité du sanctuaire, une lueur persiste, une braise qui refuse de s’éteindre. C’est l’âme de l’art, cette flamme éternelle qui brûle en dépit de tout, en dépit de tous. Et cette flamme, aussi faible soit-elle, est la seule chose qui nous reste. La seule chose qui puisse encore nous sauver. Mais pour la voir, il faut oser regarder dans les ténèbres. Il faut oser affronter le vide. Il faut oser croire, contre toute raison, contre toute évidence, que quelque chose, quelque part, résiste encore. Et c’est là, dans ce geste désespéré, dans cet acte de foi absurde et sublime, que se niche peut-être la dernière chance de l’humanité.