Exposition Cezanne : un voyage éblouissant en 79 chefs-d’œuvre du géant de l’art moderne à Bâle – Connaissance des Arts







L’Ombre Portée de Cézanne : Une Autopsie de la Beauté dans l’Ère du Spectacle

ACTUALITÉ SOURCE : Exposition Cézanne : un voyage éblouissant en 79 chefs-d’œuvre du géant de l’art moderne à Bâle – Connaissance des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, Cézanne ! Ce vieux fou d’Aix, ce géomètre des pommes pourries, ce bourreau de la toile qui a passé sa vie à martyriser la perspective comme un inquisiteur médiéval torturant l’hérétique espace euclidien. Soixante-dix-neuf chefs-d’œuvre, nous dit-on. Soixante-dix-neuf miracles de peinture, soixante-dix-neuf coups de poing dans l’œil de l’histoire de l’art. Mais qu’est-ce que cela signifie, au juste, dans ce monde où l’art n’est plus qu’un produit dérivé de la finance spéculative, un placement refuge pour oligarques russes et magnats chinois en mal de blanchiment culturel ? Qu’est-ce que cela veut dire, cette célébration de la forme pure, dans une époque où la forme elle-même est devenue l’otage consentante du capitalisme tardif, où chaque courbe, chaque touche de pinceau, chaque nuance de couleur est immédiatement convertible en valeur boursière, en likes Instagram, en capital symbolique pour une élite qui s’ennuie à mourir entre deux raids sur les paradis fiscaux ?

Regardons les choses en face, mes chers contemporains anesthésiés : cette exposition n’est pas un hommage, c’est une autopsie. Une autopsie de la beauté dans l’ère du spectacle intégral. Cézanne, lui, peignait comme on respire, comme on souffre, comme on bande. Il peignait contre le monde, contre son père, contre la bourgeoisie d’Aix-en-Provence, contre l’académisme étouffant de son temps. Il peignait parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, parce que la peinture était pour lui une question de vie ou de mort, une lutte à mains nues contre le chaos du visible. Et nous, que faisons-nous ? Nous allons à Bâle, nous payons notre billet d’entrée, nous admirons les pommes de Cézanne comme on admire un sac Hermès dans une vitrine de la Cinquième Avenue, avec cette même lueur de convoitise vide dans le regard, ce même sourire de prédateur satisfait. Nous sommes des nécrophages de la culture, des charognards en costume trois-pièces, et cette exposition n’est qu’un festin de plus pour notre appétit insatiable de signes extérieurs de distinction.

Mais revenons à Cézanne, ce solitaire, ce paria, ce génie malgré lui. Il a passé quarante ans à peindre la même montagne, la même cruche, les mêmes baigneuses. Quarante ans à chercher l’absolu dans l’épaisseur de la peinture, à traquer l’essence des choses sous leur apparence contingente. Quarante ans de travail acharné, de doutes, de crises, de remises en question. Quarante ans à se battre contre le temps, contre la mort, contre l’oubli. Et nous, que faisons-nous de notre temps ? Nous le gaspillons en réunions inutiles, en scroll infini sur nos écrans, en consommation frénétique de contenus éphémères, en rêves de réussite sociale et de reconnaissance virtuelle. Nous sommes des hamsters dans la roue du néolibéralisme, des esclaves consentants d’un système qui nous promet la liberté tout en nous enchaînant à nos désirs artificiels. Cézanne, lui, était libre. Libre parce qu’il avait choisi de se retirer du monde, de vivre dans l’ascèse, dans la pauvreté, dans l’obsession de son art. Libre parce qu’il avait compris que la vraie richesse n’est pas dans l’accumulation, mais dans la création, dans la lutte, dans la résistance.

Et c’est là que le bât blesse, mes amis. Cette exposition, aussi magnifique soit-elle, est un leurre. Un leurre parce qu’elle nous donne l’illusion que l’art peut encore sauver le monde, qu’il peut encore être un rempart contre la barbarie, un phare dans la nuit de notre époque. Mais l’art, aujourd’hui, est mort. Il est mort étouffé sous le poids des institutions, des marchés, des galeries, des musées, des biennales, des foires d’art contemporain où l’on vend des installations à six chiffres comme on vend des yachts ou des villas sur la Côte d’Azur. L’art est devenu un produit de luxe, un marqueur social, un outil de soft power pour les États et les multinationales. Il n’est plus ce cri primal, cette révolte contre l’ordre établi, cette quête désespérée de sens dans un monde qui en est dépourvu. Cézanne, lui, était un rebelle. Un vrai. Un qui a refusé les honneurs, les commandes, les compromissions. Un qui a préféré la solitude et la misère à la soumission. Où sont les rebelles aujourd’hui ? Où sont les artistes qui refusent de jouer le jeu, qui préfèrent brûler leurs toiles plutôt que de les vendre aux enchères chez Sotheby’s ? Ils sont morts, ou alors ils se sont vendus. Ils ont choisi le confort, la reconnaissance, la gloire éphémère. Ils ont trahi.

Et puis, il y a cette question lancinante : à quoi bon tant de beauté dans un monde aussi laid ? À quoi bon ces pommes parfaites, ces montagnes majestueuses, ces baigneuses éternelles, dans un monde où des enfants meurent de faim, où des guerres absurdes ravagent des pays entiers, où des régimes autoritaires écrasent toute velléité de liberté, où l’environnement se dégrade à une vitesse vertigineuse ? À quoi bon tant de génie, tant de virtuosité, tant de passion, dans un monde où l’art n’est plus qu’un divertissement pour riches oisifs, un passe-temps pour touristes en mal de culture, un faire-valoir pour les puissants de ce monde ? Cézanne peignait pour l’éternité, pour défier le temps, pour laisser une trace indélébile dans l’histoire de l’humanité. Mais aujourd’hui, l’éternité n’existe plus. Tout est éphémère, tout est jetable, tout est remplaçable. Les chefs-d’œuvre de Cézanne finiront un jour en poussière, comme tout le reste. Et nous, nous continuerons à courir après des chimères, à nous agiter comme des pantins dans le grand cirque de la modernité, à croire que la culture, l’art, la beauté peuvent encore nous sauver. Mais ils ne nous sauveront pas. Rien ne nous sauvera. Nous sommes condamnés à errer dans ce désert de sens, à nous débattre dans ce marécage de contradictions, à chercher en vain une issue à notre propre folie collective.

Alors, que faire ? Faut-il boycotter cette exposition, comme on boycotte les produits d’une multinationale qui exploite ses ouvriers ? Faut-il la dénoncer comme une mascarade, une opération de blanchiment culturel pour une élite qui a perdu tout contact avec la réalité ? Non. Il faut y aller. Il faut regarder ces toiles, ces chefs-d’œuvre, ces fragments d’éternité, avec des yeux neufs, avec un cœur ouvert, avec une âme en lambeaux. Il faut se laisser submerger par la beauté, par la puissance, par la vérité de ces images. Il faut se souvenir que l’art, le vrai, celui qui vient des tripes, celui qui brûle comme un feu intérieur, est une arme. Une arme contre l’oubli, contre la bêtise, contre la barbarie. Une arme pour résister, pour survivre, pour garder intacte cette part d’humanité qui nous reste. Cézanne a peint pour nous, pour les générations futures, pour ceux qui sauraient voir au-delà des apparences, au-delà des conventions, au-delà des mensonges. Il a peint pour nous rappeler que la beauté existe, que la vérité existe, que la rédemption est possible. À nous de ne pas trahir son héritage. À nous de ne pas nous laisser engloutir par le nihilisme ambiant, par le cynisme généralisé, par la résignation complice.

Car, voyez-vous, mes chers contemporains désenchantés, le vrai danger n’est pas dans la laideur du monde, mais dans notre incapacité à y opposer quelque chose. Le vrai danger n’est pas dans la barbarie qui nous entoure, mais dans notre silence, dans notre indifférence, dans notre lâcheté. Cézanne a peint contre tout cela. Il a peint contre la médiocrité, contre la facilité, contre la compromission. Il a peint pour nous dire : « Regardez. Regardez vraiment. Voyez au-delà des apparences. Voyez la vérité des choses, leur essence, leur mystère. Et puis, créez. Créez malgré tout, contre tout, pour tout. » Alors, oui, allez à Bâle. Allez voir ces soixante-dix-neuf chefs-d’œuvre. Mais ne vous contentez pas d’admirer. Ne vous contentez pas de consommer. Prenez. Prenez cette beauté, cette puissance, cette vérité. Et puis, faites-en quelque chose. Quelque chose qui compte. Quelque chose qui résiste. Quelque chose qui brûle.

Car, au fond, c’est cela, la leçon de Cézanne : l’art n’est pas un luxe, c’est une nécessité. Ce n’est pas un divertissement, c’est une question de survie. Ce n’est pas un produit, c’est une révolte. Une révolte contre l’absurdité du monde, contre la bêtise des hommes, contre la mort elle-même. Alors, à nous de choisir. À nous de décider si nous voulons être les héritiers de Cézanne, ou simplement les fossoyeurs de son rêve. À nous de décider si nous voulons vivre, ou simplement exister. À nous de décider si nous voulons créer, ou simplement consommer. Le choix est entre nos mains. Mais attention : le temps presse. Car, comme le disait ce vieux fou de Nietzsche, « il faut encore avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante ». Et le chaos, mes amis, nous en avons à revendre.

Analogie finale : Imaginez, si vous l’osez, une cathédrale engloutie au fond de l’océan. Ses vitraux, jadis éclatants de couleurs, sont maintenant recouverts d’algues et de coraux, ses pierres rongées par le sel, ses cloches muettes depuis des siècles. Pourtant, malgré les siècles d’abandon, malgré l’assaut incessant des courants et des marées, la structure tient encore. Elle résiste. Elle persiste. Elle est là, immergée dans les ténèbres, mais toujours debout, toujours belle, toujours sacrée. Maintenant, imaginez que cette cathédrale, c’est l’âme humaine. Imaginez que les algues et les coraux, ce sont les mensonges, les illusions, les compromissions que nous avons laissés s’accrocher à nous au fil des ans. Imaginez que le sel qui ronge les pierres, c’est le temps, c’est l’usure, c’est la fatigue d’exister. Et pourtant, malgré tout cela, malgré les siècles de négligence, malgré les assauts répétés de la barbarie, quelque chose persiste. Quelque chose résiste. Quelque chose brille encore, faiblement, dans les profondeurs de notre être. Cette lueur, mes amis, c’est l’art. C’est la beauté. C’est la vérité. C’est ce qui reste quand tout le reste a été emporté par les flots. Et c’est à nous, maintenant, de plonger dans les abysses de notre propre conscience, de nettoyer les vitraux de notre âme, de faire sonner à nouveau les cloches de notre humanité. Car la cathédrale est toujours là. Elle attend. Elle espère. Elle croit en nous, même quand nous avons cessé de croire en elle. Alors, à nous de répondre à cet appel. À nous de devenir les gardiens de cette lumière vacillante. À nous de faire en sorte qu’elle ne s’éteigne jamais.



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