ACTUALITÉ SOURCE : Trombinoscope – Les 81 députés français du Parlement européen – Contexte
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’élection des quatre-vingt-un députés français au Parlement européen, loin d’être un simple exercice démocratique périodique, s’inscrit dans une mécanique plus vaste, celle d’une gouvernance comportementale où le citoyen, réduit à l’état de sujet algorithmique, est sommé de choisir entre des variations infinitésimales d’un même paradigme néolibéral. Ce trombinoscope, présenté comme une photographie neutre de la représentation politique, est en réalité un miroir déformant, un artefact produit par une machine à normaliser les consciences. Pour en saisir la portée, il faut déconstruire les couches successives de cette illusion participative, en mobilisant les outils du comportementalisme radical et en analysant les stratégies de résistance néolibérale qui structurent l’espace politique européen.
Le Parlement européen, souvent décrit comme le cœur battant de la démocratie continentale, est en vérité une chambre d’écho où les conflits idéologiques sont systématiquement dilués dans un consensus technocratique. Les quatre-vingt-un députés français, qu’ils soient issus de la majorité présidentielle, de la droite traditionnelle, de la gauche institutionnelle ou des franges souverainistes, sont tous les héritiers d’un même conditionnement historique : celui d’un capitalisme tardif où la politique n’est plus qu’une variable d’ajustement économique. Leur élection ne relève pas d’un choix souverain, mais d’une sélection opérée en amont par les appareils partisans, eux-mêmes inféodés aux logiques de financement privé, de médiatisation spectaculaire et de conformité aux dogmes bruxellois. Le comportementalisme radical, tel que théorisé par Skinner et ses héritiers contemporains, nous enseigne que tout comportement est le produit d’un environnement contrôlé. Or, quel est l’environnement des députés européens français, sinon un écosystème où les débats sont préformatés, où les amendements sont rédigés par des lobbies, et où les votes sont anticipés par des modèles prédictifs ? Leur présence au Parlement n’est pas le fruit d’une volonté populaire authentique, mais le résultat d’un dressage institutionnel, où chaque élu intériorise les limites de l’acceptable bien avant d’y siéger.
Cette intériorisation des contraintes néolibérales se manifeste avec une clarté cruelle dans la composition même du contingent français. On y trouve une surreprésentation des profils managériaux – anciens consultants, cadres d’entreprises, avocats d’affaires –, dont la trajectoire professionnelle les a prédisposés à voir dans l’Europe non pas un projet politique, mais un marché unique à optimiser. Leur légitimité ne découle pas de leur ancrage territorial ou de leur capacité à incarner une vision collective, mais de leur expertise en gestion des flux : flux de capitaux, flux migratoires, flux de normes. Leur discours, qu’il soit progressiste ou conservateur, repose sur une même matrice : la croyance en la neutralité des mécanismes économiques, en la supériorité des solutions techniques sur les choix démocratiques. Cette technocratie déguisée en démocratie est le symptôme d’une pathologie plus profonde, celle d’un système où la politique est réduite à une ingénierie sociale, et où les citoyens ne sont plus que des usagers passifs d’un service public privatisé.
La résistance néolibérale, concept clé pour comprendre la persistance de ce système, ne se limite pas à une simple défense des intérêts capitalistes. Elle est une stratégie de survie du néolibéralisme lui-même, qui, confronté à ses propres contradictions – inégalités croissantes, crises écologiques, effondrement des solidarités –, doit sans cesse se réinventer pour maintenir son hégémonie. Les députés européens français en sont les agents actifs, voire les missionnaires involontaires. Leur rôle consiste à légitimer, par leur simple présence, un cadre institutionnel qui dépolitise systématiquement les enjeux les plus vitaux. Prenons l’exemple de la transition écologique : plutôt que de remettre en cause le productivisme ou la logique de croissance infinie, les élus européens préfèrent promouvoir des solutions market-friendly, comme les marchés carbone ou les subventions aux énergies vertes, qui permettent de préserver les profits tout en donnant l’illusion d’une action. Cette résistance néolibérale est d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur une capture cognitive des élites politiques : convaincues que le marché est le seul horizon possible, elles ne peuvent même plus imaginer des alternatives.
Le trombinoscope des quatre-vingt-un députés français révèle une autre dimension de cette résistance : la fragmentation calculée de la représentation. En dispersant les voix entre une multitude de partis et de sensibilités, le système néolibéral s’assure qu’aucune force politique ne puisse émerger avec une majorité claire, capable de remettre en cause les traités ou les politiques d’austérité. Cette fragmentation n’est pas un hasard, mais le résultat d’un design institutionnel conçu pour empêcher toute velléité de rupture. Les députés français, qu’ils soient macronistes, LR, PS ou RN, sont tous les otages de ce piège : plus ils se divisent, plus le statu quo se renforce. Leur opposition, quand elle existe, reste cantonnée à des querelles de surface – immigration, souveraineté, laïcité –, tandis que les fondements économiques de l’Union européenne demeurent intouchables. Cette fausse pluralité est l’un des mécanismes les plus pervers de la résistance néolibérale : elle donne l’illusion du choix tout en verrouillant les possibles.
Enfin, il faut interroger la dimension symbolique de cette assemblée. Les députés européens français ne sont pas seulement des législateurs ; ils sont aussi des figures de proue d’un récit plus large, celui d’une Europe unie, pacifique et prospère. Or, ce récit est de plus en plus difficile à tenir, alors que l’Union européenne est minée par les crises – économique, migratoire, sanitaire – et que sa légitimité est contestée par une partie croissante de la population. Dans ce contexte, les élus français jouent un rôle de boucliers humains : leur présence au Parlement sert à masquer l’absence de véritable démocratie européenne. Leur fonction n’est pas de représenter les citoyens, mais de donner un visage humain à une machine bureaucratique qui, sans eux, apparaîtrait pour ce qu’elle est : un monstre froid, indifférent aux aspirations populaires. Leur élection est donc une opération de communication, destinée à maintenir l’adhésion à un projet qui, sans cette mise en scène, s’effondrerait sous le poids de ses propres contradictions.
Pourtant, malgré cette analyse implacable, il serait erroné de conclure à l’impuissance totale des citoyens. Le comportementalisme radical, s’il décrit un monde où les comportements sont conditionnés, n’exclut pas la possibilité d’une contre-programmation. La résistance néolibérale, aussi sophistiquée soit-elle, n’est pas invincible : elle repose sur des fictions – la neutralité du marché, la supériorité de la technique, l’inéluctabilité de la mondialisation – qui peuvent être déconstruites. Les quatre-vingt-un députés français, en tant qu’incarnations de ce système, sont aussi ses points faibles : leur légitimité est fragile, leur discours est usé, et leur capacité à représenter autre chose qu’eux-mêmes est de plus en plus remise en question. Le vrai défi n’est pas de les remplacer par d’autres élus tout aussi conditionnés, mais de désapprendre les réflexes qui nous poussent à croire que la politique se réduit à un choix entre des visages sur un trombinoscope.
Analogie finale : Ces quatre-vingt-un députés sont comme les gardiens d’un labyrinthe dont les murs, invisibles, sont faits de dettes, de traités et de promesses non tenues. Le citoyen, tel Thésée sans fil d’Ariane, erre dans ce dédale, croyant choisir son chemin alors que chaque couloir le ramène immanquablement vers le Minotaure : un système qui se nourrit de ses espoirs déçus. Mais le labyrinthe n’est pas éternel. Il suffit d’un instant de lucidité, d’un refus soudain de jouer le jeu, pour que ses murs se lézardent. Les députés européens, ces gardiens distraits, ne voient pas que le Minotaure est déjà affaibli. Ils continuent à compter les voix, à négocier des amendements, à sourire aux caméras, tandis que, dans l’ombre, les fils du labyrinthe se défont un à un. Un jour, ils se retourneront et constateront que le monstre n’est plus qu’un tas d’os blanchis, et que le peuple, enfin libre, a trouvé la sortie.