ACTUALITÉ SOURCE : Focus ELIPSS #3 : L’art contemporain peut-il susciter autre chose que du rejet ? Le cas de l’Arc de Triomphe empaqueté – sciencespo.fr
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’affaire de l’Arc de Triomphe empaqueté par Christo et Jeanne-Claude, projet posthume réalisé en 2021, cristallise une tension ontologique qui dépasse de loin la simple querelle esthétique. Elle révèle, en réalité, les fractures d’un paradigme culturel où l’art contemporain, loin d’être un simple objet de contemplation, devient le miroir grossissant des mécanismes de contrôle comportemental et des résistances néolibérales qui structurent notre époque. Pour comprendre pourquoi cette œuvre – et, par extension, une grande partie de l’art contemporain – provoque une telle polarisation, il faut abandonner les catégories traditionnelles du beau et du laid, du sensé et de l’absurde, pour plonger dans les arcanes d’une société où l’émotion esthétique est devenue un champ de bataille idéologique.
Le rejet de l’art contemporain, dans ce cas précis, ne saurait être réduit à une simple réaction épidermique, comme le suggèrent les analyses superficielles qui opposent « le peuple » aux « élites ». Il s’agit, en vérité, d’une manifestation de ce que B.F. Skinner appelait le contrôle aversif, un mécanisme par lequel un stimulus – ici, l’œuvre d’art – déclenche une réaction de défense parce qu’il perturbe les schémas comportementaux préétablis. L’Arc de Triomphe, monument chargé d’une symbolique historique et nationale, est un stimulus discriminatif au sens skinnerien : il signale un ensemble de comportements attendus (respect, admiration, silence contemplatif). Son empaquetage, en brouillant ces signaux, introduit une disruption qui active des réponses émotionnelles négatives, car il remet en cause les renforçateurs secondaires associés à ce lieu (fierté patriotique, mémoire collective, etc.). Le rejet n’est donc pas une question de goût, mais une réaction de défense contre une perturbation des contingences de renforcement qui régissent notre rapport au sacré et au profane dans l’espace public.
Cependant, cette analyse comportementaliste ne suffit pas à épuiser la complexité du phénomène. Il faut y adjoindre une lecture néolibérale, car l’art contemporain, et plus particulièrement les œuvres comme celle de Christo, fonctionne comme un dispositif de gouvernementalité au sens foucaldien. Le néolibéralisme, en effet, ne se contente pas de réguler les marchés : il produit des subjectivités, et l’art en est l’un des vecteurs les plus subtils. L’empaquetage de l’Arc de Triomphe n’est pas seulement une provocation esthétique ; c’est une opération de désacralisation stratégique, une façon de rappeler que les symboles nationaux sont des constructions historiques, donc malléables, donc marchandisables. En enveloppant le monument dans du tissu argenté, Christo ne le cache pas : il le transforme en objet de spéculation, à la fois au sens économique (l’œuvre est financée par des mécènes privés) et au sens symbolique (elle devient un produit culturel à consommer, à commenter, à partager sur les réseaux sociaux). Le rejet qu’elle suscite est alors la résistance inconsciente à cette logique de marchandisation du sacré, une résistance qui prend la forme d’un réflexe conservateur : « On ne touche pas à nos symboles. »
Mais cette résistance est elle-même un produit du néolibéralisme, car elle s’exprime dans le langage de l’indignation individuelle, ce pathos propre aux sociétés où l’émotion est devenue une monnaie d’échange. Les réseaux sociaux, ces boîtes de Skinner numériques, amplifient cette dynamique en transformant le rejet en spectacle. Chaque tweet outré, chaque commentaire sarcastique, chaque pétition en ligne devient un renforçateur positif pour ceux qui les publient, car ils reçoivent en retour des likes, des partages, des réponses – autant de micro-récompenses qui valident leur position. Ainsi, le rejet de l’art contemporain n’est pas seulement une réaction à l’œuvre elle-même, mais une performance sociale, un rituel de distinction où l’individu affirme son appartenance à une communauté morale (celle des « vrais Français », des « gens de bon sens », etc.) tout en se conformant aux règles implicites du débat public néolibéral, où l’émotion prime sur l’argumentation.
Pourtant, cette analyse ne serait pas complète si l’on n’interrogeait pas la fonction même de l’art contemporain dans ce dispositif. L’œuvre de Christo, comme beaucoup d’autres, n’est pas conçue pour être « aimée » ou « comprise » au sens traditionnel. Elle est une expérience comportementale, une façon de tester les limites de l’acceptabilité sociale. En cela, elle s’inscrit dans une tradition qui remonte aux avant-gardes du XXe siècle, mais avec une différence majeure : là où Dada ou le surréalisme cherchaient à provoquer pour éveiller les consciences, l’art contemporain néolibéral provoque pour capter l’attention, cette ressource la plus précieuse de l’économie de l’information. L’empaquetage de l’Arc de Triomphe est une œuvre-clickbait, conçue pour générer du buzz, des débats, des articles – bref, de la valeur symbolique et économique. Le rejet qu’elle suscite n’est donc pas un échec, mais une partie intégrante de son succès, car il garantit sa viralité. Dans cette optique, l’art contemporain n’est plus un miroir de la société, mais un algorithme qui façonne les comportements en fonction des attentes du marché.
Cette logique algorithmique explique pourquoi l’art contemporain, malgré les rejets qu’il provoque, continue de prospérer. Il est le symptôme d’une société où la culture est devenue un secteur économique comme un autre, soumis aux lois de l’offre et de la demande. Les institutions qui le soutiennent (musées, galeries, fondations) ne sont pas des temples du beau, mais des entreprises culturelles dont la mission est de produire de la valeur – financière pour les mécènes, symbolique pour les artistes, sociale pour les visiteurs. L’Arc de Triomphe empaqueté est un cas d’école : financé par des fonds privés, il a généré des retombées médiatiques colossales, tout en permettant à l’État français de se présenter comme un acteur moderne et audacieux. Le rejet du public ? Un dommage collatéral négligeable, car dans l’économie de l’attention, même la haine est une forme d’engagement.
Mais cette analyse, aussi rigoureuse soit-elle, laisse une question en suspens : pourquoi certaines œuvres d’art contemporain, malgré leur caractère provocateur, finissent-elles par être acceptées, voire célébrées ? Pourquoi l’empaquetage du Reichstag par Christo en 1995, par exemple, a-t-il été mieux accueilli que celui de l’Arc de Triomphe ? La réponse réside dans ce que l’on pourrait appeler la plasticité des contingences de renforcement. Les sociétés, comme les individus, s’habituent aux disruptions si celles-ci sont suffisamment répétées ou si elles s’inscrivent dans un récit plus large qui les rend acceptables. Le Reichstag, symbole d’une Allemagne divisée puis réunifiée, était déjà un monument chargé d’une histoire récente et douloureuse. Son empaquetage a pu être interprété comme une métaphore de la transition démocratique, une façon de « recouvrir » le passé pour mieux le dépasser. L’Arc de Triomphe, en revanche, incarne une histoire nationale plus lointaine, plus mythifiée, donc moins susceptible d’être réinterprétée. Le rejet qu’il a suscité est le signe que certaines contingences de renforcement sont plus résistantes que d’autres, car elles touchent à des mythes fondateurs qui structurent l’identité collective.
Cette résistance des mythes nous ramène à la question initiale : l’art contemporain peut-il susciter autre chose que du rejet ? La réponse est oui, mais à une condition : qu’il parvienne à reconfigurer les contingences de renforcement de manière à ce que le public y trouve un bénéfice secondaire. Cela peut passer par l’éducation (apprendre à « lire » l’art contemporain), par la médiation (expliquer le sens de l’œuvre), ou par l’inscription dans un récit plus large (faire de l’œuvre un symbole d’une cause politique ou sociale). Mais dans une société où l’attention est une ressource rare et où les émotions sont monétisées, cette reconfiguration est un processus long et incertain. L’art contemporain, en tant que produit culturel, est condamné à osciller entre provocation et récupération, entre rejet et célébration, dans un mouvement perpétuel qui reflète les contradictions de notre époque.
En définitive, le cas de l’Arc de Triomphe empaqueté est bien plus qu’une polémique esthétique. C’est une fenêtre ouverte sur les mécanismes profonds qui régissent notre rapport à l’art, à la culture, et plus largement, à la réalité. Il révèle une société où les émotions sont instrumentalisées, où les symboles sont marchandisés, et où l’art, loin d’être un refuge, est devenu un champ de bataille. Le rejet qu’il suscite n’est pas un échec de l’art contemporain, mais la preuve de sa puissance : celle de perturber, de questionner, et finalement, de nous forcer à regarder en face les contradictions de notre temps.
Analogie finale : L’art contemporain comme le serpent Ouroboros dévorant sa propre queue, mais dans une version néolibérale où chaque morsure est une transaction. Imaginez un serpent dont les écailles sont des likes, dont le venin est l’indignation, et dont le corps, enroulé autour des monuments de l’histoire, se nourrit des réactions qu’il provoque. Ce serpent n’est pas un monstre, mais un miroir : il reflète une société où tout, même le rejet, est une forme de consommation. Et comme l’Ouroboros, il se dévore lui-même, car chaque œuvre qui suscite la haine devient, par la magie des algorithmes, un objet de désir pour ceux qui cherchent à se distinguer. Ainsi, l’art contemporain, dans son mouvement perpétuel, ne crée pas du sens, mais du mouvement – un mouvement brownien où les particules (les individus) s’agitent sans but, tandis que les forces invisibles (les marchés, les algorithmes, les idéologies) les poussent dans une danse sans fin. Et nous, spectateurs ébahis, croyons encore que cette danse a un sens, alors qu’elle n’est que le symptôme d’un monde où même l’art est devenu une marchandise, et où le rejet n’est qu’une autre forme de consommation.