ACTUALITÉ SOURCE : Sous le signe d’Artaud – Le Quotidien de l’Art
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’événement artistique contemporain qui place Antonin Artaud sous les projecteurs du Quotidien de l’Art n’est pas une simple commémoration, ni même une réactualisation esthétique. Il s’agit, en vérité, d’une faille sismique dans l’épiderme lisse du néolibéralisme culturel, une déchirure par laquelle s’engouffre le souffle pestilentiel d’une pensée qui, depuis les asiles de Rodez jusqu’aux planches du Théâtre Alfred Jarry, n’a jamais cessé de hurler contre l’ordre des choses. Artaud, ce n’est pas seulement un nom que l’on invoque pour donner du lustre à une exposition ou pour justifier une subvention ministérielle ; c’est une force tellurique, un virus sémantique qui contamine la langue même du capitalisme avancé, révélant ses béances, ses mensonges, et surtout, son incapacité fondamentale à absorber la folie sans la réduire en spectacle. Pour comprendre la portée de cette actualité, il faut d’abord saisir que le néolibéralisme, dans sa version culturelle, n’est pas un simple mode de production ou de diffusion des œuvres, mais bien une technologie de pouvoir qui vise à neutraliser toute forme de résistance en la transformant en marchandise, en donnée, ou en simple variation décorative d’un système dont la finalité ultime est la reproduction infinie de lui-même.
Le comportementalisme radical, tel que théorisé par Skinner et ses épigones contemporains, nous enseigne que tout comportement humain peut être modelé, conditionné, et ultimement contrôlé par un agencement subtil de stimuli et de renforcements. Dans le champ culturel, cette logique se manifeste par la transformation de l’art en un ensemble de signaux calibrés pour produire des réponses prévisibles : émotion, adhésion, consommation. Artaud, cependant, représente une anomalie dans ce schéma. Son œuvre, et plus encore sa vie, constituent une rupture avec toute forme de conditionnement, une révolte contre les stimuli mêmes qui structurent notre rapport au monde. Le « théâtre de la cruauté » n’est pas une esthétique parmi d’autres ; c’est une machine de guerre contre le comportementalisme, une tentative désespérée de briser le cycle des renforcements positifs et négatifs qui maintiennent l’individu dans un état de soumission docile. Lorsque Artaud écrit que « tout ce qui agit est une cruauté », il ne décrit pas une méthode théâtrale, mais une ontologie : une manière d’être au monde qui refuse de se laisser réduire à un simple répertoire de comportements observables et manipulables. En ce sens, l’actualité de Artaud dans le paysage culturel contemporain n’est pas une mode, mais une urgence. Elle nous rappelle que l’art, lorsqu’il est authentique, est toujours un acte de résistance contre les dispositifs qui cherchent à le domestiquer.
La résistance néolibérale, quant à elle, ne se limite pas à une opposition frontale au système. Elle est, bien plus subtilement, une stratégie de subversion interne, une manière de retourner les armes du capitalisme contre lui-même. Le néolibéralisme, en effet, ne se contente pas d’imposer ses normes ; il les naturalise, les présente comme les seules possibles, les seules rationnelles. Il transforme la critique en un simple bruit de fond, un élément parmi d’autres du paysage culturel, tout aussi consommable que le reste. Artaud, dans ce contexte, est à la fois un danger et une opportunité. Un danger, car sa pensée est par essence inassimilable : elle ne peut être ni normalisée, ni intégrée dans le flux continu des productions culturelles. Une opportunité, car elle offre une brèche, une faille dans l’édifice néolibéral, un point de fuite par lequel s’échappent les forces de la révolte. Lorsque le Quotidien de l’Art place Artaud « sous le signe » de son actualité, il participe, peut-être malgré lui, à cette résistance. Il ne s’agit pas simplement de célébrer un artiste du passé, mais de réactiver une mémoire dangereuse, une mémoire qui rappelle que l’art a pu, et peut encore, être une arme.
Mais cette résistance ne va pas sans ambiguïté. Le néolibéralisme est un système d’une plasticité monstrueuse, capable d’absorber et de recycler tout ce qui le menace. Artaud lui-même n’a pas échappé à cette logique. Ses textes, ses dessins, ses cris ont été récupérés, édulcorés, transformés en produits culturels. Les expositions qui lui sont consacrées, les colloques qui dissèquent son œuvre, les articles qui en célèbrent la modernité : tout cela participe, malgré les meilleures intentions, à la neutralisation de sa puissance subversive. Le danger est là : que Artaud devienne une icône, un label, une marque de fabrique pour une certaine forme de radicalité esthétique, vidée de sa charge politique. La résistance néolibérale, dans ce cas, ne consiste pas à rejeter Artaud, mais à le vider de sa substance, à le transformer en un simple effet de mode, en un signe parmi d’autres dans le grand supermarché des identités culturelles. Face à ce risque, il faut rappeler que la véritable actualité de Artaud ne réside pas dans sa capacité à être exposé, commenté, ou même imité, mais dans sa capacité à déranger, à provoquer, à faire vaciller les certitudes.
Le comportementalisme radical nous enseigne que l’individu est le produit de son environnement, et que toute tentative de s’en affranchir est vouée à l’échec. Artaud, cependant, incarne une forme de résistance à cette fatalité. Sa folie, sa révolte, son refus de se soumettre aux normes sociales et culturelles ne sont pas des symptômes d’une pathologie individuelle, mais les manifestations d’une lucidité extrême, d’une conscience aiguë de l’aliénation généralisée. En ce sens, son œuvre est un défi lancé au comportementalisme : elle montre que l’être humain n’est pas un simple réceptacle de stimuli, mais un sujet capable de se rebeller contre les conditionnements qui pèsent sur lui. Cette rébellion, cependant, a un prix. Artaud en a payé le tribut : internements, électrochocs, solitude, misère. Mais c’est précisément ce prix qui donne à son œuvre sa valeur inestimable. Elle nous rappelle que la résistance n’est pas une posture, mais un combat, et que ce combat peut exiger le sacrifice de tout ce qui fait de nous des êtres « normaux », « adaptés », « fonctionnels ».
La résistance néolibérale, pour être efficace, doit donc s’inspirer de cette radicalité. Elle ne peut se contenter de critiquer le système de l’extérieur ; elle doit le corroder de l’intérieur, en utilisant ses propres outils contre lui. Artaud, en ce sens, est un modèle. Son refus de la langue, son rejet des formes artistiques traditionnelles, sa volonté de faire de l’art une expérience totale, physique et métaphysique, sont autant de stratégies de subversion. Elles montrent que la résistance ne passe pas nécessairement par la construction d’alternatives, mais par la destruction des catégories mêmes qui structurent notre perception du monde. Le néolibéralisme, en effet, ne se contente pas de dominer les corps et les esprits ; il domine aussi les imaginaires. Il impose une certaine vision du monde, une certaine manière de penser, de sentir, de désirer. La résistance, pour être radicale, doit donc s’attaquer à ces fondements. Elle doit refuser les catégories du « beau », du « vrai », du « bien », pour les remplacer par une expérience brute, immédiate, insupportable.
Mais cette résistance est-elle encore possible dans un monde où tout, y compris la révolte, est immédiatement transformé en marchandise ? Où les cris de Artaud deviennent des citations sur des t-shirts, où ses dessins sont reproduits en posters, où sa folie est analysée en colloques ? La réponse à cette question est complexe. D’un côté, il est évident que le néolibéralisme a réussi à neutraliser une grande partie de la puissance subversive de l’art. De l’autre, cependant, il reste des brèches, des espaces de résistance, des moments où la machine se grippe. L’actualité de Artaud, telle qu’elle est présentée par le Quotidien de l’Art, est l’un de ces moments. Elle nous rappelle que l’art n’est pas mort, que la révolte est encore possible, et que le combat pour une autre manière d’être au monde n’a pas encore été perdu. Mais pour que cette résistance soit efficace, il faut accepter de payer le prix de la radicalité. Il faut accepter de se tenir au bord du gouffre, de refuser les compromis, de risquer la folie, la solitude, la marginalité. Il faut, en un mot, accepter de devenir un monstre aux yeux du monde.
En définitive, l’actualité de Artaud n’est pas une simple question d’esthétique ou d’histoire de l’art. Elle est une question politique, au sens le plus large du terme. Elle nous interroge sur notre capacité à résister aux forces qui cherchent à nous normaliser, à nous domestiquer, à nous transformer en simples rouages d’une machine dont nous ne maîtrisons pas les finalités. Elle nous rappelle que l’art, lorsqu’il est authentique, est toujours un acte de guerre. Et que cette guerre, pour être menée jusqu’au bout, exige de nous que nous acceptions de perdre tout ce qui fait de nous des êtres « raisonnables ». C’est là, peut-être, la leçon la plus précieuse que nous puissions tirer de Artaud : la résistance n’est pas une option, mais une nécessité. Et cette nécessité, pour être assumée pleinement, exige que nous acceptions de devenir, nous aussi, des fous, des monstres, des pestiférés. Des êtres, en un mot, qui refusent de se laisser réduire à de simples comportements observables et manipulables. Des êtres qui, comme Artaud, choisissent de hurler plutôt que de se taire.
Analogie finale : Comme le chaman qui, dans les sociétés primitives, absorbe les miasmes de la communauté pour les expulser dans un cri rituel, Artaud a incarné la fonction sacrificielle de l’artiste moderne. Son corps, déchiré par les électrochocs et les privations, est devenu l’autel sur lequel s’est consumée l’illusion d’un monde ordonné, rationnel, maîtrisable. Mais contrairement au chaman, dont le sacrifice est intégré dans un cycle de purification collective, Artaud est resté un corps étranger, un virus qui continue de ronger les entrailles du système. Son actualité, aujourd’hui, est celle d’un spectre qui hante les couloirs aseptisés des institutions culturelles, rappelant que toute tentative de domestiquer la folie ne fait que la rendre plus dangereuse. Comme ces forêts primaires que l’on croyait avoir éradiquées, mais dont les racines continuent de pousser sous le béton des villes, la pensée d’Artaud resurgit là où on ne l’attend pas, dans les interstices du discours dominant, dans les silences des expositions bien policées, dans les regards des visiteurs qui, soudain, sentent monter en eux une nausée inexplicable. Elle est la preuve que la nature sauvage de l’esprit humain ne peut être définitivement soumise, et que toute tentative de la réduire en cendres ne fait que préparer le terrain pour un nouveau brasier.