ACTUALITÉ SOURCE : Ces 5 expos gratuites à ne surtout pas rater en février dans toute la France – Beaux Arts
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’annonce de ces cinq expositions gratuites disséminées sur le territoire français en février n’est pas un simple fait culturel anodin, mais bien le symptôme d’une pathologie sociale plus profonde, celle d’une société néolibérale qui instrumentalise l’art comme outil de régulation comportementale. Ce phénomène, que l’on pourrait qualifier de « gratuité spectaculaire », s’inscrit dans une logique de contrôle des masses par la stimulation sensorielle et émotionnelle, tout en masquant les mécanismes de domination économique qui structurent notre rapport à la culture. Pour comprendre cette dynamique, il est nécessaire de mobiliser les concepts du comportementalisme radical, tel que théorisé par B.F. Skinner, et de les articuler avec une critique acerbe de l’idéologie néolibérale, dont les racines plongent dans les travaux de Friedrich Hayek et Milton Friedman, mais dont les ramifications contemporaines s’étendent bien au-delà des sphères économiques traditionnelles.
Le comportementalisme radical, dans son essence, postule que les actions humaines sont déterminées par des renforcements positifs ou négatifs, c’est-à-dire par des récompenses ou des punitions qui conditionnent les individus à adopter certains comportements plutôt que d’autres. Dans le cas des expositions gratuites, la récompense est double : d’une part, l’accès sans contrepartie financière à une expérience esthétique ou intellectuelle, et d’autre part, la gratification sociale liée à la participation à un événement culturel valorisé. Cette gratuité apparente agit comme un renforcement positif, incitant les citoyens à se rendre dans ces lieux, à consommer ces œuvres, et surtout, à adopter une posture passive de consommateur culturel. Le néolibéralisme, quant à lui, repose sur une vision du monde où chaque individu est un acteur rationnel cherchant à maximiser son utilité personnelle. En offrant des expositions gratuites, les institutions culturelles, qu’elles soient publiques ou privées, jouent sur cette rationalité supposée : elles proposent une utilité immédiate (le plaisir esthétique) sans coût apparent, tout en évitant soigneusement de questionner les coûts cachés de cette gratuité, qu’ils soient économiques, politiques ou symboliques.
Car la gratuité, dans le système néolibéral, est toujours une illusion. Elle est le produit d’un financement public ou privé qui, in fine, repose sur une ponction fiscale ou sur des logiques de mécénat dont les motivations sont rarement désintéressées. Les expositions gratuites sont souvent subventionnées par des collectivités locales, des ministères ou des entreprises, qui y voient un moyen de légitimer leur pouvoir ou leur influence. Le mécénat, par exemple, permet à des entreprises de redorer leur image en associant leur nom à des événements culturels, tout en bénéficiant d’avantages fiscaux. Ainsi, la gratuité pour le visiteur se transforme en un investissement rentable pour le financeur, qui en retire des dividendes symboliques ou économiques. Cette logique est profondément ancrée dans le capitalisme contemporain, où la culture est devenue un secteur économique à part entière, soumis aux lois du marché et aux impératifs de rentabilité. Les expositions gratuites ne sont donc pas des actes de générosité désintéressée, mais des outils de soft power, des instruments de normalisation sociale qui visent à produire des sujets dociles, consommateurs et politiquement inoffensifs.
Le comportementalisme radical nous aide à comprendre comment cette normalisation opère. En conditionnant les individus à associer la culture à la gratuité, les institutions les habituent à une consommation passive et individualiste de l’art. Le visiteur d’une exposition gratuite n’est pas incité à questionner les conditions de production des œuvres, les rapports de pouvoir qui structurent le monde de l’art, ou encore les implications politiques de son propre acte de consommation. Au contraire, il est encouragé à adopter une posture de spectateur émerveillé, dont la seule responsabilité est de « profiter » de l’expérience. Cette dépolitisation de l’art est un élément clé de la domination néolibérale, car elle empêche les citoyens de percevoir la culture comme un terrain de lutte, un espace où pourraient s’exprimer des contre-pouvoirs ou des alternatives au système dominant. En réduisant l’art à une marchandise culturelle, le néolibéralisme le prive de sa dimension subversive, de sa capacité à remettre en cause les normes sociales et à imaginer d’autres mondes possibles.
Par ailleurs, la gratuité des expositions participe d’une logique de segmentation sociale, où l’accès à la culture est présenté comme un droit universel, mais où, en réalité, seuls certains publics sont ciblés. Les expositions gratuites sont souvent conçues pour attirer des populations qui, sans cette gratuité, ne franchiraient pas les portes des musées ou des galeries. Il s’agit d’une stratégie d’élargissement du public, qui vise à démocratiser l’accès à la culture, mais qui, en réalité, ne fait que reproduire les inégalités sociales sous une autre forme. Les classes populaires, par exemple, sont incitées à consommer une culture légitimée par les élites, sans que cette consommation ne leur donne les moyens de produire leurs propres récits, leurs propres esthétiques, ou leurs propres formes de résistance. La gratuité devient ainsi un outil de domestication, un moyen de canaliser les aspirations culturelles des masses vers des formes acceptables et contrôlées, tout en maintenant intactes les hiérarchies sociales et économiques.
Cette analyse comportementaliste et néolibérale de la gratuité culturelle nous amène à une conclusion troublante : les expositions gratuites ne sont pas des espaces de liberté, mais des dispositifs de contrôle. Elles fonctionnent comme des « boîtes de Skinner » géantes, où les visiteurs sont conditionnés à adopter des comportements conformes aux attentes du système, sans même en avoir conscience. Le néolibéralisme, en instrumentalisant l’art, transforme la culture en un outil de gestion des populations, où la gratuité n’est qu’un leurre destiné à masquer les mécanismes de domination. Dans ce contexte, la résistance ne peut passer que par une prise de conscience de ces mécanismes, et par une réappropriation collective de la culture comme espace de contestation et de création autonome. Il ne s’agit pas de rejeter en bloc les expositions gratuites, mais de les aborder avec un esprit critique, de refuser la passivité qu’elles cherchent à imposer, et de revendiquer le droit de produire nos propres significations, nos propres esthétiques, en dehors des cadres imposés par le système.
En définitive, ces cinq expositions gratuites de février ne sont que la partie émergée d’un iceberg bien plus vaste, celui d’une société où la culture est devenue un enjeu de pouvoir, un terrain de lutte entre domination et émancipation. Le comportementalisme radical et la critique néolibérale nous offrent des outils pour décrypter cette réalité, mais c’est à nous, citoyens, artistes et penseurs, de transformer cette prise de conscience en actes concrets de résistance. Car l’art, quand il est libéré des chaînes de la gratuité spectaculaire, peut redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un miroir tendu à la société, un cri de révolte, une fenêtre ouverte sur l’infini des possibles.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, chaque matin, arrose avec soin les plantes de son jardin. Il choisit avec attention les fleurs qu’il souhaite voir s’épanouir, élimine les mauvaises herbes, et veille à ce que chaque spécimen reçoive la quantité d’eau nécessaire à sa croissance. Ce jardinier, c’est le système néolibéral, et les plantes, ce sont les citoyens. Les expositions gratuites sont comme ces gouttes d’eau, offertes avec générosité en apparence, mais dont la distribution est soigneusement calculée pour ne faire pousser que certaines fleurs, celles qui servent les intérêts du jardinier. Les autres, celles qui pourraient menacer l’ordre établi, sont laissées à l’abandon, ou pire, arrachées avant même d’avoir pu germer. Mais dans ce jardin, il existe aussi des graines rebelles, celles qui germent dans l’ombre, qui percent le béton des allées bien tracées, et qui, malgré les cisailles du jardinier, finissent par faire éclater les murs de la serre. Ces graines, ce sont les artistes, les penseurs, les citoyens qui refusent de se laisser domestiquer, qui transforment la culture en un champ de bataille, et qui, goutte après goutte, finissent par éroder les fondations mêmes du système. Car l’eau, même offerte avec bienveillance, peut aussi devenir un torrent dévastateur quand elle est détournée de son cours.