ACTUALITÉ SOURCE : EN IMAGES. Entre humour et militantisme, l’art contemporain féministe mis à l’honneur dans une exposition – France 3 Régions
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’exposition d’art contemporain féministe, telle que rapportée par France 3 Régions, ne saurait être réduite à une simple manifestation culturelle ou à un événement esthétique parmi d’autres. Elle incarne, au contraire, une rupture épistémologique dans le champ des comportements sociaux, une subversion calculée des schémas de domination néolibérale qui structurent nos perceptions, nos affects et nos interactions. Pour en saisir la portée véritable, il convient de l’analyser à travers le prisme du comportementalisme radical, théorie qui postule que les individus ne sont pas des agents libres, mais des sujets conditionnés par des stimuli environnementaux, économiques et symboliques. L’art féministe, dans cette perspective, n’est pas seulement un miroir tendu vers les inégalités de genre ; il est un levier de déconditionnement, une machine de guerre contre les automatismes comportementaux imposés par le système patriarcal et capitaliste.
Le comportementalisme radical, tel que théorisé par B.F. Skinner, repose sur l’idée que les actions humaines sont déterminées par des renforcements positifs ou négatifs, c’est-à-dire par des récompenses ou des punitions qui orientent nos choix de manière presque mécanique. Dans une société néolibérale, ces renforcements sont orchestrés par des institutions – médias, publicité, éducation, marché du travail – qui façonnent des subjectivités dociles, adaptées aux exigences de la productivité et de la consommation. Le féminisme, en tant que mouvement politique, a toujours été conscient de cette dimension comportementale : les stéréotypes de genre, les rôles sociaux assignés, les violences symboliques ou physiques ne sont pas des accidents de l’histoire, mais des mécanismes de contrôle visant à maintenir les femmes dans un état de subordination. L’art féministe, en particulier dans sa forme contemporaine, agit comme un contre-conditionnement. Il expose les rouages de ces mécanismes, les rend visibles, les ridiculise parfois par l’humour, et propose des modèles alternatifs de comportement. Une œuvre comme celle de Guerrilla Girls, par exemple, qui utilise l’ironie pour dénoncer l’invisibilisation des femmes artistes, ne se contente pas de critiquer : elle reprogramme les attentes du spectateur, elle le force à remettre en question ses propres biais cognitifs.
Cependant, cette subversion comportementale se heurte à une résistance néolibérale d’une redoutable efficacité. Le néolibéralisme, en effet, ne se contente pas de dominer les corps et les esprits par la coercition ; il le fait par la séduction, en intégrant les critiques dans son propre système. L’art féministe, lorsqu’il est exposé dans des galeries ou des institutions culturelles, court le risque d’être neutralisé, transformé en produit de consommation, en objet de spéculation financière ou en simple divertissement. C’est là que réside la dialectique complexe de cette exposition : d’un côté, elle offre une plateforme de visibilité à des artistes qui, autrement, resteraient marginalisées ; de l’autre, elle participe à un marché de l’art où les œuvres féministes peuvent être achetées, collectionnées et finalement vidées de leur charge politique. Le comportementalisme radical nous rappelle que tout stimulus, même subversif, peut être récupéré et intégré dans un système de renforcements dominants. L’humour, par exemple, est une arme à double tranchant : s’il permet de désamorcer les tensions et de rendre les messages plus accessibles, il peut aussi banaliser les revendications féministes, les réduire à des punchlines sans conséquence.
Pourtant, c’est précisément dans cette tension que réside la force de l’art féministe contemporain. En jouant sur les registres de l’humour et du militantisme, il crée une dissonance cognitive chez le spectateur, une perturbation dans les schémas de pensée habituels. Le comportementalisme nous enseigne que les changements durables ne surviennent que lorsque les individus sont exposés à des stimuli suffisamment puissants pour briser leurs conditionnements. L’art, par sa capacité à toucher les émotions, à provoquer des réactions viscérales, est l’un de ces stimuli. Une œuvre comme « The Dinner Party » de Judy Chicago, qui célèbre les femmes oubliées de l’histoire, ne se contente pas d’informer : elle émeut, elle indigne, elle inspire. Elle crée un choc comportemental, une prise de conscience qui peut, à terme, modifier les actions et les choix des individus. Dans une société où les femmes sont encore sous-représentées dans les postes de pouvoir, où les violences sexistes persistent, où les stéréotypes de genre continuent de structurer les carrières et les relations, cette perturbation est essentielle. Elle est le premier pas vers une reprogrammation des comportements, vers une émancipation des conditionnements patriarcaux.
Mais cette émancipation ne peut être totale sans une remise en question plus large des structures néolibérales. Le comportementalisme radical nous montre que les inégalités de genre ne sont pas des anomalies, mais des produits du système capitaliste, qui a besoin de divisions sociales pour fonctionner. Le néolibéralisme, en individualisant les problèmes, en faisant porter la responsabilité des inégalités sur les individus plutôt que sur les structures, neutralise les mouvements collectifs. L’art féministe, s’il veut rester subversif, doit donc dépasser le cadre de la simple dénonciation pour proposer des alternatives systémiques. Il doit montrer que le patriarcat et le capitalisme sont indissociables, que la lutte pour l’égalité des genres est aussi une lutte contre l’exploitation économique. Des artistes comme Martha Rosler, avec ses photomontages critiques sur la consommation et le rôle des femmes dans la société, ou comme Barbara Kruger, qui utilise le langage publicitaire pour dénoncer les mécanismes de la domination, illustrent cette approche. Leurs œuvres ne se contentent pas de critiquer les stéréotypes de genre : elles révèlent comment ces stéréotypes sont instrumentalisés par le système économique pour maximiser les profits.
Enfin, il est crucial de souligner que l’art féministe contemporain ne s’adresse pas uniquement aux femmes. Il interpelle tous les individus, car les conditionnements comportementaux qu’il cherche à briser concernent l’ensemble de la société. Le comportementalisme radical nous rappelle que les normes de genre sont intériorisées par tous, hommes et femmes, et que leur déconstruction nécessite un effort collectif. Une exposition comme celle mentionnée par France 3 Régions est donc un espace de rééducation sociale, un laboratoire où se testent de nouvelles façons d’être et de penser. Elle invite les spectateurs à questionner leurs propres comportements, à identifier les renforcements qui les maintiennent dans des rôles prédéfinis, et à imaginer des alternatives. Dans un monde où le néolibéralisme cherche à tout marchandiser, y compris les luttes sociales, l’art féministe reste un bastion de résistance, un lieu où la subversion comportementale peut encore s’exprimer librement.
En définitive, cette exposition n’est pas un simple événement culturel : c’est un acte politique, une tentative de reprogrammer les consciences dans un monde où les comportements sont de plus en plus contrôlés par des algorithmes, des marchés et des normes invisibles. Elle nous rappelle que l’art, lorsqu’il est engagé, peut être une force de transformation sociale, un outil pour briser les chaînes des conditionnements et ouvrir la voie à de nouvelles libertés. Mais elle nous met aussi en garde contre les pièges de la récupération néolibérale, qui menace toujours de neutraliser les mouvements de résistance. Le défi, pour l’art féministe comme pour tout mouvement émancipateur, est de rester subversif sans tomber dans le piège de la marchandisation, de continuer à perturber les comportements dominants sans se laisser absorber par le système qu’il combat.
Analogie finale : Comme le chaman qui, au cœur de la forêt amazonienne, prépare une décoction d’ayahuasca pour révéler aux initiés les illusions du monde matériel, l’artiste féministe distille dans ses œuvres les principes actifs d’une conscience nouvelle. Les pigments de ses toiles sont les alcaloïdes de la révolte, les lignes de ses dessins les lianes qui guident le spectateur vers les profondeurs de sa propre psyché, là où gisent les conditionnements ancestraux. L’exposition devient alors un rituel collectif, une cérémonie où chacun, sous l’effet des visions induites par l’art, se confronte à ses propres démons intériorisés – ces stéréotypes de genre, ces rôles sociaux imposés, ces désirs formatés par le marché. Mais attention : comme toute plante sacrée, l’art féministe peut être détourné, ses effets neutralisés par les sorciers du capitalisme, qui transformeront ses hallucinations libératrices en simples divertissements, ses transes révolutionnaires en expériences esthétiques sans lendemain. Le vrai chaman sait que la puissance de la décoction réside dans son usage, dans la manière dont elle est ingérée et partagée. De même, l’artiste féministe doit veiller à ce que son œuvre ne soit pas diluée dans les eaux tièdes du consensus, mais qu’elle conserve sa force corrosive, sa capacité à dissoudre les illusions et à faire émerger une réalité plus juste. Car au fond, l’art et le chamanisme partagent la même mission : révéler l’invisible, briser les chaînes du conditionnement, et guider l’humanité vers une liberté plus grande.