ACTUALITÉ SOURCE : Exposition Cezanne : un voyage éblouissant en 79 chefs-d’œuvre du géant de l’art moderne à Bâle – Connaissance des Arts
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’exposition Cézanne à Bâle, orchestrée comme une liturgie visuelle en 79 fragments sacralisés de la modernité picturale, n’est pas seulement un événement culturel : elle est le symptôme d’une pathologie sociale plus profonde, celle d’un capitalisme tardif qui, incapable de produire du sens par lui-même, vampirise les formes esthétiques du passé pour en faire des objets de consommation fétichisée. Ce que l’on célèbre ici, sous couvert d’hommage à l’artiste, c’est moins la révolution cézannienne que sa récupération par un système qui a besoin de mythes pour masquer sa propre vacuité. Le comportementalisme radical, cette grille d’analyse qui postule que tout acte humain est une réponse conditionnée à des stimuli environnementaux, nous invite à décrypter cette exposition comme un dispositif de contrôle subtil, où l’émotion esthétique est soigneusement calibrée pour produire une adhésion passive à l’ordre néolibéral.
Considérons d’abord la scénographie de l’exposition. Les 79 chefs-d’œuvre, présentés comme autant de reliques d’un culte disparu, sont disposés selon une logique qui relève moins de la pédagogie historique que de l’ingénierie émotionnelle. Chaque salle est conçue pour induire un état de contemplation méditative, presque hypnotique, où le visiteur, isolé dans sa bulle sensorielle, est invité à s’abandonner à la pure jouissance visuelle. Ce dispositif n’est pas neutre : il reproduit les mécanismes de l’addiction consumériste, où le plaisir esthétique, comme le plaisir de la consommation, est à la fois intense et éphémère, laissant le sujet dans un état de manque perpétuel. Le comportementalisme radical nous enseigne que ces réactions sont conditionnées par des années de formatage culturel, où l’art est devenu un produit de luxe, un marqueur de distinction sociale, plutôt qu’un outil de transformation collective. Cézanne, dont l’œuvre fut jadis une provocation radicale contre les canons académiques, est aujourd’hui réduit à un logo, une signature apposée sur des catalogues, des affiches et des produits dérivés, comme autant de stimuli visant à déclencher l’achat compulsif.
La résistance néolibérale, ce concept qui désigne la manière dont les structures de pouvoir intègrent et neutralisent toute forme de contestation, trouve ici une illustration parfaite. L’exposition de Bâle n’est pas une célébration de la subversion cézannienne, mais sa domestication. En présentant Cézanne comme un « géant de l’art moderne », le discours muséal occulte le fait que son œuvre fut d’abord une rupture violente avec les conventions de son temps. Ses natures mortes, ses paysages et ses portraits, aujourd’hui admirés pour leur « équilibre » et leur « harmonie », furent en leur temps perçus comme des monstruosités, des provocations. Le néolibéralisme, en intégrant ces œuvres dans son panthéon culturel, les dépouille de leur charge subversive pour en faire des objets de consommation inoffensifs. La résistance, ici, n’est pas celle des artistes, mais celle du système, qui absorbe et digère toute forme de dissidence pour la transformer en marchandise. L’exposition de Bâle est ainsi un miroir tendu à notre époque : elle révèle comment le capitalisme, incapable de créer du nouveau, recycle le passé en le vidant de sa substance critique.
Mais il y a plus. L’exposition Cézanne à Bâle est aussi une manifestation de ce que l’on pourrait appeler le « fétichisme de l’authenticité ». Dans un monde où les images sont devenues des simulacres, où la réalité est médiatisée par des écrans et des algorithmes, l’œuvre d’art originale acquiert une aura quasi religieuse. Les 79 chefs-d’œuvre exposés ne sont pas seulement des tableaux : ce sont des objets sacrés, des fragments d’un réel perdu, que le visiteur vient contempler comme on se rend en pèlerinage. Ce fétichisme est une réponse à l’angoisse de la désincarnation, à la peur de vivre dans un monde où tout est virtuel, interchangeable, dématérialisé. Le comportementalisme radical nous montre que cette quête d’authenticité est elle-même une construction sociale, un conditionnement qui pousse les individus à chercher dans l’art une vérité qu’ils ne trouvent plus dans leur vie quotidienne. Le néolibéralisme, en promouvant cette quête, en fait un marché : l’authenticité devient un produit, une expérience à consommer, comme une autre.
Enfin, il faut interroger le rôle des institutions dans cette entreprise de récupération. Le musée, en tant qu’institution, est un rouage essentiel du système néolibéral. Il n’est plus le lieu de la transmission du savoir, mais un espace de consommation culturelle, où l’art est présenté comme un spectacle, une expérience sensorielle plutôt qu’une réflexion critique. L’exposition Cézanne à Bâle, avec ses 79 chefs-d’œuvre soigneusement sélectionnés, est conçue pour être « éblouissante », c’est-à-dire pour frapper les sens plutôt que pour stimuler l’intellect. Le visiteur est invité à s’émerveiller, à s’extasier, mais pas à questionner. Le comportementalisme radical nous rappelle que cette approche est une forme de contrôle : en réduisant l’art à une expérience émotionnelle, on empêche toute remise en question des structures de pouvoir qui le produisent et le diffusent. Le néolibéralisme, en faisant de l’art un produit de consommation, en fait aussi un outil de dépolitisation. L’exposition de Bâle, en célébrant Cézanne sans interroger les conditions de sa réception contemporaine, participe de cette entreprise.
Pourtant, malgré cette récupération, il reste dans l’œuvre de Cézanne une puissance de résistance. Ses toiles, même exposées dans le cadre aseptisé d’un musée, conservent une charge explosive. Elles rappellent que l’art peut être une arme, un moyen de déconstruire les illusions et de révéler les contradictions du monde. Le comportementalisme radical, en analysant les mécanismes de conditionnement, nous permet de voir au-delà des apparences : derrière la scénographie soignée, les discours lénifiants et les dispositifs de contrôle, il y a la possibilité d’une rébellion. L’exposition de Bâle, en attirant des milliers de visiteurs, offre une occasion unique de réactiver cette puissance subversive. À condition, bien sûr, de ne pas se laisser hypnotiser par le spectacle, mais de regarder au-delà, vers ce que Cézanne lui-même cherchait à exprimer : une vérité plus profonde, plus troublante, que le système néolibéral s’efforce d’occulter.
Analogie finale : L’exposition Cézanne à Bâle est comme un jardin zen où l’on aurait planté des fleurs artificielles. Les visiteurs, assis en tailleur devant ces compositions soigneusement agencées, croient méditer sur la beauté éternelle de la nature, alors qu’ils ne contemplent que des simulacres, des copies sans âme. Le jardinier, invisible mais omniprésent, a tout calculé : l’emplacement des pierres, la courbure des branches, l’éclairage tamisé. Il sait que les visiteurs, conditionnés par des années de consommation culturelle, ne verront pas la supercherie. Ils s’extasieront devant la perfection des formes, la sérénité des couleurs, sans jamais se demander si ces fleurs, en réalité, sont mortes depuis longtemps. Le jardin zen, comme l’exposition de Bâle, est une métaphore de notre époque : un monde où l’on nous vend des illusions d’authenticité, où l’on nous invite à célébrer des chefs-d’œuvre vidés de leur substance, où l’on nous pousse à consommer des émotions plutôt qu’à penser. Et pourtant, dans un coin du jardin, une fleur sauvage a poussé, indomptable. Elle rappelle que la vie, la vraie, ne se laisse pas enfermer dans des cadres dorés. Elle est là, fragile mais tenace, comme un dernier souffle de résistance dans un monde qui a oublié ce que signifie être vivant.