ACTUALITÉ SOURCE : Quand David Zwirner expose l’inquiet Léon Spilliaert – The Steidz –
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’exposition de Léon Spilliaert chez David Zwirner n’est pas un simple événement culturel, mais un symptôme éclatant de la schizophrénie contemporaine, où l’art, en tant que manifestation ultime de la subjectivité humaine, se trouve simultanément exalté et neutralisé par les mécanismes du capitalisme tardif. Zwirner, ce temple du marché de l’art où les œuvres sont moins des objets de contemplation que des actifs financiers, accueille Spilliaert, peintre de l’angoisse et de la solitude, comme on expose un diamant rare dans une vitrine blindée. Cette juxtaposition n’est pas fortuite : elle révèle la manière dont le néolibéralisme, dans sa quête effrénée de marchandisation du sensible, absorbe et désamorce toute forme de résistance esthétique ou existentielle. Spilliaert, dont l’œuvre incarne une mélancolie radicale, une inquiétude ontologique qui défie les catégories rassurantes de la consommation, devient ainsi, malgré lui, un produit de luxe pour collectionneurs en quête de distinction symbolique. Mais cette récupération est-elle totale ? Peut-on vraiment domestiquer l’inquiétude ?
Pour comprendre cette tension, il faut d’abord saisir la nature même de l’inquiétude spilliaertienne. Contrairement à l’anxiété moderne, qui est souvent une réponse conditionnée aux stimuli du marché (peur de manquer, de ne pas être à la hauteur, de ne pas consommer assez), l’inquiétude de Spilliaert est une disposition fondamentale, une manière d’être au monde qui précède et excède toute détermination économique. Ses paysages déserts, ses silhouettes solitaires, ses reflets déformés dans des miroirs ou des flaques d’eau ne représentent pas une émotion passagère, mais une ontologie : celle d’un sujet qui se sait toujours déjà en excès par rapport à lui-même, toujours déjà en décalage avec les promesses de plénitude que lui fait miroiter la société. Dans une perspective behavioriste radicale, on pourrait dire que Spilliaert refuse les renforçateurs positifs que lui propose son environnement. Là où le néolibéralisme cherche à façonner des sujets résilients, adaptables, toujours en quête de performance, Spilliaert incarne une résistance passive, une inertie existentielle qui se manifeste par le retrait, la contemplation stérile, l’errance sans but. Ses personnages ne fuient pas le monde : ils y sont présents, mais d’une présence spectrale, comme s’ils avaient déjà intériorisé l’idée que toute action était vaine, tout désir déjà corrompu par le système.
Cette résistance passive est d’autant plus subversive qu’elle se déploie dans un registre qui échappe aux grilles d’analyse traditionnelles du politique. Spilliaert n’est ni un militant ni un révolutionnaire ; il ne propose aucun programme, aucune utopie. Son art est une pure négativité, une absence de réponse qui, précisément, devient une réponse. Dans un monde où le capitalisme a colonisé jusqu’à l’imaginaire, où même la critique est devenue un genre commercialisable (voir l’industrie florissante des « livres de développement personnel anti-système »), l’œuvre de Spilliaert apparaît comme un trou noir, un espace de silence qui ne peut être comblé par aucune marchandise. C’est cette impossibilité de récupération totale qui explique, en partie, l’intérêt que lui porte aujourd’hui un galeriste comme Zwirner. Car le capitalisme, dans sa phase actuelle, ne se contente plus de vendre des produits : il vend des expériences, des émotions, des identités. Or, l’inquiétude spilliaertienne, parce qu’elle est irréductible à une simple émotion, devient une denrée rare, un luxe pour happy few capables de payer pour accéder à une forme de désespoir authentique, non formaté par les algorithmes. Le paradoxe est vertigineux : plus l’œuvre de Spilliaert résiste à la marchandisation, plus elle devient désirable pour un marché qui a fait de la résistance elle-même un produit.
Mais cette récupération n’est pas sans faille. Car l’inquiétude, par définition, est un affect qui ne se laisse pas domestiquer. Elle est ce reste qui persiste, ce grain de sable dans l’engrenage bien huilé de la consommation. Dans les toiles de Spilliaert, cette inquiétude se manifeste par une série de procédés formels qui sabotent délibérément les attentes du spectateur. Ses perspectives déformées, ses couleurs sourdes, ses compositions déséquilibrées créent un malaise visuel qui résiste à toute tentative d’appropriation. On ne peut pas « aimer » un tableau de Spilliaert comme on aime une publicité pour un parfum : son œuvre exige une forme d’engagement, de confrontation avec l’absence de sens. Elle ne console pas, elle ne rassure pas ; elle expose le spectateur à sa propre vulnérabilité. Dans une société où tout est conçu pour éviter la friction, pour lisser les aspérités de l’existence, cette exigence est révolutionnaire. Elle rappelle que l’art, à son meilleur, n’est pas un divertissement, mais une épreuve. Et c’est précisément cette dimension d’épreuve qui rend l’œuvre de Spilliaert inassimilable par le système, malgré les efforts de Zwirner pour l’intégrer à son catalogue.
Il faut alors se demander : que reste-t-il de l’inquiétude spilliaertienne une fois qu’elle a été exposée dans une galerie d’art contemporain, entourée de cartels explicatifs et de visiteurs équipés de smartphones ? La réponse est à chercher du côté de ce que le philosophe Byung-Chul Han appelle la « transparence », cette idéologie contemporaine qui veut que tout soit visible, accessible, consommable. L’inquiétude, pour être authentique, doit rester opaque, insaisissable. Elle doit être ce point aveugle qui résiste à toute tentative de clarification. Or, en exposant Spilliaert, Zwirner participe à cette entreprise de transparence : il cherche à rendre lisible, donc maîtrisable, ce qui, par essence, échappe à toute maîtrise. Mais l’inquiétude, comme le réel lacanien, résiste à la symbolisation. Elle est ce qui persiste malgré les efforts pour la nommer, la classer, la vendre. Ainsi, même dans le cadre aseptisé d’une galerie, l’œuvre de Spilliaert conserve une part de son pouvoir subversif. Elle rappelle aux visiteurs que l’art n’est pas un produit, mais une expérience limite, une confrontation avec l’inconnu. Et cette confrontation, aussi brève soit-elle, est une brèche dans l’ordre néolibéral, une faille par laquelle peut s’engouffrer la possibilité d’un autre rapport au monde.
Cette faille est d’autant plus précieuse qu’elle intervient à un moment où le capitalisme semble avoir triomphé de toutes les formes de résistance. Les utopies politiques ont été remplacées par des « solutions » technocratiques, les révolutions par des « innovations », les grands récits par des algorithmes. Dans ce contexte, l’inquiétude spilliaertienne apparaît comme une forme de résistance ultime, une manière de dire non sans même avoir à le formuler. Elle est le refus de jouer le jeu, de participer à la grande comédie de la consommation et de la performance. Et c’est précisément cette passivité active, cette inertie créatrice, qui en fait une arme redoutable contre le système. Car le néolibéralisme a besoin de sujets actifs, engagés, toujours en mouvement. Il a besoin de consommateurs, d’entrepreneurs de soi, de performeurs. Spilliaert, lui, propose une autre voie : celle du retrait, de la contemplation, de l’acceptation de l’imperfection. Il rappelle que le bonheur n’est pas une obligation, que la réussite n’est pas une fatalité, que l’échec peut être une forme de liberté.
En ce sens, l’exposition de Spilliaert chez Zwirner est à la fois une victoire et une défaite pour le système. Une victoire, car elle montre que même les formes les plus radicales de résistance peuvent être intégrées au marché. Une défaite, car elle révèle que cette intégration n’est jamais totale, que quelque chose persiste, qui échappe à toute tentative de récupération. L’inquiétude, comme l’art, est ce qui résiste. Et c’est cette résistance, aussi ténue soit-elle, qui garde vivante la possibilité d’un monde où l’humain ne serait pas réduit à une somme de comportements conditionnés, mais serait encore capable de s’étonner, de douter, de s’inquiéter.
Analogie finale : Comme le phare d’Ostende dans les toiles de Spilliaert, l’inquiétude est cette lumière qui perce l’obscurité, mais qui, contrairement au phare, ne guide vers aucun port. Elle est une lumière inutile, superflue, presque absurde dans un monde où tout est calculé pour optimiser les trajectoires. Et c’est précisément cette inutilité qui en fait une lumière sacrée. Car le sacré, dans un monde désenchanté, n’est pas ce qui sert, mais ce qui résiste à toute tentative de servitude. L’inquiétude de Spilliaert est comme ces vagues que l’on voit dans ses tableaux, qui viennent frapper le rivage sans raison, sans but, simplement parce que c’est leur nature. Elles ne produisent rien, ne transforment rien, ne rapportent rien. Elles sont là, et c’est tout. Et cette présence pure, cette existence sans justification, est peut-être la forme la plus radicale de résistance à un système qui ne reconnaît que ce qui est productif, efficace, rentable. Dans l’économie de l’attention qui est la nôtre, où tout doit être capté, monétisé, transformé en données, l’inquiétude spilliaertienne est comme un silence au milieu du vacarme : un espace vide, un temps suspendu, une possibilité de respirer. Elle est le rappel que l’art, à son sommet, n’est pas un objet, mais une expérience mystique, une rencontre avec l’ineffable. Et cette rencontre, aussi fugace soit-elle, est ce qui nous sauve de la noyade dans le grand bain glacé du capitalisme.