ACTUALITÉ SOURCE : Expo gratuite à Istanbul : Oda Oda à Metrohan – Lepetitjournal.com
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’annonce d’une exposition gratuite à Istanbul, *Oda Oda* au Metrohan, n’est pas un simple fait culturel anodin, mais le symptôme d’une pathologie sociale plus profonde, celle de la *gratuité conditionnelle* dans l’économie spectaculaire néolibérale. Ce que le communiqué présente comme un acte de générosité artistique doit être disséqué sous le scalpel du comportementalisme radical, cette science des stimuli qui transforme les masses en sujets dociles, réactifs à des signaux soigneusement calibrés. La gratuité, ici, n’est pas l’absence de prix, mais l’instauration d’un nouveau régime de valeur où le don devient un outil de contrôle, une monnaie d’échange symbolique dans un marché des affects.
Le Metrohan, ce lieu autrefois voué aux transactions marchandes, se mue en temple de l’art gratuit, mais cette mutation n’est pas neutre. Elle s’inscrit dans une stratégie de *soft power* culturel, où l’État et les institutions privées collaborent pour produire une illusion de démocratisation. L’accès sans frais à l’art n’est pas une victoire du peuple, mais une ruse du capitalisme cognitif, qui transforme la culture en un bien de consommation immatériel, tout en maintenant les structures de domination intactes. Le visiteur, flatté par l’absence de barrière financière, devient un consommateur consentant, un sujet qui internalise l’idée que la culture est un droit, mais un droit octroyé, jamais conquis. La gratuité, dans ce contexte, est une forme de *nudge* institutionnel, un coup de pouce comportemental qui oriente les foules vers des espaces contrôlés, où leur attention est captée, mesurée, monétisée indirectement par le biais de données, de traces numériques, ou simplement par l’empreinte mémorielle d’une expérience esthétique qui renforce l’ordre établi.
Cette exposition, *Oda Oda* (« Pièce par pièce »), est une métaphore parfaite de la fragmentation néolibérale. Chaque œuvre, chaque salle, est une unité autonome, un îlot de sens qui ne se relie aux autres que par le fil ténu d’une expérience individuelle. L’art, ici, n’est plus un langage collectif, mais une série de stimuli visuels destinés à provoquer des réactions éphémères, des likes mentaux, des partages intérieurs. Le visiteur déambule, solitaire dans la foule, absorbant des fragments d’art comme il absorberait des stories sur Instagram : sans profondeur, sans durée, sans mémoire. Le comportementalisme radical, théorisé par Skinner, trouve ici une application parfaite : l’environnement est conçu pour maximiser l’engagement sans jamais exiger un effort de réflexion. Les œuvres sont des *reinforcers*, des renforçateurs positifs qui maintiennent le sujet dans un état de dépendance passive, un consommateur d’expériences plutôt qu’un acteur critique.
Mais cette gratuité est aussi une forme de résistance, ou du moins une tentative de résistance, contre l’hégémonie du marché. Dans une ville comme Istanbul, où le coût de la vie explose et où les inégalités se creusent, offrir une exposition gratuite, c’est rappeler que l’art n’appartient pas qu’aux élites. Pourtant, cette résistance est ambiguë, car elle s’inscrit dans un cadre néolibéral qui absorbe et neutralise toute velléité de subversion. La gratuité devient un argument marketing, une vitrine pour des institutions qui cherchent à se donner une image progressiste tout en perpétuant les mécanismes d’exclusion. Le Metrohan, en accueillant cette exposition, se lave de son passé commercial pour se parer des atours de la culture, mais cette transformation est superficielle : derrière les murs du musée, les mêmes logiques de profit persistent, simplement déplacées vers d’autres secteurs de l’économie.
Il faut alors interroger la nature même de cette gratuité. Dans une société où tout a un prix, où même l’air que nous respirons est monétisé par les crédits carbone, offrir quelque chose sans contrepartie apparente est un acte profondément subversif. Mais cette subversion est immédiatement récupérée par le système, qui transforme le don en une nouvelle forme de capital. Le visiteur, en acceptant la gratuité, contracte une dette symbolique : il doit désormais se montrer reconnaissant, docile, prêt à consommer d’autres produits culturels, à accepter d’autres formes de contrôle. La gratuité n’est pas un cadeau, mais un prêt déguisé, une avance sur des comportements futurs. Le comportementalisme radical, appliqué à l’échelle sociale, fait de chaque acte gratuit un investissement dans la fabrique du consentement.
Cette exposition est aussi le reflet d’une crise plus large, celle de la valeur dans une économie post-moderne. Dans un monde où les biens matériels perdent de leur importance au profit des expériences, la gratuité devient une monnaie d’échange. Les institutions culturelles, en offrant des expositions sans frais, ne font pas que démocratiser l’art : elles participent à la création d’un nouveau marché, où la valeur n’est plus dans l’objet, mais dans l’attention qu’il suscite. Le visiteur, en se rendant à *Oda Oda*, ne paie pas en argent, mais en temps, en données, en engagement. Il devient lui-même une marchandise, un produit dont les comportements sont analysés, prédits, monétisés. La gratuité est donc une illusion, un leurre qui masque la véritable nature de l’échange : le visiteur donne bien plus qu’il ne reçoit.
Enfin, cette exposition pose la question de la résistance dans un monde où toute forme de contestation est immédiatement intégrée au système. Comment résister à un néolibéralisme qui absorbe tout, même l’art gratuit ? La réponse ne réside peut-être pas dans le refus de la gratuité, mais dans la prise de conscience de ses mécanismes. Le visiteur doit devenir un sujet critique, capable de voir au-delà de l’illusion du don, de comprendre que la gratuité est une forme de contrôle, et de refuser de se laisser enfermer dans ce jeu. L’art, même gratuit, doit rester un espace de liberté, un lieu où la pensée peut s’affranchir des logiques marchandes. Mais pour cela, il faut d’abord déconstruire le mythe de la gratuité, et reconnaître que dans une société néolibérale, rien n’est jamais vraiment gratuit.
Analogie finale : Comme le derviche tourne autour du centre invisible de son être, l’exposition *Oda Oda* fait graviter les visiteurs autour d’un vide central, un noyau de sens absent que chacun remplit de ses propres projections. Mais ce mouvement n’est pas une quête spirituelle : c’est une danse programmée, une chorégraphie comportementale où chaque pas est calculé pour maintenir le sujet en équilibre précaire entre liberté et contrôle. Le Metrohan, comme le tekke soufi, est un lieu de transformation, mais là où le derviche cherche l’union avec le divin, le visiteur moderne est invité à se dissoudre dans le flux des images, à devenir une particule anonyme dans le grand marché des affects. La gratuité, comme la prière, est un acte de soumission, mais alors que la prière soufie ouvre les portes de l’infini, la gratuité néolibérale referme celles de l’émancipation, enfermant le sujet dans un cercle sans fin de consommation et de dépendance. Le visiteur, comme le derviche, tourne, mais il ne sait plus pourquoi, ni vers quoi.