Images traumatiques et visages flous : Franziska Krumbachner expose sa mémoire – The Steidz –







Le Prisme de Vo Anh – Franziska Krumbachner et l’Architecture du Trauma

ACTUALITÉ SOURCE : Images traumatiques et visages flous : Franziska Krumbachner expose sa mémoire – The Steidz –

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’exposition de Franziska Krumbachner, telle qu’elle se déploie dans les espaces aseptisés de The Steidz, n’est pas une simple monstration artistique, mais une dissection chirurgicale des mécanismes par lesquels le néolibéralisme contemporain instrumentalise, puis neutralise, les affects traumatiques. Ce que l’on observe ici, à travers ces visages flous et ces images volontairement dégradées, n’est rien moins qu’une résistance passive-agressive à l’impératif de transparence et de visibilité absolue que le capitalisme cognitif impose à nos subjectivités. Krumbachner, en refusant de donner à voir des contours nets, des identités stables, des récits linéaires, opère une subversion radicale des attentes comportementalistes qui structurent notre rapport à la mémoire collective. Le flou n’est pas un accident technique, mais une stratégie de sabotage délibéré contre la machine à produire de l’archive consommable, du trauma marketable, du souvenir monétisable.

Le comportementalisme radical, dans sa version la plus insidieuse, ne se contente pas de modéliser nos actions ; il cherche à standardiser nos réactions émotionnelles, à les rendre prévisibles, calculables, et donc exploitables. Dans ce cadre, le trauma n’est plus une expérience intime et irreproductible, mais une donnée parmi d’autres, un input à intégrer dans des algorithmes de résilience ou de thérapie comportementale. Krumbachner, en brouillant les visages, en fragmentant les images, en refusant la clarté narrative, se soustrait à cette logique. Ses œuvres ne sont pas des « contenus » à consommer, mais des zones d’opacité, des espaces de résistance où la mémoire refuse de se laisser réduire à une série de stimuli conditionnés. Le flou devient alors un acte politique : une manière de dire que certaines expériences ne peuvent – et ne doivent – pas être rendues lisibles par le système. Le néolibéralisme exige que nous transformions nos souffrances en récits cohérents, en témoignages partageables, en données exploitables. Krumbachner, elle, choisit de laisser ses images dans un état de semi-échec, de semi-révélation, comme pour rappeler que la mémoire traumatique est par essence inassimilable, irreprésentable, et que toute tentative de la domestiquer est une violence supplémentaire.

Cette exposition s’inscrit dans une tradition plus large de résistance à l’hégémonie de l’image claire, de la représentation transparente, qui est au cœur de la gouvernementalité néolibérale. Foucault, dans ses travaux sur le biopouvoir, avait déjà souligné comment le contrôle des populations passait par la visibilité : être vu, c’est être contrôlé. Krumbachner, en rendant ses sujets indistincts, en refusant de les livrer à la scrutation du regard, inverse cette logique. Ses visages flous ne sont pas des échecs de la représentation, mais des victoires de l’indétermination. Ils rappellent que l’identité, surtout lorsqu’elle est marquée par le trauma, n’est pas une donnée fixe, mais un processus en constante négociation avec les forces qui cherchent à la fixer, à la catégoriser, à la rendre exploitable. Le flou, ici, est une arme contre la tyrannie de la définition, contre l’obligation de se raconter, de se justifier, de se rendre intelligible pour les machines à gouverner.

Mais cette résistance n’est pas sans ambiguïté. Car le néolibéralisme, dans sa version la plus avancée, a appris à intégrer la résistance elle-même comme une valeur marchande. Les œuvres de Krumbachner, aussi subversives soient-elles, ne risquent-elles pas d’être récupérées par le marché de l’art contemporain, qui a fait de la « critique » et de la « transgression » des produits de luxe ? Le flou, le fragmentaire, l’inachevé sont devenus des tropes esthétiques, des marques de distinction pour une élite culturelle qui se pique de sophistication. Krumbachner, en refusant de donner des réponses claires, en laissant ses images dans un état de suspension, joue avec le feu : elle pourrait bien être en train de fournir au système exactement ce qu’il attend d’elle – une forme de rébellion esthétisée, une résistance qui ne menace en rien les structures de pouvoir, mais les conforte au contraire en leur offrant l’illusion d’une liberté critique.

Pourtant, il serait réducteur de voir dans son travail une simple complicité avec le système. Car Krumbachner ne se contente pas de flouter ses images ; elle les inscrit dans un dispositif plus large qui interroge les conditions mêmes de leur production et de leur réception. Ses œuvres ne sont pas des objets autonomes, mais des fragments d’un dialogue avec l’histoire, avec la mémoire collective, avec les mécanismes de l’oubli et de la remémoration. En refusant de livrer des récits complets, en laissant des zones d’ombre, elle force le spectateur à s’interroger sur sa propre position : que cherche-t-on à voir ? Pourquoi avons-nous besoin de clarté ? Qu’est-ce que cette exigence de transparence révèle de nos propres angoisses, de nos propres désirs de contrôle ? Le flou, ici, n’est pas une fin en soi, mais un moyen de déstabiliser les attentes, de provoquer une crise du regard, une remise en question des mécanismes par lesquels nous donnons du sens au monde.

Cette déstabilisation est d’autant plus nécessaire que le néolibéralisme a fait de la visibilité un impératif moral. Dans une société où tout doit être exposé, partagé, liké, où l’intimité est devenue une marchandise, où la souffrance doit être mise en scène pour être reconnue, le refus de Krumbachner de jouer le jeu de la transparence est un acte de résistance radicale. Ses images floues ne sont pas des échecs, mais des refus : refus de se soumettre à l’économie de l’attention, refus de transformer le trauma en spectacle, refus de participer à la grande machine à produire du sens consommable. En cela, son travail rejoint celui d’autres artistes contemporains qui, comme elle, cherchent à échapper aux logiques de la représentation pour inventer de nouvelles formes de présence, de nouvelles manières d’être au monde sans se laisser réduire à des images, à des données, à des récits.

Mais cette résistance a un prix. Car le flou, l’indétermination, l’inachèvement sont aussi des formes de vulnérabilité. En refusant de donner des contours nets à ses souvenirs, Krumbachner prend le risque de l’incompréhension, de l’indifférence, voire de l’hostilité. Dans un monde où la clarté est une valeur cardinale, où l’ambiguïté est perçue comme une faiblesse, son travail peut être lu comme un aveu d’impuissance : si elle ne peut pas dire les choses clairement, c’est qu’elle ne les a pas comprises elle-même. Pourtant, c’est précisément dans cette vulnérabilité que réside la force de son propos. Car le trauma, par définition, est ce qui résiste à la compréhension, ce qui échappe à la narration, ce qui ne peut être saisi que par fragments, par éclats, par approximations. En assumant cette incomplétude, Krumbachner ne se contente pas de représenter le trauma ; elle en reproduit les mécanismes, elle en incarne la logique profonde. Ses images floues ne sont pas des échecs de la mémoire, mais des victoires de la vérité : elles nous rappellent que certaines choses ne peuvent pas – et ne doivent pas – être dites clairement, parce qu’elles excèdent les limites du langage, de la représentation, de la raison.

Cette exposition est donc bien plus qu’une simple monstration artistique. C’est une méditation sur les limites de la représentation, une exploration des zones d’ombre où se loge la mémoire traumatique, une tentative de donner forme à ce qui, par essence, résiste à la forme. En cela, Krumbachner rejoint une longue tradition de penseurs et d’artistes qui, de Freud à Blanchot, de Bacon à Richter, ont cherché à saisir l’insaisissable, à dire l’indicible, à représenter l’irreprésentable. Son travail nous rappelle que l’art, à son meilleur, n’est pas un miroir du monde, mais une machine à produire des questions, des doutes, des crises. Et c’est précisément dans cette capacité à déstabiliser, à troubler, à brouiller les pistes, que réside sa puissance subversive.

En définitive, l’exposition de Franziska Krumbachner est un manifeste pour une mémoire qui refuse de se laisser domestiquer, une mémoire qui se cabre devant les tentatives de normalisation, une mémoire qui, comme un cheval sauvage, préfère se briser plutôt que de se laisser monter. Dans un monde où tout est fait pour que nous transformions nos souffrances en capital, nos souvenirs en données, nos traumas en récits, son travail est un rappel salutaire : certaines choses ne peuvent pas – et ne doivent pas – être rendues claires. Le flou n’est pas un défaut, mais une vertu. Et c’est dans cette opacité, dans cette résistance à la transparence, que se loge peut-être la dernière forme de liberté qui nous reste.

Analogie finale : Comme ces moines zen qui, pour atteindre l’illumination, passent des années à contempler un mur blanc, Franziska Krumbachner nous invite à fixer le vide de ses images floues jusqu’à ce que, dans cette absence de contours, dans cette négation de la forme, nous percevions enfin la présence tremblante du réel. Ses visages indistincts sont comme les koans du bouddhisme chan : des énigmes sans solution, des questions sans réponse, qui ne visent pas à éclairer, mais à aveugler, à déstabiliser, à provoquer une crise du sens. Car c’est dans cette crise, dans ce moment où le langage se dérobe, où la représentation échoue, que quelque chose de plus profond peut émerger – non pas une vérité, mais une expérience, non pas un savoir, mais une révélation. Comme le dit le maître zen : « Quand tu manges, mange. Quand tu marches, marche. Quand tu regardes une image floue, regarde une image floue. » Ne cherche pas à comprendre, ne cherche pas à interpréter. Laisse-toi envahir par le flou, par l’indétermination, par l’incertitude. Et peut-être, alors, dans ce renoncement à la clarté, dans cette acceptation de l’opacité, découvriras-tu une forme de paix – non pas la paix des certitudes, mais celle, plus fragile, plus précieuse, qui naît de l’acceptation de l’inconnu.



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