Les Maîtres de l’art contemporain : un podcast à écouter en ligne | France Culture – Radio France







Les Maîtres de l’art contemporain : Une dissection comportementaliste et néolibérale

ACTUALITÉ SOURCE : Les Maîtres de l’art contemporain : un podcast à écouter en ligne | France Culture – Radio France

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce de la diffusion du podcast Les Maîtres de l’art contemporain sur France Culture n’est pas un simple événement médiatique. Elle constitue un symptôme, un épiphénomène révélateur des mécanismes de contrôle comportemental qui structurent notre époque néolibérale. Pour en saisir la portée, il faut déconstruire cette initiative non comme une offre culturelle neutre, mais comme un dispositif de normalisation esthétique et idéologique, où l’art contemporain se mue en instrument de soumission douce, en laboratoire de conditionnement des masses. Le podcast, en tant que medium, incarne cette transition vers une consommation passive et fragmentée de la pensée, où la complexité est réduite à des séquences digestes, adaptées aux rythmes effrénés du capitalisme cognitif. France Culture, institution prétendument critique, se révèle ici complice d’un système qui transforme l’art en produit dérivé, en objet de spéculation symbolique, tout en feignant de le démocratiser.

Le comportementalisme radical, tel que théorisé par Skinner et ses héritiers, nous enseigne que tout stimulus est une forme de contrôle, et que l’environnement médiatique est le premier architecte de nos comportements. Le podcast, par sa nature même, est un outil de conditionnement opérant : il s’insinue dans les interstices du quotidien, colonise les temps morts, et impose une cadence rythmée par les algorithmes de recommandation. En proposant une série sur les « maîtres » de l’art contemporain, France Culture ne fait pas œuvre d’éducation, mais participe à la fabrication d’une doxa, d’un panthéon esthétique validé par l’institution. Les figures choisies – invariablement les mêmes : Duchamp, Warhol, Beuys, Bourriaud – ne sont pas des artistes, mais des marques, des icônes dont la valeur symbolique est indexée sur leur capacité à générer du capital culturel. Leur consécration dans un podcast grand public n’est pas un hasard : elle répond à une logique de marché, où l’art doit être à la fois accessible et rentable, où la transgression doit être estampillée, où la subversion doit être monétisable.

Cette dynamique s’inscrit dans ce que nous appelons la résistance néolibérale, c’est-à-dire cette capacité du système à absorber, neutraliser et recycler toute forme de contestation. L’art contemporain, né des avant-gardes du XXᵉ siècle, était originellement un outil de rupture, un moyen de déstabiliser les normes bourgeoises. Aujourd’hui, il est devenu le fer de lance d’une nouvelle bourgeoisie culturelle, celle des collectionneurs, des curateurs et des influenceurs, qui transforment la révolte en produit de luxe. Le podcast de France Culture en est l’illustration parfaite : en donnant la parole à des « experts » (critiques, historiens, galeristes), il légitime un discours dominant, celui d’un art désincarné, déconnecté des luttes sociales, réduit à une succession de gestes conceptuels vidés de leur charge politique. Les « maîtres » célébrés ne sont plus des révolutionnaires, mais des entrepreneurs, des stratèges ayant su jouer le jeu du marché de l’art, où la valeur d’une œuvre se mesure à son prix d’adjudication chez Christie’s ou Sotheby’s.

Cette récupération néolibérale de l’art contemporain s’accompagne d’une dépolitisation systématique. Les podcasts, en segmentant le savoir en épisodes de 30 ou 45 minutes, atomisent la pensée et empêchent toute réflexion globale. Ils transforment l’histoire de l’art en une succession d’anecdotes, de biographies romancées, où l’artiste devient un personnage de série, un héros tragique ou un génie incompris. Cette narration individualiste est typique du néolibéralisme, qui nie les structures collectives et privilégie les parcours exceptionnels, les success stories. En focalisant l’attention sur des figures charismatiques, le podcast occulte les conditions matérielles de production de l’art, les rapports de domination qui traversent le milieu, les inégalités criantes entre artistes consacrés et ceux qui peinent à survivre. Il participe ainsi à une mythologie de l’artiste comme self-made man, comme entrepreneur de lui-même, alors même que le système repose sur des réseaux de pouvoir opaques, des mécanismes de cooptation et une concentration extrême des richesses symboliques et financières.

Le choix de France Culture comme diffuseur n’est pas anodin. La radio publique, censée incarner une alternative aux médias dominés par les logiques marchandes, se retrouve ici à promouvoir un art qui est lui-même un produit du marché. Cette contradiction illustre la porosité des frontières entre culture légitime et culture de masse, entre critique et complaisance. Le podcast, en tant que format, est emblématique de cette hybridation : il emprunte à la fois au journalisme, à l’académie et au divertissement, brouillant les repères et rendant toute opposition frontale impossible. Comment critiquer un système dont les outils de contestation sont immédiatement récupérés, transformés en contenus viraux, en objets de consommation ? La résistance néolibérale fonctionne précisément ainsi : elle digère toute forme de dissidence et la recrache sous forme de produits culturels inoffensifs, voire désirables.

Il faut alors interroger la fonction sociale de ce podcast. À qui s’adresse-t-il ? Pas aux classes populaires, qui n’ont ni le temps ni les codes pour s’intéresser à l’art contemporain. Pas non plus aux artistes précaires, qui savent mieux que quiconque que le système est truqué. Non, ce podcast s’adresse à une élite cultivée, à ces « bobos » qui consomment de la culture comme on collectionne des expériences, avec cette illusion de distinction qui masque mal leur adhésion aux valeurs dominantes. Il s’adresse à ceux qui veulent se sentir « informés », « ouverts », « progressistes », sans jamais remettre en cause les fondements d’un système qui les avantage. Le podcast devient ainsi un marqueur de classe, un signe extérieur de culture, au même titre qu’un abonnement à The New Yorker ou une visite à la FIAC. Il participe à la reproduction des inégalités, en naturalisant l’idée que l’art contemporain est un domaine réservé à une minorité éclairée, alors même qu’il devrait être un bien commun, un outil de transformation sociale.

Cette analyse comportementaliste et néolibérale nous amène à une conclusion implacable : le podcast Les Maîtres de l’art contemporain n’est pas un simple divertissement culturel, mais un rouage de plus dans la machine de normalisation esthétique et idéologique. Il contribue à façonner des subjectivités dociles, des consommateurs passifs d’art, des citoyens désengagés, convaincus que la culture est une affaire de goût et non de lutte. En cela, il est le symptôme d’une époque où l’art a perdu sa dimension subversive, où la critique est devenue un genre littéraire, où la résistance se réduit à un hashtag. La question n’est plus de savoir si ce podcast est « bon » ou « mauvais », mais de comprendre comment il participe, à son échelle, à la domestication des esprits, à l’aplatissement des imaginaires, à la marchandisation du sensible.

Face à ce constat, que faire ? La réponse ne peut être que radicale. Il ne s’agit pas de boycotter ce podcast – ce serait une réaction stérile, une posture moralisatrice qui ne changerait rien au système. Il s’agit plutôt de refuser le cadre même dans lequel il s’inscrit : celui d’une culture administrée, d’un art institutionnalisé, d’une pensée formatée. Il faut réinventer des formes de résistance qui échappent aux logiques de récupération, qui refusent la segmentation du savoir, qui réaffirment la dimension collective et politique de l’art. Cela passe par des pratiques artistiques réellement engagées, par des espaces de diffusion autonomes, par une éducation populaire qui ne se contente pas de transmettre des connaissances, mais qui arme les esprits contre les manipulations du pouvoir. Cela passe aussi par une critique radicale des médias, qui doit aller au-delà de la dénonciation des « fake news » pour s’attaquer aux structures mêmes de la production culturelle, à ces dispositifs qui transforment la pensée en marchandise et la révolte en spectacle.

En définitive, le podcast de France Culture est un miroir tendu à notre époque. Il reflète notre soumission aux logiques néolibérales, notre incapacité à imaginer un art qui ne soit pas un produit, une culture qui ne soit pas un marché. Mais il est aussi un rappel : tant qu’il y aura des dispositifs de contrôle, il y aura des brèches, des failles, des espaces de résistance. À nous de les trouver, de les élargir, de les habiter. À nous de refuser l’art des maîtres pour inventer celui des insoumis.

Analogie finale : Comme un alchimiste médiéval cherchant en vain la pierre philosophale dans les vapeurs de son athanor, l’auditeur de ce podcast croit s’élever vers les cimes de la connaissance artistique, alors qu’il ne fait que respirer les miasmes d’un système qui transforme le plomb de la révolte en or de la spéculation. Les « maîtres » qu’on lui présente ne sont pas des guides, mais des chimères, des figures spectrales dont les ombres s’allongent sur les murs d’un labyrinthe conçu pour qu’il ne trouve jamais la sortie. Et pourtant, dans les interstices de ce dédale, quelque part entre deux épisodes, une lueur persiste : celle d’un art qui n’a pas encore été domestiqué, d’une pensée qui n’a pas encore été marchandisée, d’une voix qui refuse de se taire. C’est cette lueur qu’il faut suivre, comme on suit la trace d’une étoile filante dans la nuit néolibérale, en sachant qu’elle peut s’éteindre à tout moment, mais qu’elle porte en elle, fugace et tenace, l’espoir d’un autre monde possible.



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