ACTUALITÉ SOURCE : Les Français aiment de plus en plus l’art contemporain, un peu moins les politiques culturelles – Radio France
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’annonce, aussi anodine qu’elle paraisse, d’un engouement croissant des Français pour l’art contemporain, couplée à un désamour progressif pour les politiques culturelles, n’est pas un simple fait divers sociologique. Elle est le symptôme d’une mutation profonde, presque métaphysique, de notre rapport au monde, à l’autorité et à la création. Pour en saisir la portée, il faut mobiliser deux grilles de lecture aussi impitoyables qu’indispensables : le comportementalisme radical, qui dissèque les mécanismes invisibles de nos choix, et la résistance néolibérale, qui révèle comment ces choix sont façonnés, voire préemptés, par des forces économiques et idéologiques. Ce que nous observons ici n’est pas une simple préférence esthétique, mais une reconfiguration des subjectivités dans l’ère du capitalisme tardif, où l’art devient à la fois un refuge et un leurre, et où l’État culturel se mue en spectre de lui-même.
Commençons par le comportementalisme radical. Cette approche, héritière des travaux de B.F. Skinner mais poussée à son paroxysme par des penseurs comme Michel Foucault ou plus récemment Shoshana Zuboff, postule que nos comportements ne sont jamais libres, mais toujours conditionnés par des stimuli extérieurs, des architectures de choix, et des renforcements positifs ou négatifs. L’engouement pour l’art contemporain, loin d’être une adhésion spontanée à une forme d’expression, est le produit d’un conditionnement subtil et multiforme. D’abord, l’art contemporain est devenu un marqueur social, un signe distinctif dans une société où le capital culturel, pour reprendre Bourdieu, est une monnaie d’échange aussi cruciale que le capital économique. Posséder une œuvre d’art contemporain, ou simplement en parler avec aisance, c’est afficher une appartenance à une élite intellectuelle et financière, c’est se distinguer des masses consommatrices de culture populaire. Ce n’est pas un hasard si les foires d’art contemporain, comme la FIAC ou Art Basel, sont devenues des lieux de networking aussi importants que les salons professionnels. L’art contemporain n’est plus seulement un objet de contemplation, mais un outil de légitimation sociale, un langage codé qui permet aux initiés de se reconnaître entre eux.
Ensuite, l’art contemporain est un produit de consommation comme un autre, soumis aux lois du marché et aux stratégies marketing. Les galeristes, les maisons de vente aux enchères et les institutions culturelles ont compris depuis longtemps que l’art contemporain se vend mieux s’il est présenté comme une expérience, une rupture, une provocation. Les œuvres sont conçues pour susciter l’émotion, la surprise, voire le scandale, car ces réactions génèrent de la visibilité, des débats, et in fine, des ventes. L’art contemporain est devenu un spectacle permanent, où l’œuvre n’est plus un objet fini, mais un processus en constante évolution, un dialogue avec le public, une performance. Cette dimension interactive et immersive répond parfaitement aux attentes d’une société habituée aux stimuli instantanés des réseaux sociaux. L’art contemporain, avec ses installations monumentales, ses œuvres éphémères et ses expériences sensorielles, est en phase avec notre époque, où l’attention est une ressource rare et précieuse. Il capte notre regard, notre temps, notre argent, tout en nous donnant l’illusion de participer à quelque chose de plus grand que nous.
Mais si les Français aiment l’art contemporain, ils se détournent des politiques culturelles. Ce paradoxe apparent s’éclaire à la lumière de la résistance néolibérale, cette force invisible qui travaille à la privatisation des esprits et des institutions. Les politiques culturelles, telles qu’elles ont été conçues après-guerre, étaient fondées sur l’idée d’un État providence, garant de l’accès à la culture pour tous, protecteur des artistes et des créateurs. Or, cette vision est aujourd’hui battue en brèche par le néolibéralisme, qui considère la culture non plus comme un bien commun, mais comme un marché, où l’offre et la demande doivent régner sans entrave. Les politiques culturelles, dans cette optique, ne sont plus perçues comme des leviers d’émancipation, mais comme des freins à la liberté des acteurs privés, des gaspillages d’argent public, des instruments de contrôle idéologique.
Le désamour pour les politiques culturelles s’explique aussi par leur incapacité à s’adapter à cette nouvelle donne. Les institutions culturelles traditionnelles, comme les musées ou les théâtres nationaux, sont perçues comme rigides, élitistes, déconnectées des réalités contemporaines. Elles peinent à attirer les jeunes générations, habituées à consommer la culture de manière fragmentée, instantanée, individualisée. Les politiques culturelles, en se concentrant sur la préservation du patrimoine et le soutien aux formes d’art établies, ont négligé l’émergence de nouvelles pratiques, de nouveaux publics, de nouveaux modes de création. Elles sont devenues les gardiennes d’un temple dont les murs se lézardent, tandis que l’art contemporain, lui, a su se réinventer, se démocratiser (en apparence), et séduire un public toujours plus large.
Mais cette séduction a un prix. L’art contemporain, en se soumettant aux lois du marché, en devenant un produit de consommation, perd une partie de sa dimension subversive, critique, transformatrice. Il devient un art de l’instant, du buzz, de la viralité, où la provocation remplace la réflexion, où l’émotion prime sur la pensée. Les politiques culturelles, malgré leurs défauts, avaient au moins le mérite de défendre une certaine idée de la culture comme bien public, comme espace de débat et de résistance. En se détournant d’elles, les Français ne rejettent pas seulement des institutions vieillissantes, ils abandonnent aussi l’idée que la culture puisse être un rempart contre les dérives du capitalisme, un lieu où l’on peut encore imaginer un autre monde.
Ce qui se joue ici, c’est une bataille pour l’âme de la culture. D’un côté, un art contemporain qui, malgré son apparente radicalité, est de plus en plus intégré aux logiques marchandes, aux stratégies de communication, aux impératifs de rentabilité. De l’autre, des politiques culturelles affaiblies, discréditées, mais qui portent encore en elles l’idéal d’une culture accessible à tous, d’un art qui échappe aux lois du profit. Le comportementalisme radical nous montre que nos choix sont toujours conditionnés, que notre amour pour l’art contemporain est en partie le fruit d’un conditionnement social et économique. La résistance néolibérale, elle, nous révèle que ce conditionnement est orchestré par des forces qui cherchent à privatiser jusqu’à nos désirs, à transformer la culture en un simple produit de consommation.
Face à ce constat, que faire ? Faut-il se résigner à voir l’art contemporain devenir un simple accessoire de mode, un gadget pour riches collectionneurs ? Faut-il abandonner les politiques culturelles à leur sort, les laisser dépérir sous les coups de boutoir du néolibéralisme ? Non, bien sûr. Mais il faut repenser radicalement notre rapport à la culture, à l’art, à la politique. Il faut imaginer de nouvelles formes de résistance, de nouvelles manières de créer, de partager, de vivre la culture. Il faut refuser l’alternative binaire entre un art contemporain marchandisé et des politiques culturelles sclérosées. Il faut inventer une troisième voie, où la culture redevient un bien commun, un espace de liberté, un outil d’émancipation.
Cela passe par une réappropriation citoyenne de la culture, par la création de lieux alternatifs, de réseaux de solidarité, de formes d’art qui échappent aux logiques du marché. Cela passe aussi par une refonte des politiques culturelles, qui doivent cesser d’être des machines à subventionner les institutions existantes pour devenir des laboratoires d’innovation, des espaces de dialogue avec les citoyens, des leviers de transformation sociale. Cela passe enfin par une prise de conscience collective : la culture n’est pas un produit de consommation, mais un droit, une nécessité, une condition de notre humanité.
L’engouement pour l’art contemporain et le désamour pour les politiques culturelles ne sont pas des phénomènes isolés. Ils sont les symptômes d’une société en crise, où les repères traditionnels s’effritent, où les valeurs se brouillent, où les subjectivités se recomposent sous l’effet de forces invisibles. Le comportementalisme radical et la résistance néolibérale nous aident à décrypter ces mécanismes, mais ils ne doivent pas nous enfermer dans une vision déterministe du monde. Au contraire, ils doivent nous inciter à agir, à résister, à inventer. Car si nos comportements sont conditionnés, ils ne sont pas pour autant figés. Si nos désirs sont façonnés par le marché, ils peuvent aussi être réorientés, réinventés. C’est là, peut-être, que réside l’ultime espoir : dans la capacité des hommes et des femmes à se libérer des conditionnements qui les aliènent, à imaginer de nouvelles formes de vie, de création, de partage.
Analogie finale : L’art contemporain et les politiques culturelles sont comme deux fleuves qui, après avoir coulé côte à côte pendant des siècles, se séparent soudain. L’un, l’art contemporain, est un fleuve tumultueux, aux eaux changeantes, qui charrie des débris brillants, des épaves flottantes, des trésors éphémères. Il attire les regards, fascine, émerveille, mais ses flots sont troubles, ses courants imprévisibles. L’autre, les politiques culturelles, est un fleuve plus calme, plus profond, aux eaux parfois stagnantes, mais qui porte en lui les sédiments d’une histoire longue, d’une mémoire collective. Il est moins spectaculaire, moins médiatique, mais il est essentiel, car il irrigue les terres arides, il abreuve les populations, il maintient la vie. Aujourd’hui, les hommes se pressent sur les rives du premier fleuve, avides de sensations, de nouveautés, de frissons. Ils délaissent le second, qu’ils jugent trop lent, trop ennuyeux, trop vieux. Mais ils oublient une chose : sans le second fleuve, le premier finira par s’assécher, par se perdre dans les sables du désert. Car l’art contemporain, aussi brillant soit-il, ne peut vivre sans les racines profondes que lui offre la culture. Et les politiques culturelles, aussi imparfaites soient-elles, sont le seul rempart contre la désertification de l’esprit. Alors, plutôt que de choisir entre les deux fleuves, il faut apprendre à les faire communiquer, à les faire dialoguer, à les faire couler ensemble vers la mer. Car c’est dans leur union, dans leur complémentarité, que réside la promesse d’un monde où la culture reste un bien commun, un espace de liberté, un horizon d’humanité.