Les rendez-vous de l’art contemporain à Bordeaux et alentour du 3 au 8 février – Sud Ouest







Le Prisme de Vo Anh : L’Art Contemporain comme Champ de Bataille Néolibéral

ACTUALITÉ SOURCE : Les rendez-vous de l’art contemporain à Bordeaux et alentour du 3 au 8 février – Sud Ouest

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce des « Rendez-vous de l’art contemporain » à Bordeaux, du 3 au 8 février, n’est pas un simple éphéméride culturel, mais le symptôme d’une pathologie sociale plus profonde, où l’art se trouve réduit à un instrument de légitimation du néolibéralisme triomphant. Ce que le journal Sud Ouest présente comme une « effervescence créative » n’est en réalité qu’une manifestation de plus de ce que le comportementalisme radical nomme une « économie de l’attention captée » – un dispositif où l’art, jadis lieu de résistance ou de transcendance, devient un rouage de la machine à produire du consentement. Pour comprendre cette mutation, il faut disséquer les mécanismes par lesquels l’art contemporain, sous couvert d’ouverture et de démocratisation, se transforme en un outil de normalisation des subjectivités, tout en feignant d’en être l’antidote.

Le premier piège réside dans la temporalité même de l’événement. Une semaine, six jours, une durée suffisamment brève pour créer un sentiment d’urgence (« il faut y aller, c’est maintenant ou jamais »), mais assez longue pour saturer l’espace médiatique et publicitaire. Cette cadence est typique des stratégies néolibérales de « rareté artificielle » : en concentrant l’offre, on suscite une demande frénétique, transformant le spectateur en consommateur compulsif. L’art n’est plus une expérience lente, une méditation, mais un produit à ingurgiter dans l’instant, comme un fast-food culturel. Le comportementalisme radical, dans la lignée de B.F. Skinner, nous enseigne que les renforcements intermittents (ici, la promesse d’une « découverte unique ») sont les plus efficaces pour conditionner les comportements. Bordeaux, ville en pleine gentrification, où les loyers explosent et où les anciens quartiers populaires deviennent des vitrines aseptisées, est le terrain idéal pour cette expérimentation : l’art contemporain y joue le rôle d’un leurre, masquant la violence économique par une esthétisation du monde.

Mais le plus pernicieux réside dans la prétendue « accessibilité » de ces rendez-vous. Les organisateurs, les institutions, les médias insistent sur le fait que ces événements sont « ouverts à tous », que l’art contemporain n’est plus réservé à une élite. En apparence, c’est une victoire démocratique. En réalité, c’est une ruse du néolibéralisme, qui a compris depuis longtemps que la véritable domination ne passe plus par l’exclusion, mais par l’inclusion conditionnelle. Le sociologue Pierre Bourdieu l’avait pressenti : la culture légitime ne se transmet plus par l’héritage, mais par l’école et les médias, qui inculquent aux masses les codes de l’élite. Aujourd’hui, cette inculcation prend la forme d’une « démocratisation » de façade, où l’on invite le peuple à consommer de l’art contemporain comme on l’invite à consommer du bio ou du développement personnel – c’est-à-dire en lui faisant croire qu’il exerce un choix libre, alors qu’il ne fait que se soumettre à une norme. Le comportementalisme radical appelle cela le « façonnage des préférences » : on ne force pas, on suggère ; on ne contraint pas, on guide. Les « Rendez-vous de l’art contemporain » sont une machine à produire des sujets dociles, qui croient aimer l’art alors qu’ils ne font qu’obéir à un script écrit par d’autres.

Pire encore : cette inclusion est sélective. Elle ne concerne que ceux qui correspondent déjà au profil du « bon consommateur culturel » – jeune, urbain, connecté, mobile. Les autres, les invisibles, les précaires, les ruraux, les personnes âgées, sont relégués dans un hors-champ symbolique. Leur absence n’est même pas remarquée, car le néolibéralisme a réussi à faire croire que leur exclusion est naturelle, voire méritée. L’art contemporain, dans ce contexte, devient un marqueur de distinction sociale, non plus par son contenu (devenu souvent incompréhensible sans exégèse), mais par sa simple consommation. Aller à une exposition, c’est afficher son appartenance à une classe qui a le temps, l’argent et les codes pour le faire. C’est une forme de capital symbolique, au sens où l’entendait Bourdieu, mais un capital qui ne se transmet plus par la naissance, mais par l’adhésion à un mode de vie. Les « Rendez-vous de l’art contemporain » ne sont pas un espace de liberté, mais un marché où s’échangent des signes de reconnaissance sociale.

Et que dire de l’art lui-même ? Dans cette foire aux vanités culturelles, les œuvres ne sont plus jugées sur leur puissance subversive, leur capacité à interroger le monde, mais sur leur « instagrammabilité », leur « viralité », leur conformité aux attentes d’un public conditionné. Le comportementalisme radical nous apprend que les stimuli les plus efficaces sont ceux qui activent les circuits de la récompense immédiate : couleurs vives, formes simples, messages clairs (ou volontairement obscurs, pour flatter l’ego de ceux qui croient les comprendre). L’art contemporain, dans sa version néolibérale, est devenu un produit comme un autre, soumis aux lois du marché de l’attention. Les artistes ne sont plus des créateurs, mais des entrepreneurs de leur propre image, des influenceurs avant l’heure. Leur succès ne dépend plus de leur talent, mais de leur capacité à se vendre, à se mettre en scène, à produire du contenu digestible pour les algorithmes. Les « Rendez-vous de l’art contemporain » sont un miroir grossissant de cette logique : on y célèbre moins des œuvres que des stratégies de communication.

Mais le plus tragique, c’est que cette machine fonctionne avec la complicité passive de ceux qu’elle opprime. Le néolibéralisme a réussi à faire croire que la liberté se résume au choix entre plusieurs options préétablies – aller à cette exposition plutôt qu’à celle-là, acheter ce catalogue plutôt que ce livre d’art. La résistance, elle, consisterait à refuser le jeu, à dire non à cette fausse abondance, à réclamer autre chose : du temps, du silence, de l’espace pour une pensée qui ne soit pas immédiatement monétisable. Or, c’est précisément ce que les « Rendez-vous de l’art contemporain » rendent impossible. En saturant l’espace et le temps, en créant une illusion de profusion, ils étouffent toute velléité de résistance. Le comportementalisme radical appelle cela l’« extinction par inondation » : en multipliant les stimuli, on empêche toute réaction critique, toute prise de distance. Le spectateur, submergé, finit par accepter l’ordre des choses, par croire que l’art se réduit à ce qu’on lui propose, et que toute autre forme de création est soit obsolète, soit inaccessible.

Il y a pourtant, dans cette actualité bordelaise, une lueur d’espoir – ou du moins, une faille dans le système. Les « Rendez-vous de l’art contemporain » ne sont pas un bloc monolithique. Ils sont traversés par des contradictions, des tensions, des désirs inassouvis. Certains artistes, certaines œuvres, certains visiteurs résistent, consciemment ou non, à la logique néolibérale. Ils cherchent autre chose : une expérience authentique, une rencontre vraie, une émotion qui ne soit pas calculée. Ces résistances sont fragiles, marginales, souvent inconscientes, mais elles existent. Le comportementalisme radical nous enseigne que même dans les environnements les plus contrôlés, il y a toujours des comportements imprévisibles, des rébellions microscopiques. La question est de savoir comment amplifier ces résistances, comment en faire une force politique. Peut-être en refusant de jouer le jeu, en boycottant ces rendez-vous, en créant d’autres espaces, d’autres temporalités, d’autres formes d’art. Peut-être en réinventant une culture qui ne soit pas un produit, mais un bien commun. Peut-être, tout simplement, en osant penser par soi-même, hors des sentiers balisés par le marché.

Car c’est là le cœur du problème : le néolibéralisme ne se contente pas de dominer les corps, il veut aussi dominer les esprits. Il ne se contente pas de vendre des produits, il veut vendre des modes de pensée. Et l’art contemporain, dans sa version actuelle, est l’un de ses meilleurs vecteurs. Il nous habitue à accepter l’inacceptable : la marchandisation de tout, la réduction de la vie à une suite de transactions, l’illusion que la liberté se mesure à la quantité de choix disponibles. Les « Rendez-vous de l’art contemporain » à Bordeaux ne sont pas une parenthèse enchantée, mais un maillon de cette chaîne. Les combattre, c’est refuser de se laisser enfermer dans cette logique. C’est réclamer un art qui ne soit pas un produit, mais une expérience. Un art qui ne soit pas un divertissement, mais une question. Un art qui ne soit pas un outil de domination, mais un espace de liberté.

Analogie finale : L’art contemporain comme un fleuve empoisonné

Imaginez un fleuve, large et majestueux, qui traverse une ville autrefois ouvrière, aujourd’hui gentrifiée. Ce fleuve, c’est l’art contemporain. Il charrie des eaux troubles, où se mêlent les déchets des industries culturelles et les reflets trompeurs des néons publicitaires. Les habitants de la ville, attirés par son éclat superficiel, viennent s’y baigner, croyant y trouver une source de pureté. Mais plus ils s’y plongent, plus ils s’y noient, sans même s’en rendre compte. Les plus avisés tentent de résister, construisant des barrages de fortune, creusant des canaux de dérivation. Mais le courant est trop fort, et les digues finissent par céder. Pourtant, quelque part en amont, là où le fleuve prend sa source, il y a encore des ruisseaux clairs, des eaux vives qui n’ont pas été souillées par les usines de la pensée unique. Ces ruisseaux, ce sont les artistes véritables, ceux qui refusent de se soumettre aux lois du marché, ceux qui créent par nécessité et non par calcul. Leur voix est faible, presque inaudible dans le vacarme des « Rendez-vous de l’art contemporain ». Mais elle existe. Et c’est à nous, spectateurs, citoyens, penseurs, de la faire résonner. Car un fleuve empoisonné peut redevenir pur, si l’on en nettoie la source. L’art contemporain peut redevenir un espace de liberté, si l’on en chasse les marchands du temple. Mais pour cela, il faut d’abord refuser de boire à cette eau trouble, et chercher, plus haut, là où elle est encore claire.



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