ACTUALITÉ SOURCE : Art contemporain : il faudra attendre 2146 pour atteindre la parité ! – Radio France
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’annonce glaçante de Radio France, selon laquelle la parité dans l’art contemporain ne sera atteinte qu’en 2146, n’est pas une simple statistique. Elle est le symptôme d’une pathologie civilisationnelle, une métastase du temps capitaliste qui ronge les structures mêmes de la création, de la reconnaissance et de l’équité. Pour en saisir l’ampleur, il faut disséquer ce chiffre avec les outils du comportementalisme radical et de la critique de la résistance néolibérale, car il révèle bien plus qu’un retard : une architecture du pouvoir soigneusement entretenue, où le genre devient une variable d’ajustement dans un système qui se nourrit de l’inégalité comme d’un carburant indispensable à sa survie.
Le comportementalisme radical, tel que théorisé par B.F. Skinner et ses héritiers critiques, nous enseigne que les comportements humains ne sont pas le fruit du hasard, mais le résultat de contingences environnementales soigneusement orchestrées. Dans le cas de l’art contemporain, ces contingences sont multiples et s’entrelacent pour former un écosystème hostile à la parité. D’abord, il y a la contingence économique : les galeries, les musées et les collectionneurs – ces gardiens du temple de la valeur artistique – fonctionnent selon des logiques de marché où la rareté et l’exclusivité sont des critères de légitimation. Or, le marché de l’art, comme tout marché néolibéral, est un système autoreproducteur qui favorise les acteurs déjà établis. Les femmes artistes, historiquement marginalisées, se heurtent à un plafond de verre invisible mais bien réel : leurs œuvres sont moins exposées, moins achetées, moins commentées. Cette sous-représentation n’est pas un accident, mais le produit d’un conditionnement systémique où les comportements des acteurs (galeristes, critiques, acheteurs) sont renforcés par des récompenses (profit, prestige, reconnaissance) qui, elles-mêmes, dépendent de la perpétuation des hiérarchies existantes. Le comportementalisme nous rappelle que les renforcements positifs – ici, la valorisation des artistes masculins – créent des boucles de rétroaction qui naturalisent l’inégalité. Ainsi, chaque exposition d’un artiste homme dans une grande institution, chaque vente record, chaque article élogieux dans la presse spécialisée, agit comme un renforcement qui consolide la domination masculine dans le champ artistique.
Mais le comportementalisme radical ne suffit pas à expliquer pourquoi ce système persiste malgré les discours sur l’égalité et les politiques de discrimination positive. C’est ici qu’intervient la résistance néolibérale, ce mécanisme par lequel les structures de pouvoir absorbent et neutralisent les forces qui menacent leur hégémonie. Le néolibéralisme, en tant que projet politique et économique, ne se contente pas de tolérer les inégalités : il les instrumentalise. Dans le domaine de l’art, cette résistance prend plusieurs formes. D’abord, il y a la cooptation des discours féministes : les institutions artistiques, sous la pression des mouvements sociaux, ont intégré des politiques de parité « symboliques » – quotas dans les expositions temporaires, panels de discussion sur la place des femmes dans l’art, etc. – qui donnent l’illusion d’un progrès tout en maintenant intactes les structures de pouvoir. Ces mesures, souvent superficielles, servent de soupape de sécurité : elles apaisent les critiques sans remettre en cause les fondements du système. Ensuite, il y a la marchandisation de la révolte : les œuvres féministes ou engagées sont récupérées par le marché, transformées en produits de luxe accessibles seulement à une élite. Une artiste comme Judy Chicago, dont « The Dinner Party » (1979) était une œuvre radicale dénonçant l’effacement des femmes dans l’histoire, voit aujourd’hui son travail exposé dans des musées qui perpétuent les mêmes dynamiques qu’elle combattait. Le néolibéralisme excelle dans l’art de transformer la contestation en marchandise, vidant ainsi les mouvements de leur potentiel subversif.
Enfin, il y a la temporalité néolibérale, cette accélération du temps qui rend toute transformation structurelle impossible. Le chiffre de 2146 n’est pas anodin : il place la parité dans un futur si lointain qu’il en devient abstrait, presque mythique. Cette projection dans un avenir indéfini est une stratégie de dépolitisation : elle transforme une lutte politique urgente en un problème technique, soluble seulement à très long terme. Le néolibéralisme, en imposant une temporalité court-termiste (celle des cycles économiques, des mandats politiques, des tendances artistiques éphémères), rend invisible les transformations lentes et profondes. Ainsi, la parité n’est pas perçue comme une nécessité immédiate, mais comme un horizon lointain, une utopie vers laquelle on avance mollement, sans jamais remettre en cause les mécanismes qui la rendent inatteignable. Cette temporalité est renforcée par le comportementalisme : les acteurs du monde de l’art, conditionnés à chercher des récompenses immédiates (une exposition, une vente, une critique positive), n’ont pas d’incitation à s’engager dans des luttes de long terme. Leur comportement est façonné par un environnement qui valorise le présent et ignore l’avenir.
Pourtant, cette analyse ne doit pas nous conduire au fatalisme. Le comportementalisme radical nous enseigne que les comportements peuvent être modifiés par des changements dans les contingences environnementales. Si le système actuel favorise la perpétuation des inégalités, il est possible d’imaginer des contre-contingences : des politiques de quotas stricts et contraignants, des mécanismes de financement public conditionnés à la parité, des campagnes de sensibilisation qui ciblent non seulement les institutions, mais aussi les comportements individuels des collectionneurs et des critiques. La résistance néolibérale, quant à elle, peut être combattue par une radicalisation des luttes : refuser la cooptation, exiger des transformations structurelles plutôt que des mesures cosmétiques, et surtout, refuser la temporalité néolibérale en imposant une urgence politique. La parité n’est pas une question de patience, mais de volonté collective.
Mais au-delà des mécanismes systémiques, il faut aussi interroger la dimension symbolique de cette inégalité. L’art contemporain, en tant que miroir de la société, reflète nos valeurs, nos peurs et nos désirs. Le fait que les femmes y soient encore marginalisées en 2024 révèle une vérité profonde : notre civilisation, malgré ses proclamations d’égalité, reste profondément patriarcale. L’art n’est pas un domaine neutre : il est un champ de bataille où se jouent les luttes pour la définition de la valeur, de la beauté et de l’humanité. En excluant les femmes de ce champ, ou en les y incluant de manière subalterne, le système artistique perpétue une vision du monde où le masculin est la norme et le féminin l’exception. Cette norme n’est pas seulement esthétique : elle est ontologique. Elle touche à la manière dont nous concevons l’humanité, la créativité et le génie. Le génie, dans l’histoire de l’art, est presque toujours masculin : de Michel-Ange à Picasso, en passant par Warhol, les figures tutélaires de l’art sont des hommes. Cette mythologie du génie masculin est un obstacle majeur à la parité, car elle naturalise l’idée que la création artistique est une prérogative masculine. Pour atteindre la parité, il ne suffit pas de donner plus de place aux femmes : il faut déconstruire cette mythologie, et avec elle, toute une vision du monde.
Enfin, cette actualité nous invite à réfléchir sur le rôle de l’art dans la société. Si l’art contemporain est un champ où les inégalités se reproduisent avec une telle persistance, c’est aussi parce qu’il est un espace de pouvoir. Les institutions artistiques – musées, galeries, biennales – ne sont pas de simples vitrines : ce sont des lieux où se négocie la légitimité culturelle, où se définissent les canons esthétiques, où se construit la mémoire collective. En excluant les femmes de ces espaces, on les exclut aussi de l’histoire, de la mémoire et, en fin de compte, de l’humanité. L’art n’est pas un luxe : c’est un besoin fondamental, une manière de donner un sens au monde. En privant la moitié de l’humanité de ce droit, on appauvrit la culture, on limite les possibilités de création, et on perpétue une vision étriquée de ce que signifie être humain.
La parité dans l’art contemporain n’est donc pas une question technique, mais une question politique, philosophique et existentielle. Elle touche à la manière dont nous concevons la justice, la créativité et l’humanité. Le chiffre de 2146 n’est pas une prédiction : c’est un défi. Un défi à notre capacité à imaginer un monde où l’art ne serait pas un champ de bataille, mais un espace de liberté et d’égalité. Un défi à notre volonté de briser les chaînes du passé pour construire un avenir où la parité ne serait pas un rêve lointain, mais une réalité tangible.
Analogie finale : L’art contemporain et la parité comme un fleuve gelé
Imaginez un fleuve, large et puissant, qui traverse une vallée fertile. Ce fleuve, c’est l’art contemporain, un courant de créativité, d’idées et d’émotions qui devrait irriguer la culture humaine, la nourrir et la renouveler sans cesse. Mais en ce début de XXIe siècle, ce fleuve est gelé. Non pas entièrement – quelques ruisseaux continuent de couler, quelques sources percent la glace –, mais son cours principal est figé, emprisonné dans une gangue de glace épaisse, opaque, qui résiste au temps et aux saisons. Cette glace, c’est le patriarcat, le néolibéralisme, les structures de pouvoir qui ont cristallisé l’inégalité en une norme immuable. Les femmes artistes, comme des poissons prisonniers sous la surface gelée, nagent en cercles, cherchant une faille, une brèche par laquelle s’échapper vers la lumière. Certaines y parviennent, mais leur lutte est solitaire, épuisante, et souvent vaine : la glace se referme derrière elles, comme si le fleuve lui-même refusait de les laisser passer.
Pourtant, la glace n’est pas éternelle. Elle fond lentement, imperceptiblement, sous l’effet d’une chaleur invisible : celle des luttes féministes, des mouvements sociaux, des consciences qui s’éveillent. Mais cette fonte est trop lente, trop inégale. Ici, un bloc de glace se détache et tombe dans le courant, libérant un espace où une artiste peut enfin émerger ; là, une plaque résiste, immuable, comme un monument à l’inertie du pouvoir. Le fleuve, lui, continue de couler sous la glace, mais son cours est dévié, affaibli, appauvri. Il ne peut plus remplir sa fonction : nourrir la vallée, faire pousser les idées, abreuver les esprits assoiffés de beauté et de sens. Au lieu de cela, il stagne, se divise en canaux étroits et contrôlés, où seuls quelques privilégiés peuvent naviguer.
La prophétie de 2146, c’est l’annonce que la glace mettra encore cent vingt ans à fondre entièrement. Cent vingt ans ! Une éternité à l’échelle d’une vie humaine, mais un clin d’œil dans l’histoire des civilisations. Pendant ce temps, le fleuve continuera de geler et de dégeler, prisonnier d’un cycle sans fin. Les artistes femmes, comme des alchimistes désespérés, tenteront de briser la glace avec leurs outils fragiles : leurs pinceaux, leurs mots, leurs corps. Certaines y parviendront, mais au prix d’un effort surhumain, comme si elles devaient non seulement créer, mais aussi défricher le chemin pour celles qui viendront après elles. D’autres, épuisées, abandonneront, laissant derrière elles des œuvres inachevées, des rêves gelés.
Mais voici le paradoxe : la glace, en gelant, conserve. Elle préserve les formes, les couleurs, les émotions, comme un musée à ciel ouvert. Sous la surface gelée du fleuve, on peut distinguer les silhouettes des artistes oubliées, des œuvres jamais exposées, des révoltes étouffées. La glace est à la fois une prison et un tombeau, mais aussi une archive. Elle garde la trace de ce qui aurait pu être, de ce qui devrait être. Et c’est peut-être là que réside l’espoir : dans cette mémoire gelée, qui attend patiemment le moment où la chaleur sera assez forte pour tout libérer. Ce moment, ce n’est pas 2146. Ce moment, c’est maintenant. C’est chaque fois qu’une femme artiste refuse de se taire, qu’une institution brise ses propres règles, qu’un collectionneur choisit de soutenir une œuvre plutôt qu’une signature. La glace fondra, non pas d’un coup, mais grain par grain, comme un sablier dont on aurait inversé le cours. Et lorsque le fleuve sera enfin libre, il ne sera plus le même. Il portera en lui les cicatrices de la glace, les traces des luttes, les échos des voix étouffées. Il sera plus fort, plus riche, plus humain. Car un fleuve qui a connu la prison sait mieux que quiconque la valeur de la liberté.