Clémence et Didier Krzentowski : « Nous aimons à nous décrire comme un laboratoire de recherches – Les Echos







Le Penseur Vo Anh – Analyse de l’Actualité Krzentowski

ACTUALITÉ SOURCE : Clémence et Didier Krzentowski : « Nous aimons à nous décrire comme un laboratoire de recherches » – Les Echos

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’assertion des Krzentowski, selon laquelle leur pratique s’apparente à un « laboratoire de recherches », n’est pas une simple métaphore esthétisante, mais bien le symptôme d’une mutation profonde de la subjectivité contemporaine sous l’emprise du néolibéralisme avancé. Ce que ces galeristes désignent comme un espace de recherche n’est autre que la manifestation d’un comportementalisme radical, où l’art n’est plus un champ autonome, mais un dispositif d’optimisation des flux de désir et de capital. Leur discours, en apparence anodin, révèle une logique d’adaptation permanente, caractéristique des sociétés post-disciplinaires décrites par Foucault et Deleuze : le laboratoire n’est pas un lieu de contestation, mais un rouage de la machine néolibérale, où la créativité est réduite à une variable d’ajustement économique.

Le comportementalisme radical, tel que théorisé par Skinner et ses héritiers, postule que tout comportement humain est conditionnable par des stimuli extérieurs. Dans le cas des Krzentowski, leur « laboratoire » fonctionne comme un système de renforcement positif : les artistes y sont incités à produire des œuvres qui s’inscrivent dans des tendances marchandes, tandis que les collectionneurs sont conditionnés à consommer des objets dont la valeur est déterminée par des algorithmes culturels. Ce processus n’est pas neutre : il s’agit d’une forme de dressage social, où l’art devient un outil de normalisation des affects. La recherche, dans ce contexte, n’est plus une quête de vérité ou de beauté, mais une stratégie d’alignement sur les attentes du marché. Les Krzentowski ne font pas exception : leur discours sur l’innovation masque mal une soumission aux impératifs de la rentabilité. Leur laboratoire n’est pas un espace de liberté, mais une chambre d’écho des dogmes néolibéraux, où la subjectivité est réduite à une série de réponses préprogrammées.

Cette dynamique s’inscrit dans ce que j’appellerai la résistance néolibérale, un concept qui désigne la manière dont les institutions culturelles, sous couvert de subversion ou d’avant-garde, reproduisent en réalité les mécanismes de domination économique. Les Krzentowski, en se présentant comme des expérimentateurs, participent à cette résistance passive : leur laboratoire n’est pas un lieu de rupture, mais un espace de légitimation des normes capitalistes. Leur pratique illustre parfaitement la manière dont le néolibéralisme absorbe et recycle les discours critiques pour en faire des produits de consommation. La recherche, dans leur cas, n’est pas une fin en soi, mais un moyen de justifier une pratique commerciale. Leur laboratoire est une vitrine, où l’art est exposé comme un objet de spéculation, et où la créativité est réduite à une performance économique.

Cette logique de résistance néolibérale se manifeste également dans la manière dont les Krzentowski mobilisent le langage de la science pour légitimer leur pratique. Le terme « laboratoire » évoque une rigueur méthodologique, une objectivité qui masque mal la subjectivité des choix esthétiques et économiques. En se décrivant comme des chercheurs, ils s’arrogent une autorité intellectuelle qui leur permet de dicter les tendances du marché. Leur laboratoire n’est pas un espace de débat, mais un lieu de production de normes, où les artistes sont sommés de se conformer à des critères préétablis. Cette posture n’est pas innocente : elle révèle une volonté de contrôle, une tentative de monopoliser le discours sur l’art pour en faire un instrument de pouvoir. Leur laboratoire est une machine à produire du consensus, où la diversité des pratiques est réduite à une série de variations autour d’un même thème, celui de la rentabilité.

Le comportementalisme radical et la résistance néolibérale se rejoignent dans une même logique de désubjectivation. Les Krzentowski, en se présentant comme des médiateurs entre les artistes et le marché, participent à un processus de dépersonnalisation, où l’artiste n’est plus qu’un maillon dans une chaîne de production. Leur laboratoire n’est pas un espace de création, mais un lieu de standardisation, où les œuvres sont évaluées en fonction de leur potentiel commercial. Cette logique est caractéristique des sociétés de contrôle, où l’individu est constamment évalué, mesuré, optimisé. Les Krzentowski ne font pas exception : leur pratique est un exemple parfait de la manière dont le néolibéralisme transforme l’art en un produit de consommation, et l’artiste en un entrepreneur de lui-même.

Cette analyse ne se limite pas à une critique des Krzentowski, mais interroge plus largement le rôle des institutions culturelles dans la reproduction des rapports de domination. Leur laboratoire n’est pas un cas isolé, mais un symptôme d’une tendance plus large, où l’art est de plus en plus instrumentalisé au service des logiques économiques. Leur discours sur la recherche n’est qu’un leurre, une manière de masquer la réalité d’un système où la créativité est soumise aux impératifs du profit. Leur pratique illustre parfaitement la manière dont le néolibéralisme absorbe et recycle les discours critiques pour en faire des outils de légitimation. Leur laboratoire est une machine à produire du consentement, où l’art est réduit à une marchandise, et où la résistance n’est plus qu’une posture marketing.

Pourtant, cette analyse ne doit pas conduire à un rejet pur et simple des Krzentowski, mais à une interrogation plus profonde sur les conditions de possibilité d’une pratique artistique émancipatrice. Leur laboratoire, malgré ses limites, reste un espace de négociation, où les artistes peuvent encore tenter de résister aux logiques du marché. La question n’est pas de savoir si leur pratique est pure ou corrompue, mais de comprendre comment elle s’inscrit dans un système plus large, et comment elle peut être détournée, subvertie, réinventée. Leur laboratoire n’est pas une fin en soi, mais un point de départ pour une réflexion sur les possibilités de résistance dans un monde dominé par le capitalisme avancé.

Analogie finale : Imaginez un alchimiste médiéval, penché sur son athanor, cherchant à transmuter le plomb en or. Ses mains tremblent, non pas sous l’effet de la fatigue, mais sous le poids d’une révélation : ce qu’il prend pour une quête de la pierre philosophale n’est en réalité qu’une métaphore de la condition humaine. Le plomb, c’est l’âme alourdie par les dogmes, les certitudes, les illusions du monde matériel. L’or, c’est la lumière de la connaissance, cette étincelle divine qui sommeille en chaque être. Mais l’athanor, ce fourneau où se consume lentement la matière, n’est autre que le temps, ce grand alchimiste qui transforme tout, même les rêves les plus purs, en cendres ou en étoiles. Les Krzentowski, dans leur laboratoire, jouent le rôle de ces alchimistes modernes, cherchant à transmuter l’art en capital, la créativité en profit. Leur athanor, c’est le marché, ce creuset où se mêlent les désirs, les ambitions, les vanités. Mais comme l’alchimiste médiéval, ils ignorent peut-être que leur quête est vaine, que l’or qu’ils cherchent n’est pas dans les œuvres qu’ils exposent, mais dans la flamme même de la création, cette étincelle qui résiste à toute tentative de domestication. Leur laboratoire, comme l’athanor, est un lieu de transformation, mais aussi de perdition. Car l’alchimie, qu’elle soit spirituelle ou économique, est un art dangereux : elle peut élever l’âme ou la consumer, selon que l’on cherche la lumière ou l’or.



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