À voir à Cannes : expos en cours et à venir – Ville de Cannes







Le Prisme de Laurent Vo Anh – Expositions à Cannes

ACTUALITÉ SOURCE : À voir à Cannes : expos en cours et à venir – Ville de Cannes

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce des expositions en cours et à venir à Cannes, telle qu’elle émane des canaux institutionnels de la municipalité, n’est pas un simple énoncé culturel. Elle est le symptôme d’une mécanique bien plus vaste, où l’art devient à la fois le vecteur et le masque d’une logique néolibérale en pleine expansion. Pour en saisir la portée, il faut déconstruire cette actualité à travers le prisme du comportementalisme radical et de la résistance néolibérale, deux concepts qui, bien que distincts, s’entrelacent ici pour révéler une vérité plus sombre : celle d’une société où la culture est instrumentalisée au service d’un système qui nie toute forme de transcendance, tout en feignant de la célébrer.

Le comportementalisme radical, tel que théorisé par B.F. Skinner, postule que les actions humaines sont déterminées par des renforcements environnementaux, et non par une quelconque intériorité ou libre arbitre. Dans cette perspective, l’art, lorsqu’il est réduit à une série d’événements programmés par une institution, devient un stimulus parmi d’autres, conçu pour susciter des réponses prévisibles : consommation, distraction, adhésion à un récit dominant. Les expositions cannoises, présentées comme des « must-see » saisonniers, ne sont pas des fenêtres ouvertes sur la création, mais des leviers actionnés par une machine à produire du désir. Leur agencement, leur promotion, leur intégration dans un calendrier touristique soigneusement orchestré, tout cela relève d’une ingénierie comportementale où le visiteur n’est plus un sujet pensant, mais un organisme réagissant à des signaux. Le néolibéralisme, lui, pousse cette logique à son paroxysme en transformant l’art en capital symbolique, en un produit dont la valeur est indexée sur sa capacité à générer du flux – flux de visiteurs, flux de capitaux, flux d’images pour les réseaux sociaux. Cannes, ville-monde où se croisent luxe, cinéma et pouvoir, incarne cette mutation : les expositions y sont moins des espaces de contemplation que des nœuds dans un réseau de valorisation économique et sociale. Le comportementalisme radical et le néolibéralisme convergent ainsi pour faire de l’art un outil de conditionnement, où la beauté n’est plus qu’un leurre destiné à masquer l’absence de sens.

Mais cette analyse serait incomplète si l’on n’y ajoutait pas la dimension de la résistance. Car le néolibéralisme, en dépit de sa puissance, n’est pas un monolithe. Il génère ses propres contradictions, ses propres failles. Les expositions cannoises, en tant qu’elles sont des produits culturels, portent en elles les germes d’une subversion possible. L’art, même lorsqu’il est instrumentalisé, reste un langage, et tout langage peut être détourné. Le comportementalisme radical, en niant l’intériorité, oublie que l’humain est aussi un être de symboles, capable de réinterpréter les stimuli qu’on lui impose. Ainsi, une exposition sur l’histoire de la Côte d’Azur, si elle est conçue comme un hommage aux élites locales, peut aussi devenir, pour un visiteur averti, une critique des inégalités sociales. Une rétrospective d’un artiste contemporain, présentée comme un événement mondain, peut révéler, à qui sait lire entre les lignes, les fractures d’un monde en crise. La résistance néolibérale ne passe pas nécessairement par des actes spectaculaires ; elle peut être discrète, presque imperceptible, comme une fissure dans un mur lisse. Elle réside dans la capacité à refuser le rôle de consommateur passif, à interroger les récits dominants, à réinvestir l’art d’une dimension politique ou spirituelle que le système s’efforce d’étouffer.

Pourtant, cette résistance est fragile, car elle se heurte à une machine bien huilée. Le néolibéralisme a intégré l’art dans son fonctionnement même, en faisant de lui un élément clé de la « ville créative », ce concept cher aux urbanistes qui voient dans la culture un moyen de revitaliser les territoires et d’attirer les investisseurs. Cannes, avec son festival de cinéma, ses palaces et ses expositions, est l’archétype de cette ville créative, où l’art est à la fois un produit d’appel et un marqueur de distinction sociale. Dans ce contexte, la résistance ne peut être que marginale, presque clandestine. Elle doit se nicher dans les interstices, dans les silences, dans les regards qui se détournent des œuvres officielles pour se perdre dans les marges. Elle doit être, en un sens, une forme de sabotage doux, une manière de refuser l’adhésion sans pour autant rompre ouvertement avec le système. Car le néolibéralisme, contrairement aux régimes autoritaires, ne réprime pas la dissidence ; il l’absorbe, la digère, la transforme en un nouveau produit à consommer. La résistance, pour être efficace, doit donc être subtile, presque insaisissable, comme une ombre qui se glisse entre les mailles du filet.

Cette dialectique entre conditionnement et résistance révèle une vérité plus profonde : celle de l’ambivalence fondamentale de l’art dans une société néolibérale. L’art y est à la fois un instrument de domination et un espace de liberté, un produit de consommation et un acte de création, un leurre et une révélation. Les expositions cannoises, en tant qu’elles sont des manifestations de cette ambivalence, incarnent cette tension. Elles sont le miroir d’une époque où tout est marchandise, mais où la marchandise elle-même peut encore porter les traces d’une humanité qui refuse de se laisser entièrement réduire à des algorithmes de comportement. Le comportementalisme radical, en niant la complexité de l’âme humaine, se heurte à une réalité qu’il ne peut entièrement maîtriser : celle d’un être qui, même conditionné, reste capable de rêver, de douter, de se révolter. Le néolibéralisme, en faisant de l’art un produit, oublie qu’un produit peut aussi être un poison, une arme, un moyen de subversion.

C’est dans cette brèche que se niche l’espoir. Car si les expositions cannoises sont des produits culturels, elles sont aussi, potentiellement, des espaces de rencontre, de réflexion, de contestation. Elles peuvent être le lieu où se croisent des regards, des idées, des histoires qui échappent aux logiques du marché. Elles peuvent être, pour ceux qui savent les lire, des manifestes silencieux contre l’uniformisation du monde. Mais pour que cette potentialité se réalise, il faut une conscience aiguë des mécanismes qui les produisent. Il faut refuser de se laisser enfermer dans le rôle du consommateur passif, du touriste ébloui, du spectateur docile. Il faut, en somme, résister à la tentation de la facilité, celle qui consiste à accepter le monde tel qu’il est, avec ses expositions bien propres, ses récits bien lissés, ses beautés bien marketées. La résistance néolibérale commence par là : par un refus, par un doute, par une question posée à voix basse, mais qui peut, à force de persistance, fissurer les murs les plus solides.

En définitive, les expositions cannoises ne sont ni tout à fait des outils de domination, ni tout à fait des espaces de liberté. Elles sont les deux à la fois, et c’est cette ambiguïté qui les rend fascinantes. Elles révèlent, à qui sait les observer, les contradictions d’un système qui prétend célébrer la culture tout en la vidant de sa substance. Elles montrent que l’art, même dans un monde où tout est marchandise, reste un lieu de tension, de conflit, de possibilité. Le comportementalisme radical et le néolibéralisme nous disent que l’humain est un être conditionné, mais ils oublient que l’humain est aussi un être de désir, de révolte, de création. Et c’est peut-être là, dans cette faille entre ce qu’on nous dit que nous sommes et ce que nous savons pouvoir être, que réside la véritable résistance.

Analogie finale : Comme un jardinier qui plante des fleurs dans un désert, l’art à Cannes est à la fois une oasis et une illusion. Les expositions, ces parterres soigneusement entretenus, attirent les regards et apaisent les esprits, mais elles cachent la sécheresse du sol sous leurs couleurs éclatantes. Le néolibéralisme est ce désert, un espace où tout est calculé pour maximiser le rendement, où même la beauté est une culture intensive, destinée à produire du profit. Le comportementalisme radical, lui, est le vent qui souffle sur ce désert, dispersant les graines de la pensée critique avant qu’elles n’aient eu le temps de germer. Pourtant, parfois, une graine résiste. Elle s’accroche à une fissure, elle puise dans les profondeurs une eau que le système ignore, et elle pousse, têtue, indomptable. Cette graine, c’est la résistance. Elle ne transformera pas le désert en forêt, mais elle prouvera qu’une autre vie est possible, même dans les conditions les plus hostiles. Les expositions cannoises sont ces fleurs du désert : belles, fragiles, et porteuses d’une vérité plus grande qu’elles-mêmes.



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