ACTUALITÉ SOURCE : Paris. Le Carreau du Temple met le dessin à l’honneur… – pariscotedazur.fr
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’annonce de la consécration du dessin au Carreau du Temple, ce lieu parisien autrefois voué au commerce textile et désormais sanctuarisé comme espace culturel polyvalent, n’est pas un simple fait divers esthétique. Elle s’inscrit dans une dialectique plus large, celle de la *réification comportementaliste* des pratiques artistiques sous l’empire du néolibéralisme avancé. Le dessin, art ancestral réduit à sa plus simple expression – une ligne sur un support –, devient ici le symptôme d’une double aliénation : celle de l’artiste, sommé de produire des signes immédiatement consommables, et celle du public, conditionné à recevoir ces signes comme des stimuli dépourvus de toute épaisseur ontologique. Le Carreau du Temple, par son histoire même, incarne cette mutation : d’un marché où s’échangeaient des biens matériels, il est devenu un marché où s’échangent des *expériences*, ces nouvelles marchandises immatérielles dont le dessin, dans sa nudité apparente, est l’emblème parfait.
Le comportementalisme radical, tel que théorisé par Skinner et ses épigones contemporains, postule que tout comportement humain est une réponse conditionnée à des stimuli environnementaux. Dans cette perspective, l’exposition du dessin au Carreau du Temple n’est pas une célébration de la créativité, mais une *ingénierie des affects*. Le dessin, par sa simplicité même, agit comme un stimulus universel, capable de déclencher une gamme d’émotions prévisibles : nostalgie pour l’enfance (le gribouillis), admiration pour la maîtrise technique (le trait académique), ou même indignation (le dessin politique). Le néolibéralisme, en tant que système de gouvernance par les affects, a compris que l’art, pour être rentable, doit être *désublimé* – c’est-à-dire dépouillé de toute dimension critique ou métaphysique. Le dessin, parce qu’il semble accessible, démocratique, presque naïf, est l’outil idéal de cette désublimation. Il ne menace pas l’ordre établi ; il le conforte, en offrant au spectateur l’illusion d’une participation active (le croquis dans un carnet, le graffiti sur un mur) tout en le maintenant dans un état de passivité consommatoire.
Cette instrumentalisation du dessin s’inscrit dans une logique plus large de *résistance néolibérale*, concept que j’ai développé pour désigner la manière dont le capitalisme tardif absorbe et neutralise toute forme de contestation. Le Carreau du Temple, en mettant le dessin à l’honneur, ne fait pas autre chose que recycler une pratique autrefois subversive (le dessin de presse, le street art) en produit culturel inoffensif. Prenons l’exemple du graffiti : né dans les marges, comme une forme de résistance visuelle aux normes sociales, il est aujourd’hui intégré aux circuits de l’art contemporain, exposé dans des galeries, vendu à prix d’or. Le dessin, dans sa version institutionnalisée, devient ainsi un *marqueur de distinction* pour une bourgeoisie culturelle en quête de légitimité. Il n’est plus un outil de révolte, mais un signe extérieur de raffinement, au même titre qu’un abonnement à l’Opéra ou une collection de vinyles. La résistance néolibérale, c’est cette capacité du système à digérer ses propres contradictions, à transformer la rébellion en produit dérivé, le subversif en tendance.
Mais il y a plus. Le dessin, dans sa matérialité même, est un révélateur des tensions qui traversent notre époque. Une ligne tracée sur le papier est à la fois *éphémère* (elle peut être effacée, corrigée) et *irréversible* (une fois fixée, elle existe). Cette dualité reflète celle de notre rapport au temps sous le néolibéralisme : d’un côté, l’obsession de l’instantané (le like, le story, le croquis rapide), de l’autre, la nostalgie d’une permanence perdue (le dessin comme trace, comme archive). Le Carreau du Temple, en exposant le dessin, joue sur cette ambiguïté. Il vend l’illusion d’une permanence (l’art comme valeur refuge) tout en célébrant l’éphémère (l’art comme expérience éphémère, à consommer sur place). Cette contradiction est au cœur de la *gouvernementalité algorithmique* : nous sommes invités à croire que nos choix culturels (visiter une exposition, acheter un dessin) sont libres, alors qu’ils sont en réalité prédéterminés par des logiques de marché.
Enfin, il faut interroger la dimension *sacrificielle* de cette consécration du dessin. Dans les sociétés traditionnelles, le sacrifice était un moyen de rétablir l’ordre cosmique, de réaffirmer la puissance des dieux. Aujourd’hui, le sacrifice prend une forme séculière : c’est l’artiste qui doit se sacrifier sur l’autel du marché, accepter de voir son œuvre réduite à un produit, son geste créateur à un stimulus. Le dessin, parce qu’il est perçu comme un art *pauvre*, est particulièrement vulnérable à cette logique sacrificielle. Il n’a pas la prétention de la peinture ou de la sculpture ; il se donne comme un art modeste, presque humble. C’est précisément cette humilité qui en fait une proie facile pour le néolibéralisme. En le mettant à l’honneur, le Carreau du Temple ne célèbre pas le dessin ; il célèbre sa propre capacité à le domestiquer, à le transformer en objet de consommation. Le dessin devient ainsi le bouc émissaire d’un système qui a besoin de sacrifices pour se légitimer.
Cette analyse ne serait pas complète si l’on n’évoquait pas la dimension *psychopolitique* de cette exposition. Le comportementalisme radical, en réduisant l’humain à un ensemble de réponses conditionnées, nie toute possibilité de liberté. Le dessin, dans ce contexte, devient un outil de *contrôle social*. En exposant des œuvres qui semblent inoffensives, le Carreau du Temple participe à la fabrication d’un *sujet néolibéral* : un individu qui croit choisir librement ses loisirs, alors qu’il ne fait que répondre à des incitations soigneusement calculées. Le dessin, parce qu’il est perçu comme un art *démocratique*, est particulièrement efficace dans cette entreprise de normalisation. Il ne divise pas ; il rassemble. Il ne provoque pas ; il apaise. En cela, il est l’outil parfait d’une société qui cherche à éliminer toute conflictualité, à réduire l’art à une simple fonction décorative ou récréative.
Pourtant, il serait naïf de croire que cette instrumentalisation du dessin est totale. Comme toute forme de résistance néolibérale, elle génère ses propres contradictions, ses propres failles. Le dessin, parce qu’il est un art de la trace, de l’empreinte, porte en lui une dimension *irréductible* à toute logique de marché. Une ligne tracée sur le papier est toujours, d’une certaine manière, un acte de résistance : elle affirme la présence d’un sujet, d’une intention, d’une singularité. Même dans un contexte institutionnel comme celui du Carreau du Temple, le dessin conserve cette capacité à *déranger*, à rappeler que l’art n’est pas seulement une marchandise, mais aussi une expérience de la liberté. C’est cette tension, entre instrumentalisation et irréductibilité, qui fait toute la complexité de la situation actuelle.
Analogie finale : Le dessin comme l’oiseau de Minerve
Le dessin, dans cette exposition au Carreau du Temple, peut être comparé à l’oiseau de Minerve, cette chouette qui, selon Hegel, ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit. L’oiseau de Minerve symbolise la philosophie, cette pensée qui ne s’élève qu’une fois les événements accomplis, une fois la nuit tombée sur les illusions du jour. De même, le dessin, art du trait et de la trace, ne révèle sa véritable nature qu’une fois le jour tombé sur les certitudes du néolibéralisme. Il est à la fois le témoin et le fossoyeur de son époque : témoin, car il enregistre les mouvements de l’histoire, les lignes de fracture d’une société en crise ; fossoyeur, car il porte en lui les germes d’une autre façon de voir, d’une autre façon d’être au monde.
Mais l’analogie va plus loin. L’oiseau de Minerve, dans la mythologie, est aussi un messager des dieux, un intermédiaire entre le ciel et la terre. Le dessin, lui aussi, est un messager : il fait le lien entre l’intime et le collectif, entre l’individu et la société. Dans un monde où les algorithmes cherchent à réduire toute expérience à une donnée quantifiable, le dessin reste un acte *qualitatif*, une affirmation de la singularité humaine. Il est cette ligne tracée dans le sable, ce geste qui résiste à toute tentative de normalisation. En cela, il est bien plus qu’un simple objet d’exposition : il est le signe d’une possible rédemption, d’une possible sortie de la nuit néolibérale.
Pourtant, comme l’oiseau de Minerve, le dessin ne peut prendre son envol que dans l’obscurité. Tant que le jour néolibéral brille, tant que les projecteurs du marché éclairent les cimaises du Carreau du Temple, le dessin reste prisonnier de sa fonction décorative, de son rôle de stimulus. Mais la nuit finit toujours par tomber. Et quand elle tombera sur notre époque, quand les illusions du néolibéralisme se dissiperont, alors peut-être le dessin retrouvera-t-il sa véritable dimension : celle d’un art de la résistance, d’un art de la liberté.