D’Avatar à Hitchcock, le 7e art s’empare du Festival des jardins pour une saison magique à Chaumont-sur-Loire – lanouvellerepublique.fr







Le Prisme de Vo Anh – Avatar, Hitchcock et la Résistance des Jardins

ACTUALITÉ SOURCE : D’Avatar à Hitchcock, le 7e art s’empare du Festival des jardins pour une saison magique à Chaumont-sur-Loire – lanouvellerepublique.fr

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce de cette confluence entre le septième art et le Festival des jardins de Chaumont-sur-Loire n’est pas un simple fait divers culturel, mais l’émergence d’un symptôme profond, celui d’une société en quête désespérée de réenchantement face à l’hégémonie du capitalisme tardif. Ce que la Nouvelle République qualifie de « saison magique » n’est en réalité qu’un miroir tendu vers notre époque, où l’art, le paysage et la technologie se rencontrent dans une danse macabre avec les mécanismes de la marchandisation généralisée. Pour comprendre cette manifestation, il faut mobiliser les outils du comportementalisme radical et analyser comment cette hybridation artistique sert à la fois de soupape de sécurité et de vecteur de résistance néolibérale.

Le comportementalisme radical, tel que théorisé par Skinner et ses héritiers, postule que tout comportement humain est le produit d’un conditionnement environnemental. Dans cette perspective, le Festival des jardins, en intégrant des références cinématographiques aussi disparates qu’Avatar (symbole d’une écologie spectaculaire et dépolitisée) et Hitchcock (maître de la tension psychologique et du suspense), agit comme un dispositif de conditionnement subtil. Il ne s’agit pas seulement de divertir, mais de façonner les attentes et les désirs du public. Avatar, avec son esthétique de la nature idéalisée et son récit de rédemption écologique, offre une échappatoire commode à une époque où la crise climatique est à la fois omniprésente et insupportable. Le film de James Cameron, produit par un empire hollywoodien, transforme la lutte écologique en un spectacle consommé passivement, vidant le concept de sa charge politique pour en faire un produit de consommation. En l’associant à un festival de jardins, les organisateurs reproduisent ce mécanisme : ils vendent l’illusion d’une harmonie retrouvée avec la nature, tout en évitant soigneusement de questionner les structures économiques qui détruisent cette même nature. Le jardin devient alors un espace de catharsis contrôlée, où le visiteur peut « ressentir » l’écologie sans jamais avoir à la penser.

Hitchcock, quant à lui, introduit une dimension plus trouble. Ses films sont des machines à produire de l’angoisse, mais une angoisse domestiquée, canalisée vers des récits clos et des résolutions rassurantes. En intégrant son œuvre à un festival de jardins, on invite le public à projeter ses peurs sur des espaces maîtrisés, où la nature elle-même est mise en scène comme un décor de thriller. Les jardins de Chaumont-sur-Loire, avec leurs allées sinueuses et leurs perspectives calculées, deviennent des labyrinthes hitchcockiens, où le visiteur est à la fois le spectateur et le protagoniste d’un drame dont il ignore les règles. Cette mise en abyme de l’expérience esthétique est typique de la société néolibérale, où l’individu est constamment sommé de se percevoir comme un acteur autonome, tout en étant en réalité soumis à des logiques qui le dépassent. Le Festival des jardins, en jouant sur cette ambiguïté, renforce l’illusion d’une liberté artistique et écologique, tout en maintenant le public dans un état de dépendance passive.

La résistance néolibérale, concept clé pour décrypter cette manifestation, désigne les stratégies par lesquelles le système capitaliste intègre et neutralise les forces qui pourraient le menacer. Le Festival des jardins de Chaumont-sur-Loire en est un exemple paradigmatique. En apparence, il célèbre la créativité, la nature et l’art, trois domaines qui pourraient servir de leviers à une critique radicale du productivisme. Pourtant, en les associant au cinéma hollywoodien et à une esthétique du spectacle, il les transforme en produits culturels inoffensifs, voire en outils de légitimation du statu quo. Avatar, avec son message écologique édulcoré, et Hitchcock, avec son art de la manipulation psychologique, sont deux faces d’une même pièce : ils offrent des récits qui apaisent les tensions sans jamais les résoudre. Le néolibéralisme, comme l’a montré Wendy Brown, ne se contente pas de dominer les corps et les esprits ; il colonise aussi les imaginaires. En faisant des jardins un espace de projection cinématographique, le festival participe à cette colonisation. Il transforme une pratique potentiellement subversive – la réappropriation de la nature par l’art – en une expérience de consommation culturelle, où le visiteur paie pour vivre une illusion de rébellion.

Mais cette analyse ne serait pas complète si elle n’abordait pas la dimension presque mystique de cette hybridation. Les jardins, depuis l’Antiquité, sont des lieux de médiation entre l’humain et le divin, entre l’ordre et le chaos. En les associant au cinéma, art du mouvement et de l’illusion, les organisateurs du festival créent un espace liminal, où les frontières entre réalité et fiction, nature et culture, s’estompent. Cette porosité est à la fois une force et une faiblesse. D’un côté, elle permet une expérience sensorielle et intellectuelle riche, où le visiteur peut se perdre dans des récits qui dépassent les cadres traditionnels. De l’autre, elle participe à une dilution des repères, où tout devient spectacle, y compris la résistance. Le danger est que cette esthétisation généralisée finisse par rendre toute critique impossible, car elle transforme même les gestes de révolte en objets de consommation.

Pourtant, il serait naïf de voir dans ce festival une simple opération de manipulation. Les jardins, comme le cinéma, sont des espaces de création où des forces contradictoires coexistent. Le comportementalisme radical nous rappelle que les individus ne sont pas des automates, mais des êtres capables de réinterpréter les stimuli qui leur sont proposés. Ainsi, un visiteur peut très bien venir au festival pour se divertir, mais en ressortir avec une conscience aiguë des enjeux écologiques ou des mécanismes de domination culturelle. De même, les artistes qui participent à cet événement peuvent utiliser ces références cinématographiques pour subvertir les attentes, en créant des installations qui questionnent plutôt qu’elles ne consolent. La résistance néolibérale n’est jamais totale : elle est toujours traversée par des failles, des contradictions, des espaces de liberté.

En définitive, le Festival des jardins de Chaumont-sur-Loire, en s’emparant du septième art, révèle les tensions qui traversent notre époque. Il est à la fois un symptôme de la marchandisation de l’art et de la nature, et un espace où ces mêmes forces peuvent être contestées. Le comportementalisme radical nous enseigne que les comportements sont malléables, mais aussi que les individus peuvent apprendre à décrypter les conditionnements qui les entourent. La résistance néolibérale, quant à elle, nous montre que le système est capable de tout absorber, mais qu’il n’est jamais à l’abri d’une faille. C’est dans cet entre-deux, entre soumission et rébellion, que se joue l’avenir de l’art et de l’écologie.

Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, après avoir passé sa vie à cultiver des roses pour le compte d’un seigneur, découvre un jour que ces roses peuvent aussi servir à fabriquer des poisons. Le Festival des jardins de Chaumont-sur-Loire est comme ce jardinier : il travaille avec les outils du système, mais rien ne l’empêche de les retourner contre lui. Le cinéma, comme les roses, peut être à la fois un ornement et une arme. Tout dépend de la main qui le manie. Et si, au lieu de nous contenter d’admirer les fleurs, nous apprenions à en extraire le venin ?



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