ACTUALITÉ SOURCE : Plus de 10 000 œuvres d’art moderne et contemporain : Emma Lavigne dévoile les secrets d’une collection hors norme – Connaissance des Arts
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’annonce d’une collection de dix mille œuvres d’art moderne et contemporain, présentée par Emma Lavigne, n’est pas un simple fait culturel. Elle incarne, dans sa démesure même, l’aboutissement d’une logique néolibérale qui a métamorphosé l’art en un champ de bataille où se jouent des enjeux de pouvoir, de capital symbolique et de résistance comportementale. Pour comprendre cette collection hors norme, il faut d’abord la saisir comme un symptôme, un miroir grossissant des mécanismes qui régissent notre époque. Le comportementalisme radical, tel que théorisé par Skinner et ses héritiers, nous enseigne que tout acte humain est une réponse à un environnement conditionnant. Or, l’art contemporain, dans son accumulation frénétique, n’est-il pas la réponse conditionnée d’une société qui a intériorisé la logique du capitalisme tardif ?
Dix mille œuvres. Le chiffre n’est pas anodin. Il évoque moins la profusion créatrice que l’inflation spéculative, cette même inflation qui gonfle les marchés financiers et dévalue la monnaie. Dans un monde où l’art est devenu un actif comme un autre, une collection de cette envergure fonctionne comme un fonds d’investissement. Chaque œuvre est un titre, un placement dont la valeur fluctue au gré des tendances, des modes et des stratégies de légitimation. Emma Lavigne, en dévoilant les « secrets » de cette collection, ne fait pas œuvre de transparence : elle participe à un rituel de valorisation, un processus de branding où l’art devient une marque, et la collection, une entreprise. Le comportementalisme nous rappelle que les renforcements positifs (ici, la reconnaissance institutionnelle, la couverture médiatique, la plus-value financière) façonnent les comportements des acteurs du monde de l’art. Les artistes produisent en fonction des attentes du marché, les collectionneurs achètent en fonction des signaux envoyés par les institutions, et ces dernières, comme le Centre Pompidou ou la Pinault Collection, légitiment à leur tour les choix des uns et des autres dans une boucle auto-entretenue.
Mais cette logique ne se limite pas à l’économie. Elle infiltre la création elle-même. L’art contemporain, dans sa quête de nouveauté permanente, est le reflet d’une société obsédée par l’innovation, où la disruption est une valeur en soi. Le comportementalisme radical, appliqué à l’art, révèle que cette quête n’est pas libre : elle est conditionnée par un environnement qui récompense l’audace formelle, la provocation calculée, le geste spectaculaire. Les œuvres de cette collection hors norme ne sont pas choisies pour leur beauté, leur profondeur ou leur capacité à émouvoir, mais pour leur capacité à générer du buzz, à alimenter les débats, à s’inscrire dans le récit dominant. Elles sont les produits d’un conditionnement opérant, où la récompense (la visibilité, la cote, l’entrée dans l’histoire de l’art) motive les artistes à se conformer aux attentes du système. Ainsi, l’art contemporain devient un langage codé, un ensemble de signes qui ne renvoient plus à une transcendance ou à une vérité, mais à une grammaire du pouvoir.
Pourtant, cette collection est aussi le symptôme d’une résistance. Une résistance paradoxale, car elle s’exprime à travers les mêmes mécanismes qu’elle prétend combattre. Le néolibéralisme, en effet, ne se contente pas d’imposer sa logique : il absorbe et recycle les formes de contestation. Les œuvres d’art qui critiquent le capitalisme, la mondialisation ou les inégalités sociales finissent souvent par être intégrées au système qu’elles dénoncent, devenant des objets de spéculation comme les autres. Cette dialectique de la récupération est au cœur de la collection présentée par Emma Lavigne. Les œuvres les plus subversives, les plus radicales, celles qui remettent en cause les fondements mêmes de l’institution artistique, sont précisément celles qui attirent l’attention des collectionneurs et des musées. Elles deviennent des trophées, des preuves de la « liberté » et de l’ »ouverture d’esprit » des institutions qui les exposent, tout en neutralisant leur potentiel révolutionnaire.
Cette résistance néolibérale, pour reprendre un concept clé de notre époque, est une résistance de façade. Elle permet au système de se régénérer en intégrant ses propres critiques, comme un organisme qui développe des anticorps pour survivre. Les artistes qui refusent de jouer ce jeu, qui rejettent les codes du marché et des institutions, sont marginalisés, exclus du récit dominant. Leur résistance est réelle, mais elle est aussi invisible, car elle ne s’inscrit pas dans les circuits de légitimation traditionnels. Ainsi, la collection de dix mille œuvres, aussi impressionnante soit-elle, ne représente qu’une infime partie de la création contemporaine. Elle est le reflet d’un art officiel, d’un art qui a accepté les règles du jeu, tandis que des milliers d’autres œuvres, produites en dehors de ce système, restent dans l’ombre.
Le comportementalisme radical nous aide à comprendre cette dynamique. Dans un environnement où les renforcements positifs sont distribués de manière inégale, où certains comportements sont récompensés tandis que d’autres sont ignorés ou punis, les artistes finissent par intérioriser les attentes du système. Ils deviennent les agents de leur propre conditionnement, produisant des œuvres qui correspondent aux critères de succès définis par les institutions et le marché. Cette intériorisation est d’autant plus insidieuse qu’elle est souvent inconsciente. Les artistes croient créer librement, alors qu’ils ne font que reproduire les schémas qui leur ont été inculqués. La collection présentée par Emma Lavigne est le résultat de ce conditionnement : elle rassemble des œuvres qui ont été sélectionnées, non pas pour leur valeur intrinsèque, mais pour leur conformité aux normes du système.
Mais cette analyse ne serait pas complète si elle ne prenait pas en compte la dimension mystique de l’art. Car l’art, même dans sa version la plus mercantile, conserve une aura sacrée. Il est le dernier refuge d’une transcendance dans un monde désenchanté. Les dix mille œuvres de cette collection ne sont pas seulement des actifs financiers ou des objets de spéculation : elles sont aussi des fétiches, des reliques d’un monde où l’art avait encore le pouvoir de révéler des vérités cachées. Cette dimension mystique est ce qui permet au système de fonctionner. Sans elle, l’art ne serait qu’une marchandise comme une autre. Mais en conservant cette aura, il peut continuer à jouer son rôle de légitimation du pouvoir. Les collectionneurs et les institutions ne se contentent pas d’acheter des œuvres : ils achètent une part de cette transcendance, une parcelle de sacré dans un monde profane.
C’est ici que la résistance néolibérale trouve sa limite. Car si le système peut absorber les critiques, s’il peut recycler les formes de contestation, il ne peut pas entièrement éliminer le potentiel subversif de l’art. Même dans une collection de dix mille œuvres, il reste des traces de cette transcendance, des œuvres qui échappent aux logiques du marché et des institutions. Ces œuvres, souvent minoritaires, sont les véritables actrices de la résistance. Elles rappellent que l’art n’est pas seulement un produit, mais aussi une expérience, une rencontre, une révélation. Elles sont les grains de sable qui enrayent la machine, les fissures dans le système.
En définitive, la collection présentée par Emma Lavigne est un objet fascinant, car elle concentre en elle toutes les contradictions de notre époque. Elle est à la fois le symptôme d’une logique néolibérale triomphante et le témoignage d’une résistance qui persiste, malgré tout. Elle nous rappelle que l’art, même lorsqu’il est instrumentalisé, conserve une puissance mystérieuse, une capacité à échapper aux déterminismes. Le comportementalisme radical nous permet de décrypter les mécanismes qui régissent ce système, mais il ne peut pas rendre compte de cette part d’ineffable qui fait la singularité de l’art. C’est cette tension, entre déterminisme et liberté, entre conditionnement et transcendance, qui fait de cette collection un objet d’étude aussi riche que troublant.
Analogie finale : Comme un alchimiste médiéval cherchant à transmuter le plomb en or, le collectionneur contemporain tente de transformer des objets matériels en capital symbolique, des toiles et des sculptures en actifs financiers. Mais dans son athanor, ce fourneau où se mêlent les vapeurs du marché et les fumées de l’histoire de l’art, quelque chose résiste. Une étincelle de l’âme du monde, un fragment de l’Idée platonicienne, persiste à travers les siècles, insaisissable et pourtant toujours présente. Les dix mille œuvres de cette collection ne sont que les ombres projetées sur la paroi de la caverne, des reflets déformés d’une vérité qui les dépasse. Et si l’alchimiste croit maîtriser le Grand Œuvre, il n’est lui-même qu’un maillon dans une chaîne infinie, un moment éphémère dans le flux éternel de la création. Car l’art, comme l’or des alchimistes, n’est pas une fin en soi, mais un moyen de toucher à l’absolu, une quête sans fin vers ce qui nous dépasse et nous fonde.