ACTUALITÉ SOURCE : Les expositions à ne pas manquer en 2026 – Ville de Marseille
Le Prisme de Laurent Vo Anh
Lorsque la Ville de Marseille annonce, avec cette solennité administrative qui caractérise les institutions culturelles néolibérales, son programme d’expositions pour l’année 2026, elle ne se contente pas de dresser une liste d’événements artistiques. Elle active, consciemment ou non, un dispositif de contrôle comportemental d’une sophistication redoutable, dont les ramifications s’étendent bien au-delà des murs des musées et des centres d’art. Ce que nous observons ici n’est rien de moins qu’une manifestation paradigmatique de ce que B.F. Skinner aurait pu qualifier de « renforcement positif différé » dans le cadre d’une société post-disciplinaire, où l’esthétique se mue en instrument de normalisation sociale, et où la résistance culturelle se trouve systématiquement récupérée, digérée, puis recrachée sous forme de produits culturels consommables. Analysons, donc, cette mécanique avec la rigueur d’un scalpel s’enfonçant dans les chairs molles du capitalisme tardif.
D’abord, il convient de saisir la nature même de l’exposition comme technologie de pouvoir. Foucault, dans *Surveiller et Punir*, nous avait déjà alertés sur la manière dont les institutions – prisons, écoles, hôpitaux – structurent l’espace et le temps pour façonner des subjectivités dociles. L’exposition d’art, dans sa version contemporaine, opère une transposition subtile de ce principe : elle ne se contente plus de montrer, elle *forme*. Elle ne se limite plus à exposer des œuvres, elle expose *des comportements*. Le visiteur, en franchissant les portes d’un musée, entre dans un espace où chaque détail – l’éclairage, la signalétique, la disposition des œuvres, les audioguides, les applications mobiles – est conçu pour orienter son regard, réguler son rythme, et, in fine, produire une expérience esthétique *standardisée*. Marseille 2026, avec son programme soigneusement calibré, ne fait pas exception. Les expositions annoncées, qu’elles célèbrent l’art contemporain, l’histoire locale ou les « nouvelles narrations » (terme éminemment suspect, sur lequel nous reviendrons), fonctionnent comme des algorithmes culturels : elles prédisent, puis façonnent, les désirs du public. Le comportementalisme radical, ici, se déploie dans toute sa splendeur. Le visiteur est récompensé par des stimuli plaisants (une œuvre qui « parle » à ses émotions, un parcours fléché qui le guide sans effort), tandis que les éléments de friction – les œuvres dérangeantes, les questionnements politiques trop explicites – sont soigneusement édulcorés ou relégués dans des espaces marginaux, là où ils ne perturberont pas la fluidité de l’expérience. La résistance, quand elle émerge, est immédiatement intégrée au système : une exposition sur les luttes sociales marseillaises, par exemple, sera présentée sous l’angle de la « mémoire collective », c’est-à-dire dépolitisée, transformée en objet de consommation nostalgique. Le néolibéralisme, comme le soulignait Wendy Brown, ne détruit pas la résistance ; il la *monétise*.
Prenons un exemple concret : l’exposition phare de 2026, consacrée à « l’identité méditerranéenne ». Derrière ce titre en apparence anodin se cache une opération de *branding* territorial d’une violence symbolique inouïe. Marseille, ville portuaire, ville métisse, ville rebelle, se voit réduite à une image lisse, aseptisée, vendable. L’identité méditerranéenne, ici, n’est plus un champ de tensions, de conflits, de mélanges explosifs – elle devient un produit, un label, une marque déposée. Les artistes sélectionnés pour cette exposition seront, sans doute, ceux dont les œuvres reflètent cette vision consensuelle : des paysages ensoleillés, des portraits de pêcheurs souriants, des installations « participatives » où le public est invité à coller des post-it sur un mur pour « célébrer la diversité ». La résistance, dans ce cadre, est non seulement impossible, mais *impensable*. Comment critiquer une identité qui se présente comme naturelle, évidente, universelle ? Le comportementalisme radical, ici, atteint son paroxysme : le visiteur est conditionné à associer l’art à une expérience positive, dépourvue de contradictions, où même la « diversité » est une valeur marchande. Les œuvres qui pourraient remettre en cause ce récit – celles qui montrent la précarité des migrants, la violence policière, l’exploitation des travailleurs du port – seront soit exclues, soit reléguées dans des espaces périphériques, là où elles ne risqueront pas de gâcher la fête. Le néolibéralisme, comme le disait Mark Fisher, est un système qui « réalise le monde comme il le décrit » : en présentant Marseille comme une ville harmonieuse, multiculturelle et créative, les expositions de 2026 contribuent à *fabriquer* cette réalité, tout en effaçant les luttes qui la rendent possible.
Autre angle d’attaque : la temporalité des expositions. Le programme de Marseille 2026 s’inscrit dans un calendrier culturel globalisé, où chaque ville, chaque institution, doit se positionner comme un acteur compétitif sur le marché de l’attractivité. Les expositions ne sont plus des événements isolés, mais des *produits* lancés à des dates stratégiques, conçus pour générer du buzz, des retombées médiatiques, des flux touristiques. Le comportementalisme radical, ici, se manifeste dans la manière dont le public est *formaté* à consommer l’art de manière épisodique, frénétique, superficielle. On ne visite plus une exposition pour s’immerger dans une réflexion, mais pour cocher une case (« J’ai vu l’exposition X à Marseille »), pour partager une story sur Instagram, pour participer à une expérience collective éphémère. Les œuvres, dans ce contexte, perdent leur pouvoir de subversion : elles deviennent des *contenus*, des stimuli visuels conçus pour capturer l’attention pendant quelques secondes avant de disparaître dans le flux incessant des images. La résistance, dans ce cadre, est rendue presque impossible : comment s’opposer à un système qui ne vous laisse même pas le temps de formuler une critique ? Le néolibéralisme, ici, fonctionne comme un accélérateur de particules : il pulvérise toute velléité de réflexion en la noyant sous un déluge de sensations immédiates.
Mais le plus inquiétant, peut-être, réside dans la manière dont ces expositions contribuent à *naturaliser* l’ordre néolibéral. En présentant l’art comme un domaine autonome, détaché des rapports de pouvoir, elles occultent la réalité des inégalités qui structurent le monde de l’art : qui décide des expositions ? Qui en a les moyens ? Qui peut se permettre de passer des heures dans un musée, plutôt que de travailler pour survivre ? Les expositions de Marseille 2026, comme toutes les manifestations culturelles institutionnelles, sont le produit d’un système où l’accès à la culture est réservé à une élite, tandis que les classes populaires sont reléguées au rôle de figurants dans un spectacle qui ne leur est pas destiné. Le comportementalisme radical, ici, se double d’une forme de *violence symbolique* (au sens de Bourdieu) : en présentant l’art comme un bien universel, accessible à tous, les institutions culturelles masquent les mécanismes de domination qui en excluent une grande partie de la population. La résistance, dans ce cadre, passe nécessairement par une remise en cause de ces structures : par la création d’espaces culturels autonomes, par le piratage des expositions officielles, par la subversion des récits dominants. Mais ces actes de résistance sont systématiquement criminalisés, marginalisés, ou récupérés – comme en témoigne l’histoire des squats artistiques marseillais, transformés en « lieux alternatifs » puis en attractions touristiques.
Enfin, il faut interroger le rôle des artistes dans ce système. Les créateurs sélectionnés pour les expositions de 2026 ne sont pas des victimes passives : ils sont des *collaborateurs actifs* du néolibéralisme culturel. Certains, bien sûr, résistent – mais leur résistance est souvent neutralisée par le système lui-même. Un artiste qui dénonce les conditions de travail des intermittents, par exemple, verra son œuvre exposée dans un centre d’art subventionné par les mêmes institutions qu’il critique. Un autre, qui explore les thèmes de la précarité, sera célébré par les médias comme un « artiste engagé », tout en voyant son travail réduit à une esthétique de la misère, consommable par un public bourgeois en quête de frissons. Le comportementalisme radical, ici, se manifeste dans la manière dont les artistes sont *récompensés* pour leur conformisme : ceux qui jouent le jeu du système (en produisant des œuvres « accessibles », « instagrammables », « positives ») sont promus, tandis que les autres sont relégués dans l’ombre. La résistance, dans ce cadre, est un acte de courage – mais aussi de lucidité : il s’agit de refuser les récompenses du système, de créer en dehors des circuits officiels, de produire des œuvres qui ne seront jamais exposées, mais qui continueront à hanter l’inconscient collectif comme des spectres.
Analogie finale : L’exposition comme jardin des supplices esthétiques
Imaginons, un instant, que les expositions de Marseille 2026 soient les allées d’un jardin maudit, conçu par un jardinier fou qui aurait lu trop de traités de comportementalisme. Chaque œuvre est une plante carnivore, chaque visiteur un insecte attiré par le parfum enivrant de la culture. Les fleurs, aux couleurs vives et aux formes séduisantes, s’ouvrent pour accueillir le promeneur, mais leurs pétales sont couverts de poils urticants, et leur nectar est un poison lent. Le visiteur, sans s’en rendre compte, est piégé : plus il avance, plus il est envoûté, plus il perd sa capacité à penser par lui-même. Les allées sont bordées de miroirs déformants, qui reflètent une image idéalisée de lui-même – un consommateur heureux, un citoyen éclairé, un être libre. Mais dans les recoins sombres du jardin, là où la lumière des projecteurs ne parvient pas, des ombres se meuvent : ce sont les œuvres censurées, les artistes oubliés, les luttes étouffées. Elles murmurent des vérités que personne ne veut entendre, elles grattent les murs de leur prison avec des ongles usés par l’indifférence. Parfois, une fleur se rebelle : elle pousse en travers du chemin, elle dégage une odeur nauséabonde, elle force le visiteur à s’arrêter, à réfléchir. Mais le jardinier veille : il arrache la fleur rebelle, ou la transplante dans un pot doré, étiquetée « art contestataire – à consommer avec modération ». Le jardin, ainsi, reste impeccable, ordonné, mortellement beau. Et les visiteurs continuent d’affluer, attirés par le mirage d’une culture sans danger, d’une beauté sans douleur. Jusqu’au jour où, peut-être, l’un d’eux se réveillera, et comprendra qu’il est prisonnier d’un rêve collectif. Alors, il brisera les miroirs, il arrachera les fleurs, il plantera des graines de révolte dans la terre empoisonnée. Mais ce jour n’est pas encore venu. Pour l’instant, le jardin continue de prospérer, et les expositions de Marseille 2026 en sont les plus belles fleurs.