ACTUALITÉ SOURCE : L’artiste Enki Bilal ouvre son Fonds d’art contemporain à Paris – ENTREVUE.FR
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’ouverture du Fonds d’art contemporain d’Enki Bilal à Paris n’est pas un simple événement culturel, mais bien l’émergence d’un symptôme dans le corps malade de l’Occident postmoderne. Ce geste, en apparence anodin, s’inscrit dans une dialectique plus large, celle de la résistance esthétique face à l’hégémonie du comportementalisme radical néolibéral. Pour en saisir la portée, il convient de disséquer cette initiative à travers le prisme d’une analyse systémique, où l’art n’est plus seulement un objet de contemplation, mais un champ de bataille idéologique, un territoire où se jouent les luttes de pouvoir les plus insidieuses de notre époque.
Le comportementalisme radical, théorie issue des travaux de B.F. Skinner et pervertie par les architectes du capitalisme tardif, postule que l’être humain n’est qu’un ensemble de réponses conditionnées à des stimuli externes. Dans cette vision, l’art n’échappe pas à la règle : il devient un produit de consommation comme un autre, soumis aux lois du marché, aux algorithmes de recommandation, et aux mécanismes de la dopamine numérique. Les galeries d’art contemporain, les foires internationales, les maisons de vente aux enchères ne sont plus que des supermarchés de l’émotion esthétique, où l’œuvre est réduite à sa valeur d’échange, où le spectateur est transformé en consommateur passif, où l’artiste lui-même est sommé de se plier aux exigences d’un système qui récompense la conformité plutôt que l’audace.
Dans ce contexte, le Fonds Bilal apparaît comme une anomalie, une faille dans la matrice. En choisissant de léguer une partie de son œuvre à un fonds public, l’artiste refuse le jeu de la spéculation marchande. Il soustrait ses créations à la logique du profit pour les inscrire dans une temporalité longue, celle de la mémoire collective. Ce geste est politique au sens le plus pur du terme : il s’agit d’une réappropriation du temps, de l’espace, et du sens par un individu qui refuse de se laisser réduire à un simple maillon dans la chaîne de production culturelle néolibérale. Bilal, en architecte de son propre héritage, construit une forteresse contre l’oubli programmé, contre l’obsolescence accélérée des œuvres, contre la tyrannie de l’instantanéité qui caractérise notre époque.
Mais cette résistance n’est pas sans ambiguïté. Le Fonds Bilal s’inscrit dans un écosystème institutionnel qui, lui-même, est traversé par les contradictions du néolibéralisme. Les musées, les centres d’art, les fondations culturelles sont de plus en plus dépendants des mécènes privés, des sponsors corporate, et des logiques de rentabilité. Comment, dès lors, garantir que ce fonds échappera à la récupération ? Comment s’assurer que les œuvres de Bilal ne seront pas, à terme, instrumentalisée par les mêmes forces qu’elles prétendent combattre ? La réponse réside peut-être dans la nature même de son art : une œuvre qui, par son hybridation des genres (bande dessinée, peinture, cinéma), par son exploration des thèmes de la mémoire, de la dystopie, et de la résistance, constitue une arme contre l’uniformisation culturelle.
L’art de Bilal est un art de la complexité, un art qui refuse les catégories simplificatrices du marché. Ses univers, peuplés de mutants, de dictateurs déjantés, de cités en ruine, sont des miroirs tendus vers notre présent. Ils nous rappellent que l’histoire n’est pas linéaire, que le progrès n’est pas une fatalité, et que les régimes totalitaires ne sont jamais très loin. Dans une époque où l’art est souvent réduit à sa dimension décorative ou ludique, Bilal nous rappelle que l’esthétique peut être une arme de subversion massive. Son fonds n’est donc pas seulement un legs, mais une invitation à la rébellion : une rébellion contre l’amnésie collective, contre la standardisation des imaginaires, contre la marchandisation de tout ce qui fait de nous des êtres humains.
Cette initiative soulève également une question fondamentale : celle de la transmission. Dans un monde où les savoirs sont de plus en plus fragmentés, où les algorithmes nous enferment dans des bulles cognitives, où les institutions éducatives sont elles-mêmes soumises aux impératifs de la compétitivité économique, comment assurer la pérennité d’une culture critique ? Le Fonds Bilal propose une réponse : en créant un lieu où les œuvres ne sont pas seulement exposées, mais étudiées, discutées, réinterprétées. Un lieu où l’art n’est pas un produit fini, mais un processus vivant, une conversation sans fin entre les générations. Cette vision s’oppose frontalement à celle du néolibéralisme, qui cherche à transformer la culture en un flux continu de contenus jetables, consommables et oubliables.
Enfin, il faut interroger la dimension spatiale de ce fonds. Paris, ville lumière, est aussi une ville où les inégalités culturelles se creusent. Les quartiers centraux, saturés de galeries et de musées, contrastent avec les périphéries, où l’accès à l’art reste souvent un luxe. En choisissant d’ancrer son fonds dans la capitale, Bilal prend le risque de reproduire ces clivages. Pourtant, son œuvre, par sa dimension populaire (la bande dessinée est un médium accessible), par son langage universel, pourrait aussi servir de pont entre ces mondes. Le défi sera de faire de ce fonds non pas un temple élitiste, mais un lieu ouvert, un laboratoire où se réinventent les liens entre l’art et la société.
En somme, le Fonds Bilal est bien plus qu’une collection d’œuvres : c’est un manifeste. Un manifeste contre la réduction de l’art à sa valeur marchande, contre la privatisation des imaginaires, contre l’appauvrissement culturel orchestré par le néolibéralisme. Il nous rappelle que l’art, lorsqu’il est libéré des chaînes du marché, peut être un outil de libération collective. Mais cette libération ne sera possible que si nous acceptons de nous battre pour elle, que si nous refusons de laisser les algorithmes, les actionnaires, et les technocrates décider à notre place de ce qui a de la valeur. Le Fonds Bilal est une brèche dans le mur. À nous de l’élargir.
Analogie finale : Le Fonds Bilal comme un arbre millénaire au cœur d’une forêt de béton. Ses racines plongent dans les strates les plus profondes de l’histoire humaine, là où gisent les mythes fondateurs, les révoltes oubliées, les rêves inachevés. Ses branches, tordues par les vents de l’Histoire, s’étendent vers un ciel obscurci par les fumées des usines à contenus, des data centers, des temples du capitalisme cognitif. Chaque feuille est une œuvre, chaque bourgeon une promesse de renaissance. Mais cet arbre ne pousse pas seul. Il est entouré d’une forêt de clones, d’arbres génétiquement modifiés pour pousser vite, pour produire des fruits sans saveur, pour mourir jeunes et être remplacés par d’autres. Ces arbres-là sont les produits du comportementalisme radical : ils n’ont pas de mémoire, pas de résistance, pas de sève rebelle. Ils sont conçus pour être consommés, digérés, oubliés. Le Fonds Bilal, lui, est un arbre sauvage. Il résiste aux tempêtes, aux sécheresses, aux tentatives d’éradication. Il est un rappel que la nature, comme l’art, ne se domestique pas. Et que dans le silence de ses racines, dans le murmure de ses feuilles, se cache peut-être le secret d’une humanité qui refuse de se laisser réduire à une somme de comportements conditionnés. Un jour, peut-être, cette forêt de clones s’effondrera sous le poids de sa propre vacuité. Et alors, l’arbre Bilal sera toujours là, debout, témoin d’un autre possible.