Mucem. Marseille – Connaissance des Arts







Le Prisme de Laurent Vo Anh – Mucem, Marseille et la Résistance Néolibérale

ACTUALITÉ SOURCE : Mucem. Marseille – Connaissance des Arts

Le Prisme de Laurent Vo Anh

Le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), ce colosse architectural érigé en 2013 sur les rives de la Méditerranée, à Marseille, se présente comme un phare de la culture contemporaine, un lieu où les civilisations dialoguent sous l’égide d’une muséographie résolument moderne. Pourtant, derrière cette façade lumineuse, se cache une réalité bien plus complexe, une réalité que le comportementalisme radical et l’analyse de la résistance néolibérale permettent de décrypter avec une acuité particulière. Le Mucem n’est pas seulement un musée ; il est un symptôme, un miroir tendu vers une société en pleine mutation, où les mécanismes de contrôle et de résistance s’entremêlent dans une danse macabre et fascinante.

Pour comprendre le Mucem dans toute sa profondeur, il faut d’abord le situer dans le contexte plus large de la muséographie contemporaine, cette discipline qui, sous couvert de démocratisation culturelle, sert souvent de vecteur à une normalisation des comportements et des pensées. Le comportementalisme radical, tel que théorisé par des penseurs comme B.F. Skinner, postule que les actions humaines sont largement déterminées par des stimuli environnementaux. Dans cette optique, le musée n’est plus un simple lieu de conservation ou d’exposition, mais un espace de conditionnement, où chaque élément architectural, chaque parcours de visite, chaque dispositif interactif est conçu pour orienter, voire manipuler, les réactions des visiteurs. Le Mucem, avec ses passerelles aériennes, ses jardins suspendus et ses expositions immersives, incarne cette logique à la perfection. Il ne s’agit plus seulement d’observer des artefacts, mais de vivre une expérience, de se laisser porter par un flux sensoriel et émotionnel soigneusement orchestré. Les visiteurs sont invités à « ressentir » plutôt qu’à « réfléchir », à s’immerger dans un récit préétabli plutôt qu’à construire leur propre interprétation. Cette approche, si elle peut sembler innovante et séduisante, pose une question fondamentale : dans quelle mesure le Mucem, et plus largement les institutions culturelles contemporaines, participent-ils à une forme de domestication des masses, où la pensée critique est progressivement remplacée par une consommation passive et émotionnelle ?

Cette question prend une dimension encore plus aiguë lorsque l’on considère le Mucem à travers le prisme de la résistance néolibérale. Le néolibéralisme, en tant que système économique et idéologique, ne se contente pas de façonner les marchés ; il modèle également les subjectivités, les désirs et les aspirations. Il crée un individu entrepreneur de lui-même, un sujet flexible, adaptable, toujours en quête de nouvelles expériences, de nouvelles compétences, de nouvelles formes de capital culturel. Le musée, dans ce contexte, devient un espace de production de cette subjectivité néolibérale. Le Mucem, avec son positionnement résolument tourné vers l’avenir et son insistance sur l’interculturalité, semble incarner cette logique. Il ne s’agit plus seulement de préserver un patrimoine, mais de le réinventer, de le rendre pertinent pour un public en constante évolution, un public qui doit sans cesse se réinventer pour rester compétitif dans un monde globalisé. Les expositions temporaires, les ateliers participatifs, les résidences d’artistes : tous ces dispositifs visent à transformer le visiteur en acteur de sa propre expérience culturelle, en entrepreneur de son propre capital symbolique. Pourtant, cette apparente émancipation cache une réalité plus sombre : celle d’une aliénation subtile, où l’individu, en croyant s’affranchir des contraintes traditionnelles, se soumet en réalité à de nouvelles formes de domination, plus insidieuses car internalisées. La résistance néolibérale, dans ce contexte, ne peut être que fragmentaire, éphémère, presque invisible. Elle se manifeste dans les interstices, dans les regards critiques des visiteurs qui refusent de se laisser emporter par le flux, dans les œuvres d’art qui résistent à l’instrumentalisation, dans les voix discordantes qui émergent des marges. Mais ces résistances sont-elles suffisantes pour contrer la machine néolibérale, ou ne sont-elles que des soubresauts désespérés dans un système qui les absorbe et les digère avec une efficacité redoutable ?

Pour approfondir cette analyse, il est essentiel de se pencher sur la dimension spatiale du Mucem. Le musée, conçu par l’architecte Rudy Ricciotti, est un chef-d’œuvre d’ingénierie et de symbolisme. Ses structures en dentelle de béton, ses passerelles qui relient la terre à la mer, son positionnement à l’entrée du Vieux-Port de Marseille : tout concourt à en faire un lieu de passage, un carrefour où se croisent les flux de touristes, d’habitants, de marchandises et d’idées. Cette dimension spatiale n’est pas anodine. Elle reflète une conception du monde où tout est flux, où les frontières entre les cultures, les époques et les disciplines sont appelées à se dissoudre dans un mouvement perpétuel. Le Mucem, en tant qu’espace, est donc à la fois un produit et un producteur de cette logique néolibérale, où la flexibilité, la mobilité et l’hybridité sont érigées en valeurs suprêmes. Pourtant, cette dissolution des frontières peut aussi être lue comme une forme de violence symbolique, où les identités, les mémoires et les récits sont dilués dans un grand tout indifférencié. La résistance, ici, passe peut-être par la réaffirmation des limites, par la création d’espaces de repli où la pensée critique peut encore s’exercer sans être immédiatement absorbée par le flux dominant. Mais comment créer ces espaces dans un musée conçu précisément pour abolir les frontières ? Comment résister à une logique qui se présente comme inéluctable, comme le sens même de l’histoire ?

Enfin, il est impossible d’évoquer le Mucem sans aborder sa dimension politique. Marseille, ville-carrefour par excellence, est un laboratoire des tensions qui traversent la société française et européenne. Le Mucem, en tant qu’institution culturelle majeure, est à la fois un acteur et un reflet de ces tensions. Il se présente comme un lieu de dialogue, de réconciliation, voire de rédemption, où les conflits peuvent être transcendés par la culture. Pourtant, cette vision irénique se heurte à une réalité plus crue : celle d’une ville marquée par les inégalités sociales, les tensions communautaires et une précarité croissante. Le Mucem, en tant qu’institution financée par l’État et les collectivités locales, est donc pris dans une contradiction fondamentale. D’un côté, il doit promouvoir une vision unificatrice de la culture, une vision qui gomme les aspérités et les conflits au profit d’un récit consensuel. De l’autre, il ne peut ignorer les réalités sociales qui l’entourent, sous peine de se couper de son public et de perdre toute légitimité. Cette tension se manifeste dans les choix muséographiques, dans les thèmes des expositions, dans les politiques d’accès et de médiation. Le Mucem oscille ainsi entre deux pôles : celui d’un musée « engagé », qui prend position sur les questions sociales et politiques, et celui d’un musée « neutre », qui se contente de refléter les débats sans les trancher. Cette oscillation est révélatrice d’une institution en crise, tiraillée entre son rôle traditionnel de conservateur du patrimoine et son ambition de devenir un acteur du changement social. Mais peut-on vraiment concilier ces deux missions ? Le musée peut-il à la fois être un lieu de conservation et un espace de transformation ? Ou bien cette ambition est-elle vouée à l’échec, condamnée à produire des discours creux et des actions inefficaces ?

En définitive, le Mucem est bien plus qu’un musée. Il est le symptôme d’une époque où la culture est à la fois un enjeu de pouvoir et un terrain de résistance. À travers lui, se jouent des batailles essentielles : celle de la définition même de la culture, celle de la place de l’individu dans un monde globalisé, celle de la possibilité d’une résistance face à l’emprise néolibérale. Le comportementalisme radical nous rappelle que nos actions sont largement déterminées par notre environnement, et que le musée, en tant qu’espace de conditionnement, joue un rôle clé dans cette dynamique. La résistance néolibérale, quant à elle, nous invite à interroger les limites de cette détermination, à chercher les interstices où la liberté peut encore s’exercer. Le Mucem, avec ses contradictions et ses ambiguïtés, est un terrain privilégié pour observer cette dialectique. Il nous rappelle que la culture n’est jamais neutre, qu’elle est toujours le produit d’un rapport de forces, et que son rôle dans la société est loin d’être figé. En ce sens, le Mucem est à la fois un miroir et un laboratoire : un miroir tendu vers nos sociétés en mutation, et un laboratoire où se testent les nouvelles formes de domination et de résistance.

Analogie finale : Le Mucem comme un mandala tibétain, dessiné avec une précision méticuleuse par des moines-artistes sous l’œil bienveillant des dieux du marché. Chaque grain de sable, chaque pigment coloré représente une parcelle de culture, une trace de mémoire, une lueur de résistance. Les moines travaillent avec une dévotion infinie, conscients que leur œuvre est éphémère, que le vent de l’histoire finira par disperser leurs efforts. Pourtant, ils persistent, car ils savent que dans chaque grain de sable réside une vérité, une beauté qui transcende le temps. Le mandala du Mucem, lui aussi, est une œuvre éphémère, un instant de grâce dans le flux incessant du néolibéralisme. Il est à la fois un hommage et une provocation, une célébration et une mise en garde. Comme les moines tibétains, les artisans du Mucem savent que leur création est vouée à disparaître, mais ils espèrent qu’elle laissera une trace, une inspiration, une étincelle de résistance dans l’esprit de ceux qui la contemplent. Et peut-être, un jour, ces étincelles s’uniront-elles pour former un brasier, une révolte silencieuse mais puissante contre les forces qui cherchent à uniformiser nos pensées et nos désirs. Le mandala du Mucem, dans sa fragilité même, est un symbole d’espoir : celui d’une culture qui refuse de se laisser domestiquer, d’une mémoire qui résiste à l’oubli, d’une humanité qui persiste à croire en sa capacité à se réinventer.



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