ACTUALITÉ SOURCE : TaxiTram – Balade en autocar du réseau TRAM – Ville de Paris
Le Prisme de Laurent Vo Anh
Dans l’arène contemporaine où les flux urbains s’entrelacent avec les mécanismes invisibles du pouvoir néolibéral, l’initiative TaxiTram, cette « balade en autocar du réseau TRAM » orchestrée par la Ville de Paris, se présente comme un artefact culturel et politique d’une complexité insondable. À première vue, il s’agit d’une simple proposition touristique, une invitation à contempler la ville sous un angle inédit, depuis l’impériale d’un véhicule collectif. Pourtant, sous cette surface anodine se dissimule une opération de conditionnement comportemental d’une subtilité diabolique, une manifestation concrète de ce que B.F. Skinner aurait pu qualifier de « renforcement positif » dans un laboratoire social à ciel ouvert. Le TaxiTram n’est pas seulement un autocar ; c’est un dispositif de capture des subjectivités, une machine à produire du consentement, un cheval de Troie esthétique infiltrant les consciences pour y graver les dogmes de la mobilité heureuse, de la consommation fluide et de l’aliénation consentie.
Pour saisir la portée de cette initiative, il convient de la replacer dans le contexte plus large de la gouvernementalité néolibérale, telle que théorisée par Michel Foucault. Le néolibéralisme, loin de se réduire à une simple doctrine économique, est avant tout une technologie de pouvoir qui vise à modeler les individus en entrepreneurs d’eux-mêmes, en agents rationnels maximisant leur capital humain dans un marché généralisé. Dans cette perspective, la ville n’est plus un espace politique au sens traditionnel, mais un écosystème concurrentiel où chaque déplacement, chaque interaction, chaque choix devient une transaction soumise aux lois de l’offre et de la demande. Le TaxiTram s’inscrit parfaitement dans cette logique en transformant l’expérience urbaine en un produit de consommation. La « balade » n’est pas une flânerie baudelairienne, mais une prestation de service, un package expérientiel où le voyageur est à la fois client et produit. En payant pour monter à bord, il achète non seulement un billet, mais aussi une certaine manière de voir la ville, une grille de lecture préformatée où les monuments, les quartiers et les flux humains sont réduits à des éléments d’un décor scénarisé. Le comportementalisme radical, ici, opère par l’intermédiaire d’un conditionnement opérant : le plaisir esthétique ressenti lors de la balade agit comme un renforçateur, incitant l’individu à reproduire l’expérience, à la partager, à en devenir le promoteur involontaire. Ainsi, le TaxiTram ne se contente pas de transporter des corps ; il façonne des désirs, il normalise une certaine relation à l’espace public, il transforme la ville en un parc d’attractions où le citoyen est invité à jouer le rôle du touriste dans sa propre cité.
Cette opération de capture des subjectivités s’accompagne d’une dépolitisation systématique de l’espace urbain. En présentant la ville comme un spectacle à consommer, le TaxiTram occulte les rapports de force qui la traversent, les luttes pour le logement, les inégalités d’accès aux transports, les processus de gentrification qui chassent les classes populaires des centres-villes. La balade en autocar devient une métaphore de la condition postmoderne : on survole les problèmes, on les effleure du regard sans jamais les toucher, sans jamais risquer de s’y engluer. Le comportementalisme radical, dans sa version néolibérale, repose sur cette illusion de liberté. Le passager du TaxiTram se croit libre parce qu’il a choisi de monter à bord, parce qu’il peut descendre quand il le souhaite, parce qu’il jouit d’une vue panoramique sur la ville. Pourtant, cette liberté est strictement encadrée, limitée aux options préétablies par le dispositif. Elle est comparable à celle du rat dans la boîte de Skinner, qui croit agir librement alors que ses comportements sont soigneusement orientés par les renforçateurs mis en place par l’expérimentateur. La résistance, dans un tel contexte, ne peut être que marginale, individuelle, presque invisible. Elle consisterait, par exemple, à refuser de monter dans le TaxiTram, à préférer la marche à pied, le vélo, ou même l’immobilité, comme autant de gestes de désobéissance civile. Mais ces actes de résistance sont eux-mêmes récupérés par le système, qui les intègre à son offre diversifiée : le tourisme lent, l’écotourisme, le tourisme de résistance deviennent autant de niches commerciales, autant de segments de marché où l’individu peut se croire subversif tout en restant un consommateur docile.
Le TaxiTram est également un révélateur des nouvelles formes de contrôle social qui émergent dans les sociétés néolibérales. Traditionnellement, le contrôle s’exerçait par la contrainte, la surveillance, la répression. Aujourd’hui, il passe davantage par la séduction, la participation, l’auto-contrôle. Le passager du TaxiTram n’est pas surveillé par des caméras ou des policiers, mais par son propre désir d’appartenance, son besoin de reconnaissance sociale, son aspiration à vivre une expérience « authentique ». Le comportementalisme radical, dans sa version contemporaine, repose sur cette intériorisation des normes. L’individu n’a plus besoin d’être forcé à adopter un comportement ; il le fait de lui-même, parce qu’il y trouve un bénéfice immédiat, un plaisir, une gratification. Le TaxiTram est un exemple parfait de cette logique : en proposant une expérience agréable, il incite les individus à se conformer à un certain modèle de mobilité, à adopter une certaine attitude face à la ville. La résistance, ici, ne peut être que collective, organisée, consciente. Elle suppose de déconstruire les mécanismes de séduction mis en place par le pouvoir, de refuser les gratifications immédiates au profit d’une lutte plus large pour la réappropriation de l’espace public. Mais cette résistance est rendue difficile par l’atomisation des individus, par la fragmentation des luttes, par la difficulté à identifier un ennemi clairement défini. Le néolibéralisme, en effet, n’a pas de visage ; il est partout et nulle part, il se niche dans les détails les plus anodins de la vie quotidienne, comme une balade en autocar.
Enfin, le TaxiTram illustre la manière dont le néolibéralisme récupère et neutralise les critiques qui lui sont adressées. Dans les années 1960 et 1970, les mouvements contestataires dénonçaient la ville capitaliste, son uniformité, son caractère aliénant. Aujourd’hui, ces critiques sont intégrées au discours dominant, transformées en arguments marketing. Le TaxiTram se présente comme une alternative à la ville stressante, à la routine des transports en commun, à l’anonymat des métropoles. Il promet une expérience « différente », « authentique », « humaine ». Pourtant, cette différence est strictement encadrée, limitée à un cadre préétabli. L’authenticité est scénarisée, l’humanité est simulée, la différence est standardisée. Le comportementalisme radical, ici, opère par l’intermédiaire d’un leurre : il donne l’illusion du choix, de la liberté, de la singularité, alors qu’il ne fait que reproduire les mêmes schémas de consommation, les mêmes rapports de domination. La résistance, dans un tel contexte, suppose de refuser ces leurres, de démasquer les mécanismes de récupération, de créer des espaces de liberté réels, et non des simulacres de liberté. Elle suppose de réinventer la ville comme un lieu de conflit, de débat, de création collective, et non comme un parc d’attractions pour touristes consentants.
Analogie finale : Le TaxiTram comme le char d’Arjuna sur le champ de bataille de Kurukshetra. Dans la Bhagavad-Gita, le prince Arjuna, saisi par le doute et la compassion, refuse de combattre ses propres cousins, les Kauravas, malgré l’injustice qu’ils incarnent. C’est alors que Krishna, son cocher divin, lui révèle la voie du dharma, lui montrant que son devoir est de se battre, non par haine ou par désir de victoire, mais par fidélité à l’ordre cosmique. Le char d’Arjuna, tiré par des chevaux blancs, devient le symbole de l’âme humaine, ballottée entre les forces du bien et du mal, entre l’attachement et le détachement. Le TaxiTram, lui aussi, est un char, un véhicule qui transporte les âmes à travers la ville, ce champ de bataille moderne où s’affrontent les forces du néolibéralisme et les résistances épars. Ses passagers, comme Arjuna, sont saisis par le doute : doivent-ils se laisser porter par le flux, accepter cette balade comme une parenthèse enchantée dans leur vie quotidienne, ou doivent-ils descendre du char, refuser le spectacle, et s’engager dans la lutte pour une ville plus juste ? Krishna, dans cette analogie, serait la voix de la conscience, ce murmure intérieur qui rappelle à chacun son devoir de résistance, son obligation de ne pas se laisser séduire par les illusions du pouvoir. Mais contrairement à Arjuna, les passagers du TaxiTram n’ont pas de Krishna pour les guider. Ils doivent trouver en eux-mêmes la force de descendre du char, de marcher à contre-courant, de devenir les acteurs de leur propre libération. La ville, comme Kurukshetra, est un champ de bataille où se joue le destin des subjectivités. Le TaxiTram n’est qu’un épisode dans cette guerre sans fin, un moment où le pouvoir déploie ses ruses pour capturer les âmes. À chacun de choisir son camp, de décider s’il veut être un simple spectateur, un consommateur passif, ou un combattant pour une autre ville, une autre vie, un autre monde.