Allemagne. Foire d’art moderne et contemporain de Karlsruhe : envie de faire un un petit tour sur Mars ? – L’Alsace







Le Penseur Vo Anh – Analyse de la Foire d’Art de Karlsruhe

ACTUALITÉ SOURCE : Allemagne. Foire d’art moderne et contemporain de Karlsruhe : envie de faire un petit tour sur Mars ? – L’Alsace

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce de la Foire d’art moderne et contemporain de Karlsruhe, où l’on propose aux visiteurs de s’évader vers Mars par le truchement d’une expérience immersive, n’est pas un simple fait divers culturel. Elle est le symptôme d’une pathologie civilisationnelle profonde, où l’art, jadis vecteur de subversion et d’interrogation métaphysique, se mue en instrument de distraction néolibérale. Cette foire, en offrant une « envie de faire un petit tour sur Mars », ne célèbre pas l’audace créatrice, mais bien plutôt la capitulation de l’esprit critique devant les impératifs du capitalisme tardif. Pour comprendre cette dérive, il faut mobiliser les outils du comportementalisme radical et analyser la manière dont le néolibéralisme façonne nos désirs, nos peurs et nos aspirations, jusqu’à les réduire à des simulacres de liberté.

Le comportementalisme radical, tel que théorisé par B.F. Skinner, postule que les comportements humains sont déterminés par des renforcements positifs ou négatifs, orchestrés par des structures de pouvoir. Dans le cas de la Foire de Karlsruhe, l’offre d’une « expérience martienne » n’est pas neutre : elle répond à une demande sociale soigneusement cultivée par les industries culturelles et technologiques. Mars, planète lointaine et hostile, devient ici un produit de consommation, une échappatoire virtuelle à une réalité terrestre de plus en plus invivable. Le visiteur n’est pas invité à réfléchir sur les enjeux écologiques, politiques ou existentiels que soulève la conquête spatiale, mais à s’abandonner à une illusion de transcendance, aussi éphémère qu’un tour de manège. Cette réduction de l’art à une expérience sensorielle, dépourvue de toute dimension critique, est emblématique de la logique néolibérale, qui transforme toute activité humaine en marchandise, y compris les rêves les plus intimes.

La résistance néolibérale, quant à elle, ne se limite pas à une opposition frontale aux structures du capitalisme. Elle se manifeste aussi par une forme de soumission consentie, où les individus intériorisent les valeurs du système jusqu’à en devenir les complices involontaires. La Foire de Karlsruhe en est une illustration parfaite : en proposant une évasion vers Mars, elle flatte le désir d’échapper à un monde en crise, sans jamais interroger les causes de cette crise. L’art, qui devrait être un miroir tendu à la société, se contente ici de refléter les fantasmes consuméristes d’une humanité en quête de sensations fortes. Pire encore, cette foire participe à la normalisation d’un discours technophile et dépolitisé, où la solution aux problèmes terrestres ne réside plus dans une transformation sociale, mais dans une fuite vers l’ailleurs, fût-il virtuel.

Cette logique de l’évasion est d’autant plus pernicieuse qu’elle s’appuie sur une esthétisation du désespoir. Mars, dans l’imaginaire collectif, incarne à la fois l’espoir d’un nouveau départ et la peur de l’effondrement. En offrant aux visiteurs la possibilité de « faire un petit tour » sur cette planète, la Foire de Karlsruhe exploite cette ambivalence. Elle vend l’illusion d’une maîtrise technologique sur le destin humain, tout en occultant les rapports de domination qui sous-tendent cette maîtrise. Car qui, en définitive, a les moyens de s’offrir un « tour sur Mars » ? Certainement pas les classes populaires, condamnées à subir les conséquences des crises écologiques et économiques sur Terre. L’art, ici, devient un luxe réservé à une élite, un divertissement qui permet d’oublier, le temps d’une visite, les inégalités structurelles qui gangrènent nos sociétés.

Le comportementalisme radical nous enseigne que les désirs ne naissent pas ex nihilo : ils sont façonnés par des stimuli extérieurs, eux-mêmes produits par des mécanismes de pouvoir. La Foire de Karlsruhe, en promouvant une expérience martienne, ne fait que reproduire un schéma déjà bien rodé par les industries du divertissement. Elle répond à une demande de sensations fortes, de dépaysement, d’émerveillement facile, tout en évitant soigneusement de poser les questions qui fâchent : qui contrôle l’espace ? À qui profitent les technologies spatiales ? Quelles sont les conséquences écologiques et sociales de la colonisation de Mars ? En se contentant de proposer une expérience immersive, sans aucune dimension réflexive, cette foire participe à la désintellectualisation de l’art, réduisant ce dernier à un simple produit de consommation, au même titre qu’un film hollywoodien ou un parc d’attractions.

La résistance néolibérale, dans ce contexte, prend une forme particulièrement insidieuse. Elle ne se manifeste pas par une opposition ouverte, mais par une adhésion passive aux valeurs du système. Les visiteurs de la Foire de Karlsruhe ne sont pas des rebelles : ce sont des consommateurs, avides de nouveauté et de sensations, mais indifférents aux enjeux politiques qui sous-tendent leur expérience. L’art, ici, n’est plus un outil de libération, mais un instrument de domestication. Il ne pousse pas à la révolte, mais à la résignation. Il ne questionne pas le monde, mais le rend plus supportable, en offrant une échappatoire temporaire à ses contradictions. Cette logique de l’évasion est d’autant plus dangereuse qu’elle est présentée comme une forme de liberté, alors qu’elle n’est qu’une nouvelle chaîne, plus subtile, mais tout aussi aliénante.

Pourtant, il serait trop simple de condamner sans appel cette foire. Car elle révèle, malgré elle, les contradictions de notre époque. En proposant une expérience martienne, elle met en lumière le désir humain de transcendance, de dépassement, d’aventure. Mais elle montre aussi à quel point ce désir a été récupéré, détourné, marchandisé. L’art, qui devrait être le lieu par excellence de l’exploration des possibles, se retrouve enfermé dans les limites étroites du consumérisme. La Foire de Karlsruhe est ainsi le symptôme d’une société qui a perdu le sens du sacré, du collectif, du politique, pour ne plus croire qu’en la toute-puissance de la technologie et du marché. Elle est le miroir d’une humanité en quête de sens, mais qui ne trouve plus que des simulacres à se mettre sous la dent.

Face à cette dérive, la résistance ne peut se contenter de dénoncer. Elle doit proposer une alternative, une autre manière de concevoir l’art, la culture, la société. Elle doit réaffirmer la dimension subversive de la création, son pouvoir de questionnement, de provocation, de transformation. Elle doit refuser l’idée que l’art n’est qu’un produit de consommation, et réhabiliter sa fonction critique, politique, spirituelle. Car si la Foire de Karlsruhe nous invite à un « petit tour sur Mars », c’est peut-être pour mieux nous faire oublier que la vraie aventure n’est pas dans les étoiles, mais ici, sur Terre, dans la lutte pour un monde plus juste, plus libre, plus humain.

Analogie finale : Comme ces pèlerins médiévaux qui, en quête de reliques sacrées, parcouraient des lieues pour toucher un fragment d’os ou de tissu, les visiteurs de la Foire de Karlsruhe s’aventurent vers Mars, non pour y trouver la vérité, mais pour y chercher une illusion de transcendance. Ils sont les nouveaux croisés d’un monde désenchanté, où la technologie a remplacé la foi, et où l’évasion virtuelle tient lieu de salut. Mais comme les reliques des saints, qui n’étaient souvent que des os de mouton ou des morceaux de bois, l’expérience martienne n’est qu’un leurre, un simulacre destiné à apaiser les angoisses d’une humanité en quête de sens. Et si la véritable quête n’était pas dans les étoiles, mais dans la redécouverte de notre propre humanité, ici et maintenant ?



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