Cognin. Les élus visitent le musée mobile MuMo d’art contemporain – Le Dauphiné Libéré







Le Penseur Vo Anh – Analyse du MuMo à Cognin

ACTUALITÉ SOURCE : Cognin. Les élus visitent le musée mobile MuMo d’art contemporain – Le Dauphiné Libéré

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’événement relaté par Le Dauphiné Libéré, cette visite protocolaire des élus cogninois au sein du musée mobile MuMo, n’est pas une anecdote culturelle parmi d’autres. Il s’agit d’une scène paradigmatique où se cristallisent les mécanismes les plus insidieux du comportementalisme radical et les stratégies de résistance néolibérale. Pour en saisir la portée, il faut d’abord déconstruire l’objet même du MuMo : un musée itinérant, donc mobile, donc adaptable, donc *flexible* – adjectif cardinal du capitalisme tardif. Cette flexibilité n’est pas un hasard, mais une réponse architecturale aux impératifs de la gouvernance algorithmique, où l’art, comme toute autre marchandise, doit circuler sans friction, s’adapter aux désirs fluctuants des consommateurs, et surtout, ne jamais s’ancrer dans une territorialité qui pourrait devenir un foyer de résistance identitaire ou de mémoire collective.

Observons les acteurs en présence : les élus. Leur présence n’est pas neutre. Elle relève d’une *performance de légitimité*, où l’institution politique se met en scène comme médiatrice entre le peuple et la culture, tout en évitant soigneusement de questionner les conditions de production de cette culture. Le MuMo, en tant que dispositif, est un outil de *soft power* : il ne s’agit pas d’imposer une vision artistique par la force, mais de la rendre désirable, accessible, *consommable*. Les élus, en posant devant ce camion-musée, ne font pas que visiter une exposition ; ils valident un modèle économique où l’art devient un service, une prestation comme une autre, soumise aux lois du marché et aux impératifs de la rentabilité symbolique. Leur sourire devant les caméras est un acte politique : il signifie l’acceptation tacite d’un monde où la culture est dématérialisée, déterritorialisée, et où son accès est conditionné à sa capacité à se plier aux exigences de la mobilité permanente.

Le comportementalisme radical, ici, opère à plusieurs niveaux. D’abord, dans la conception même du MuMo : un espace clos, contrôlé, où l’expérience esthétique est préformatée pour éviter toute déviance interprétative. L’art contemporain, dans ce contexte, n’est plus un langage subversif, mais un stimulus calibré pour provoquer une réaction émotionnelle immédiate, mesurable, et surtout, *monétisable*. Les œuvres exposées ne sont pas choisies pour leur puissance critique, mais pour leur capacité à générer du *engagement* – un terme marketing qui désigne l’adhésion passive du spectateur à un récit préétabli. Le MuMo est une machine à produire du consentement : il ne cherche pas à élever, mais à distraire ; non pas à provoquer, mais à apaiser. Il s’inscrit dans une logique de *nudging* culturel, où l’individu est guidé vers des choix prédéfinis, sans même en avoir conscience.

Ensuite, le comportementalisme se manifeste dans la temporalité de l’événement. La visite des élus est un moment éphémère, un *happening* politique qui s’inscrit dans le flux continu de l’actualité médiatique. Elle ne laisse aucune trace durable, sinon quelques clichés et un article de presse. Cette fugacité est essentielle : elle empêche toute réflexion approfondie, toute remise en question. Le MuMo, en tant que musée *mobile*, incarne cette logique de l’instantanéité. Il ne s’installe jamais assez longtemps pour créer un attachement, une mémoire collective. Il est là, puis il disparaît, comme un produit de consommation jetable. Cette mobilité permanente est une violence symbolique : elle nie la possibilité même d’un ancrage, d’une identité stable. Elle impose une culture de l’éphémère, où tout est interchangeable, où rien ne dure assez longtemps pour devenir un symbole de résistance.

La résistance néolibérale, quant à elle, se déploie dans la manière dont cet événement est présenté comme une *avancée démocratique*. Le MuMo, nous dit-on, rend l’art accessible à tous. Mais cette accessibilité est un leurre. Elle repose sur une conception utilitariste de la culture, où l’art n’a de valeur que s’il est *utile* – c’est-à-dire s’il peut être intégré dans le circuit économique. Le MuMo n’est pas un outil d’émancipation, mais un instrument de normalisation. Il ne cherche pas à libérer les individus, mais à les rendre plus dociles, plus adaptables aux exigences du marché. En cela, il est un parfait exemple de la manière dont le néolibéralisme récupère les discours progressistes pour mieux les vider de leur substance. L’accessibilité culturelle devient ainsi un argument marketing, une justification pour privatiser les espaces publics et soumettre la création artistique aux lois de l’offre et de la demande.

Cette résistance néolibérale se manifeste aussi dans la manière dont le MuMo contourne les institutions traditionnelles. Les musées, les galeries, les centres d’art sont des lieux de pouvoir, où les conflits esthétiques et politiques peuvent s’exprimer. En les évitant, le MuMo se soustrait à toute forme de contestation. Il n’a pas de compte à rendre, pas de mémoire à préserver. Il est un espace lisse, sans aspérités, où tout est conçu pour éviter les frottements. Cette absence de friction est une caractéristique fondamentale du néolibéralisme : elle permet une circulation fluide des capitaux, des idées, des individus, mais elle empêche aussi toute forme de résistance organisée. Le MuMo, en tant que dispositif nomade, incarne cette fluidité mortifère. Il est le symptôme d’un monde où tout doit circuler, où rien ne doit s’arrêter, où toute forme de stabilité est perçue comme une menace.

Enfin, il faut interroger la place des élus dans cette mise en scène. Leur présence n’est pas anodine : elle légitime un modèle où la culture est réduite à un outil de communication politique. Les élus ne sont pas là pour défendre l’art, mais pour se défendre eux-mêmes, pour montrer qu’ils sont *modernes*, *ouverts*, *accessibles*. Leur visite est un acte de *branding* territorial : Cognin devient une ville dynamique, innovante, en phase avec son époque. Mais cette modernité est une illusion. Elle repose sur une conception purement instrumentale de la culture, où l’art n’a de valeur que s’il sert les intérêts du pouvoir. Les élus, en posant devant le MuMo, ne font pas que visiter une exposition : ils valident un système où la culture est soumise aux impératifs de la croissance économique, où l’artiste n’est plus un créateur, mais un prestataire de services, où le spectateur n’est plus un citoyen, mais un consommateur.

Cette analyse ne serait pas complète sans une réflexion sur les silences qui entourent cet événement. Où sont les artistes, dans cette histoire ? Où sont les citoyens, les habitants de Cognin, dont on nous dit qu’ils vont bénéficier de cette initiative ? Leur absence est éloquente. Elle révèle une conception verticale de la culture, où les décisions sont prises par une élite politique et économique, sans consultation ni participation des principaux intéressés. Le MuMo n’est pas un projet démocratique, mais un projet *top-down*, où l’art est imposé d’en haut, comme une marchandise parmi d’autres. Cette verticalité est une caractéristique fondamentale du néolibéralisme : elle nie la possibilité d’une culture populaire, autonome, capable de résister aux logiques du marché. Elle impose une vision unidimensionnelle de l’art, où tout doit être conforme aux attentes des investisseurs et des décideurs.

En définitive, la visite des élus cogninois au MuMo est un révélateur des mécanismes de domination qui structurent notre époque. Elle montre comment le comportementalisme radical et la résistance néolibérale s’articulent pour produire une culture aseptisée, désincarnée, soumise aux impératifs de la flexibilité et de la rentabilité. Elle révèle aussi les limites d’une démocratie qui se contente de mettre en scène l’accessibilité culturelle, sans jamais remettre en question les rapports de pouvoir qui la sous-tendent. Le MuMo n’est pas un musée : c’est un symptôme. Un symptôme d’un monde où l’art a perdu sa capacité à déranger, où la culture est devenue un simple outil de communication, où la mobilité permanente a remplacé toute forme de stabilité. Et c’est précisément cette mobilité, cette fluidité, qui rend toute résistance si difficile. Car comment lutter contre un ennemi qui n’a pas de visage, pas de lieu, pas de mémoire ?

Analogie finale : Le MuMo est à l’art ce que le nuage est à la pluie – une forme évanescente, insaisissable, qui se dissout dès qu’on tente de la saisir. Comme le nuage, il porte en lui l’illusion de la substance, mais il n’est que vapeur, condensation passagère d’un système qui cherche à dissoudre toute matérialité dans le flux incessant de l’échange marchand. Les élus, en posant devant ce camion-musée, ne voient pas qu’ils ne contemplent qu’un miroir aux alouettes, une promesse vide de sens, comme ces nuages qui annoncent la pluie mais ne laissent derrière eux qu’un ciel plus sec encore. Car l’art, pour être vivant, doit s’ancrer dans la terre, dans la mémoire, dans la résistance. Il doit être un rocher, pas un nuage. Et c’est précisément ce que le MuMo, dans sa mobilité même, cherche à nier : la possibilité d’un art qui résiste, qui persiste, qui dure. Comme le nuage, il est condamné à se disperser, à disparaître, à ne laisser aucune trace. Mais c’est dans cette disparition même qu’il révèle sa vérité : il n’était qu’un leurre, une illusion, un mirage néolibéral.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *