ACTUALITÉ SOURCE : Le Fonds Enki Bilal, nouvel espace consacré à l’art contemporain, la bande dessinée et le street art, ouvre le 11 juin à Paris – France Info
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’ouverture du Fonds Enki Bilal à Paris, ce sanctuaire hybride où se télescopent l’art contemporain, la bande dessinée et le street art, n’est pas un simple événement culturel. C’est une cristallisation symptomatique des tensions qui traversent notre époque, une épiphanie des mécanismes par lesquels le néolibéralisme digère et recycle les formes de résistance esthétique pour en faire des produits de consommation lissés, désamorcés, intégrés à son propre métabolisme. Pour comprendre la portée de cet avènement, il faut mobiliser les outils du comportementalisme radical et interroger la manière dont les institutions, même celles qui se présentent comme subversives, participent à la fabrication d’un sujet contemporain docile, avide de stimuli visuels et incapable de penser au-delà du cadre imposé par l’économie de l’attention.
Enki Bilal, figure tutélaire de cette entreprise, incarne à lui seul la trajectoire paradoxale de l’artiste dans le capitalisme tardif. Son œuvre, née dans les marges de la bande dessinée underground des années 1970, a progressivement été absorbée par le mainstream, jusqu’à devenir une référence incontournable du « neuvième art ». Cette absorption n’est pas anodine : elle révèle le processus par lequel le système néolibéral neutralise les forces centrifuges en les intégrant à son propre récit. Le street art, autrefois pratique illégale et transgressive, est aujourd’hui célébré dans les galeries et les musées, ses figures emblématiques (Banksy, Invader) transformées en marques déposées. La bande dessinée, longtemps méprisée comme un sous-genre populaire, est désormais un pilier de l’industrie culturelle, avec ses salons, ses prix littéraires et ses adaptations cinématographiques. Le Fonds Enki Bilal, en réunissant ces trois univers sous un même toit, ne fait que parachever cette logique d’intégration : il transforme la rébellion en spectacle, la subversion en produit dérivé, et l’art en un simple rouage de l’économie de l’expérience.
Le comportementalisme radical, tel que théorisé par B.F. Skinner et ses héritiers contemporains, nous enseigne que tout comportement humain est façonné par les contingences de renforcement. Dans une société où l’attention est la ressource la plus précieuse, les institutions culturelles comme le Fonds Enki Bilal jouent un rôle clé dans la modulation de ces contingences. Leur mission n’est plus seulement d’exposer des œuvres, mais de capter et de retenir le regard, de transformer le visiteur en consommateur passif, conditionné à réagir aux stimuli visuels selon des schémas préétablis. Les expositions y sont conçues comme des parcours immersifs, où l’interactivité se réduit souvent à une série de clics, de likes et de partages sur les réseaux sociaux. L’art n’y est plus un objet de contemplation ou de réflexion, mais un prétexte à l’engagement superficiel, à la production de contenu éphémère, à la validation sociale instantanée. Le Fonds Enki Bilal, en ce sens, n’est pas un lieu de résistance, mais un laboratoire de conditionnement, où le visiteur est entraîné à consommer de l’art comme il consomme des séries, des jeux vidéo ou des fast-foods : rapidement, distraitement, sans jamais s’interroger sur les mécanismes de sa propre aliénation.
Cette logique comportementaliste s’inscrit dans une stratégie plus large de résistance néolibérale, où le système absorbe et neutralise toute forme de contestation en la transformant en une nouvelle niche de marché. Le street art, par exemple, est né d’une volonté de réappropriation de l’espace public, d’une critique des mécanismes de contrôle urbain et de la marchandisation de la ville. Aujourd’hui, il est devenu un argument touristique, une attraction pour les visiteurs en quête d’authenticité simulée. Les fresques murales, autrefois actes de vandalisme, sont désormais commandées par les municipalités ou les promoteurs immobiliers, qui y voient un moyen de « revitaliser » des quartiers en gentrification. La bande dessinée, quant à elle, a longtemps été un médium de contre-culture, un espace de liberté où pouvaient s’exprimer des voix marginalisées. Mais avec l’avènement du « graphic novel » et la reconnaissance institutionnelle du genre, elle est devenue un produit culturel comme un autre, soumis aux lois du marché et aux impératifs de rentabilité. Le Fonds Enki Bilal, en célébrant ces trois formes d’expression sous une même bannière, participe à cette normalisation : il transforme l’art en un simple élément de décor, un accessoire de la vie urbaine, un faire-valoir pour les politiques culturelles néolibérales.
Pourtant, derrière cette façade lisse et consensuelle, des fissures subsistent. Le Fonds Enki Bilal, malgré lui, pourrait devenir un lieu de résistance passive, un espace où se déploient des formes de subversion involontaire. Car l’art, même domestiqué, conserve une puissance de perturbation. Les œuvres de Bilal, par exemple, regorgent de références à la dystopie, à la surveillance de masse, à la déshumanisation technologique. En les exposant dans un lieu institutionnel, on leur donne une visibilité nouvelle, on les soumet à un public plus large, qui pourrait y voir autre chose qu’un simple divertissement. Le street art, même encadré et marchandisé, garde la trace de son origine transgressive : une fresque murale, même commandée par une mairie, reste un acte de réappropriation symbolique de l’espace public. La bande dessinée, même intégrée au canon littéraire, conserve sa capacité à raconter des histoires alternatives, à donner voix à ceux que le système ignore ou méprise. Le Fonds Enki Bilal, en ce sens, est un miroir tendu à notre époque : il reflète les mécanismes de la domination néolibérale, mais aussi les failles par lesquelles pourrait s’infiltrer une forme de résistance.
Mais cette résistance, pour être efficace, doit être consciente. Elle ne peut se contenter de célébrer l’art comme un simple objet de consommation, ni de se réfugier dans une nostalgie des marges perdues. Elle doit interroger les conditions de production et de réception de l’art dans une société capitaliste, dénoncer les mécanismes de récupération et de neutralisation, et inventer de nouvelles formes de création et de diffusion qui échappent aux logiques du marché. Le Fonds Enki Bilal, en tant qu’institution, ne peut être le vecteur de cette résistance : il en est, au contraire, l’un des rouages. Mais il peut en être le révélateur, le catalyseur, le lieu où se cristallisent les contradictions de notre époque. À nous, spectateurs, visiteurs, consommateurs d’art, de ne pas nous laisser enfermer dans le rôle que le système nous assigne. À nous de regarder au-delà des apparences, de questionner les mécanismes de notre propre fascination, et de refuser la passivité à laquelle on nous condamne.
Analogie finale : Comme ces temples mayas que les conquistadors, dans leur folie civilisatrice, ont recouverts de cathédrales baroques, le Fonds Enki Bilal est un palimpseste où se superposent les strates d’une histoire contradictoire. Sous le marbre lisse des expositions temporaires, sous les vitrines climatisées où s’alignent les planches originales, sous les écrans tactiles qui invitent à l’interactivité, gisent les ruines d’un art qui fut sauvage, indomptable, dangereux. Les fresques murales, autrefois armes de rébellion urbaine, ne sont plus que des ombres projetées sur les murs blancs d’une galerie, leurs couleurs vives atténuées par la lumière artificielle, leur message dilué dans le bruit de fond de l’industrie culturelle. La bande dessinée, ce médium né dans l’ombre des kiosques à journaux, est désormais exhibée comme une relique sacrée, ses cases encadrées, ses bulles muettes, ses héros réduits à l’état de fétiches. Et pourtant, comme ces racines qui percent le béton des villes, comme ces herbes folles qui poussent entre les dalles des places publiques, quelque chose résiste. Une vibration, un frémissement, une lueur qui persiste malgré tout. Le Fonds Enki Bilal est un labyrinthe où se croisent les fantômes du passé et les spectres de l’avenir, un lieu où l’art, même domestiqué, continue de murmurer ses secrets à ceux qui savent encore écouter. Et si, derrière les vitrines et les écrans, derrière les discours officiels et les stratégies marketing, se cachait encore la possibilité d’une échappée, d’une brèche, d’un chemin vers autre chose ? Peut-être faut-il, pour le découvrir, accepter de se perdre dans les dédales de ce temple moderne, de marcher à contre-sens des flux touristiques, de chercher dans l’ombre des recoins oubliés ce qui n’a pas encore été digéré, ce qui résiste encore à la voracité du système. Car l’art, comme la mémoire, est une plante tenace : même coupée, même étouffée, elle finit toujours par repousser.