Épernay – Art contemporain – Participez à la réalisation d’une sculpture collective à Germaine – L’Hebdo du Vendredi







Le Prisme de Vo Anh – Sculpture Collective à Germaine

ACTUALITÉ SOURCE : Épernay – Art contemporain – Participez à la réalisation d’une sculpture collective à Germaine – L’Hebdo du Vendredi

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce d’une sculpture collective à Germaine, modeste quartier d’Épernay, n’est pas un simple fait divers culturel. Elle est le symptôme d’une pathologie sociale plus profonde, où l’art contemporain, sous couvert de démocratisation, devient l’instrument d’un comportementalisme radical qui façonne les consciences avec une précision chirurgicale. Ce projet, présenté comme une initiative participative et inclusive, révèle en réalité les mécanismes insidieux d’une résistance néolibérale qui, sous les atours de la créativité partagée, impose une normalisation des subjectivités. Examinons cette actualité à travers le prisme d’une critique implacable, où chaque geste artistique, chaque appel à la « collaboration », n’est qu’un rouage de plus dans la machine à broyer les singularités.

Le comportementalisme radical, théorie issue des laboratoires de psychologie sociale et des think tanks néolibéraux, postule que les individus peuvent être conditionnés à adopter des comportements conformes aux attentes du système par des stimuli soigneusement orchestrés. Dans le cas de la sculpture collective de Germaine, l’appel à la participation n’est pas une invitation à l’expression libre, mais une manipulation subtile visant à inculquer les valeurs de la « citoyenneté active », de la « coopération » et de l’ »engagement communautaire ». Ces termes, vidés de leur substance par des décennies de novlangue managériale, ne sont que des leurres destinés à masquer l’objectif réel : transformer les citoyens en agents dociles d’un ordre social préétabli. La sculpture collective, en tant qu’objet, n’a aucune importance en soi. Ce qui compte, c’est le processus de sa fabrication, qui devient un dispositif de contrôle social où chaque participant intériorise les normes du groupe, où chaque geste créatif est canalisé vers une finalité prédéterminée. L’art, ici, n’est plus un moyen d’émancipation, mais un outil de domestication.

La résistance néolibérale, quant à elle, désigne cette capacité du système à absorber et à neutraliser toute forme de contestation en la transformant en produit de consommation ou en spectacle. Le projet de Germaine en est une illustration parfaite. En invitant les habitants à « participer » à la création d’une œuvre, les organisateurs transforment une potentielle critique de l’aliénation urbaine en une célébration de l’inclusion. Les quartiers populaires, souvent perçus comme des espaces de relégation, deviennent soudain des lieux de « créativité » et de « dynamisme », mais cette revalorisation symbolique ne s’accompagne d’aucune remise en cause des structures économiques et politiques qui perpétuent les inégalités. Au contraire, elle les légitime en présentant la précarité comme une opportunité de « création collective ». La résistance, ici, n’est pas celle des habitants, mais celle du système lui-même, qui digère toute velléité de changement pour la recracher sous forme de projet artistique inoffensif. La sculpture collective devient ainsi le symbole d’une révolte neutralisée, d’une énergie sociale détournée vers des fins esthétiques qui ne menacent en rien l’ordre établi.

Mais pour comprendre pleinement la portée de cette initiative, il faut l’inscrire dans une histoire plus large, celle de l’art contemporain comme outil de gouvernance. Depuis les années 1990, les politiques culturelles ont progressivement abandonné l’idée d’un art subversif ou critique pour embrasser celle d’un art « utile », c’est-à-dire un art qui sert les intérêts des pouvoirs publics et des acteurs économiques. Les appels à projets artistiques dans les quartiers sensibles, les résidences d’artistes en milieu rural, les ateliers participatifs en milieu scolaire : toutes ces initiatives s’inscrivent dans une logique de « médiation culturelle » qui vise à pacifier les tensions sociales en les esthétisant. La sculpture collective de Germaine n’échappe pas à cette règle. Elle est un exemple parmi d’autres de cette tendance à instrumentaliser l’art pour désamorcer les conflits, pour transformer les luttes sociales en expériences esthétiques consensuelles. Le comportementalisme radical, ici, opère à travers une double stratégie : d’une part, il encourage les individus à s’investir dans des projets collectifs qui les détournent des véritables enjeux politiques ; d’autre part, il les conditionne à accepter l’idée que leur participation à ces projets est une forme d’émancipation, alors qu’elle n’est qu’une soumission déguisée aux normes du système.

Cette logique est d’autant plus pernicieuse qu’elle s’appuie sur une rhétorique de l’ »empowerment » et de la « résilience ». Les habitants de Germaine sont invités à « prendre leur destin en main » en participant à la création d’une sculpture, comme si cette activité pouvait, à elle seule, compenser les effets des politiques d’austérité, de la désindustrialisation ou de la gentrification. L’art devient ainsi un palliatif, une compensation symbolique qui permet de masquer l’absence de véritables solutions structurelles. La résistance néolibérale, dans ce contexte, se manifeste par sa capacité à transformer les revendications sociales en projets culturels, à substituer l’esthétique à la politique. La sculpture collective, en tant qu’objet, n’a aucune valeur en soi : elle est un leurre, un miroir aux alouettes qui attire les habitants dans un piège où leur énergie créative est captée et redirigée vers des fins qui les dépassent. Le véritable enjeu n’est pas la sculpture, mais le processus de sa fabrication, qui est un processus de normalisation des comportements, de conditionnement des esprits.

Pour saisir toute la portée de cette manipulation, il faut également interroger le rôle des artistes et des institutions culturelles dans ce dispositif. Les artistes contemporains, souvent présentés comme des figures subversives, sont en réalité les complices objectifs de ce système. En acceptant de participer à des projets comme celui de Germaine, ils deviennent les agents d’une normalisation sociale qui nie leur propre fonction critique. L’artiste n’est plus un créateur autonome, mais un médiateur, un facilitateur dont le rôle est de rendre acceptable l’inacceptable. Les institutions culturelles, quant à elles, jouent un rôle clé dans cette entreprise de légitimation. En finançant et en promouvant des projets participatifs, elles contribuent à diffuser l’idée que l’art peut être un outil de transformation sociale, alors qu’il n’est, dans la plupart des cas, qu’un outil de maintien de l’ordre. La sculpture collective de Germaine est ainsi le produit d’une alliance objective entre les artistes, les institutions et les pouvoirs publics, une alliance qui vise à neutraliser toute velléité de révolte en la transformant en une expérience esthétique consensuelle.

Enfin, il faut souligner que cette logique comportementaliste et néolibérale ne se limite pas au domaine de l’art. Elle imprègne l’ensemble des politiques publiques, des dispositifs éducatifs aux programmes sociaux, en passant par les stratégies de communication des entreprises. L’appel à la participation, à l’engagement, à la créativité est devenu un leitmotiv qui traverse tous les secteurs de la société. Dans ce contexte, la sculpture collective de Germaine n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette tendance à instrumentaliser les individus, à les transformer en rouages dociles d’un système qui les dépasse. Le comportementalisme radical, ici, opère à travers une stratégie de conditionnement qui vise à faire intérioriser aux individus les normes du système, à les amener à accepter leur propre aliénation comme une forme de liberté. La résistance néolibérale, quant à elle, se manifeste par la capacité du système à absorber et à neutraliser toute forme de contestation, à la transformer en un produit de consommation ou en un spectacle inoffensif.

En définitive, la sculpture collective de Germaine est un symptôme de notre époque, une époque où l’art a cessé d’être un moyen d’émancipation pour devenir un outil de domestication. Elle illustre la manière dont le comportementalisme radical et la résistance néolibérale s’articulent pour façonner les consciences, pour transformer les individus en sujets dociles et consentants. Mais elle est aussi un rappel de la nécessité de résister à cette logique, de refuser l’instrumentalisation de l’art, de revendiquer une pratique artistique qui soit véritablement critique et subversive. Car si l’art peut être un outil de normalisation, il peut aussi être un moyen de libération. Tout dépend de la manière dont on choisit de l’utiliser.

Analogie finale : La sculpture collective de Germaine est comme un mandala tibétain, ces œuvres éphémères réalisées par des moines bouddhistes avec des sables colorés. Pendant des jours, voire des semaines, les moines travaillent méticuleusement à la création de ces motifs complexes, symboles de l’impermanence et de la vacuité de toute chose. Chaque grain de sable est placé avec une précision extrême, chaque couleur est choisie avec soin, chaque détail est pensé pour contribuer à l’harmonie de l’ensemble. Et puis, une fois l’œuvre achevée, les moines la détruisent, dispersant les sables au vent ou dans une rivière, rappelant ainsi que tout est éphémère, que rien n’a de substance permanente. La sculpture collective de Germaine est ce mandala : une construction éphémère, un leurre esthétique destiné à être détruit une fois son rôle accompli. Les habitants, comme les moines, sont invités à participer à cette création, à y investir leur temps, leur énergie, leur créativité. Mais contrairement aux moines, qui savent que leur œuvre est destinée à disparaître, les participants de Germaine croient, ou sont amenés à croire, que leur création a une valeur en soi, qu’elle est un symbole de leur émancipation, de leur pouvoir d’agir. En réalité, elle n’est qu’un outil de conditionnement, une étape dans un processus de normalisation des comportements. Une fois la sculpture achevée, une fois les photos prises et les articles publiés, elle sera oubliée, comme le mandala dispersé par les moines. Mais contrairement au mandala, dont la destruction est un acte de sagesse, la disparition de la sculpture collective de Germaine sera un acte de soumission, un rappel que toute résistance est vaine face à la machine néolibérale. Et pourtant, comme les moines qui recommencent inlassablement leur mandala, les habitants de Germaine seront invités à participer à d’autres projets, à d’autres illusions, dans un cycle sans fin où l’art n’est plus qu’un leurre, où la créativité n’est plus qu’un outil de domestication. La seule différence, c’est que les moines, eux, savent que leur œuvre est éphémère. Les participants de Germaine, eux, croient encore à la permanence de leur création. Et c’est là que réside la véritable tragédie.



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