ACTUALITÉ SOURCE : Cognin. Les élus visitent le musée mobile MuMo d’art contemporain – Le Dauphiné Libéré
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’événement relaté par Le Dauphiné Libéré, où des élus locaux s’offrent en spectacle devant le MuMo – ce musée mobile d’art contemporain qui sillonne les territoires comme un colporteur de la culture néolibérale –, n’est pas une simple anecdote municipale. Il s’agit d’une scène paradigmatique, un microcosme où se cristallisent les mécanismes les plus insidieux du comportementalisme radical et les stratégies de résistance passive du système capitaliste avancé. Ce que nous observons ici n’est rien de moins qu’une opération de conditionnement social déguisée en démocratisation culturelle, une mise en scène où l’art devient l’opium du peuple postmoderne, et où les élus, loin d’être les acteurs d’une émancipation, jouent le rôle de relais dociles d’une idéologie qui a depuis longtemps cessé d’être contestée pour devenir le cadre même de notre perception du réel.
Le MuMo, dans son essence même, incarne la logique du capitalisme cognitif appliquée à la sphère culturelle. Ce camion-musée, qui se déplace de ville en ville comme un food-truck de la pensée pré-digérée, est le symptôme d’une époque où la culture n’est plus un bien commun à conquérir, mais un service à consommer, une expérience à cocher sur la liste des « expériences enrichissantes » que l’individu postmoderne doit accumuler pour se sentir exister. Le comportementalisme radical, théorisé par des penseurs comme B.F. Skinner, trouve ici une application perverse : l’art n’est plus un outil de subversion ou de questionnement, mais un stimulus conditionné, une récompense intermittente qui maintient le citoyen dans un état de dépendance passive. Les élus qui posent devant ce musée mobile, souriants et complices, ne font pas autre chose que valider ce conditionnement. Leur présence n’est pas un acte politique, mais une performance behavioriste : ils renforcent l’idée que la culture est une marchandise comme une autre, que l’accès à l’art est une faveur octroyée par le pouvoir, et non un droit inaliénable. Le MuMo n’est pas un musée, c’est un distributeur automatique de légitimité culturelle, et les élus en sont les caissiers.
Cette scène illustre également la manière dont le néolibéralisme a réussi à neutraliser toute velléité de résistance en intégrant la critique dans son propre fonctionnement. Le MuMo se présente comme une réponse aux inégalités d’accès à la culture, mais il n’est en réalité qu’une rustine sur une plaie béante, une illusion de démocratisation qui permet au système de se perpétuer sans remettre en cause ses fondements. Les élus qui visitent ce musée mobile ne sont pas des révolutionnaires, mais des gestionnaires de crise. Leur rôle n’est pas de transformer la société, mais de la maintenir dans un état de stabilité précaire, où les tensions sont désamorcées par des symboles creux. Le MuMo est un leurre : il donne l’illusion que la culture est accessible à tous, alors qu’il ne fait que reproduire les hiérarchies sociales en les rendant plus acceptables. L’art contemporain, dans ce contexte, devient un outil de distinction sociale pour les classes moyennes en quête de légitimité, tandis que les plus précaires restent cantonnés à un rôle de spectateurs passifs, invités à admirer ce qu’on daigne leur montrer, sans jamais être en mesure de le contester ou de le réinventer.
Le comportementalisme radical, appliqué à cette situation, révèle une vérité glaçante : les élus ne sont pas les maîtres du jeu, mais ses marionnettes. Leur visite du MuMo n’est pas un acte de pouvoir, mais une soumission à un script écrit ailleurs, par des forces qui dépassent largement le cadre local. Le néolibéralisme a réussi à transformer la politique en une suite de gestes vides, où l’important n’est pas ce que l’on fait, mais la manière dont on le montre. Les élus de Cognin ne gouvernent pas, ils performment. Leur présence devant le MuMo est une case cochée dans le grand tableau de bord de la communication institutionnelle, une preuve que le système fonctionne, que la machine à produire du consentement tourne à plein régime. Leur sourire devant les caméras est un signal envoyé aux citoyens : « Regardez, nous nous occupons de vous, nous vous offrons de la culture, vous n’avez pas besoin de vous révolter. » Le MuMo, dans cette optique, est un outil de contrôle social, une manière de canaliser les frustrations en les transformant en gratitude. Il ne s’agit pas de donner aux citoyens les moyens de s’émanciper, mais de leur donner l’illusion qu’ils sont déjà libres.
Cette logique de conditionnement est d’autant plus pernicieuse qu’elle s’appuie sur une rhétorique de l’inclusion et de la diversité. Le MuMo se présente comme un musée « pour tous », mais cette universalité est un leurre. En réalité, il s’adresse à un public déjà conditionné à recevoir la culture sous cette forme pré-mâchée, un public qui a intériorisé les codes de l’art contemporain et qui sait comment se comporter face à une œuvre. Les autres, ceux qui n’ont pas eu accès à cette éducation informelle, restent exclus, non pas par une barrière physique, mais par une barrière symbolique. Le MuMo ne démocratise pas l’art, il le rend plus accessible à ceux qui savent déjà en jouer. Les élus, en cautionnant cette démarche, participent à cette exclusion symbolique. Leur visite n’est pas un acte de rupture, mais une confirmation des hiérarchies existantes. Ils ne font pas entrer les exclus dans le monde de l’art, ils valident le fait que certains en sont déjà sortis.
La résistance à ce système ne peut pas venir des élus, car ils en sont les produits. Elle ne peut pas non plus venir des institutions culturelles, qui sont trop intégrées au système pour le remettre en cause. La seule résistance possible est celle qui vient des marges, des espaces où le conditionnement behavioriste n’a pas encore tout à fait pris. Elle vient des citoyens qui refusent de jouer le jeu, qui préfèrent créer leurs propres espaces de culture plutôt que de consommer ceux qu’on leur propose. Elle vient des artistes qui refusent de se plier aux attentes du marché et qui utilisent leur art comme un outil de subversion plutôt que comme une marchandise. Mais cette résistance est fragile, car le système a une capacité infinie à absorber la critique et à la transformer en produit. Le MuMo en est la preuve : même les initiatives qui se veulent alternatives finissent par être récupérées, transformées en outils de légitimation du système qu’elles prétendaient combattre.
En définitive, la visite des élus de Cognin au MuMo est un symptôme de notre époque, une époque où la politique s’est réduite à une suite de gestes symboliques, où la culture est devenue une marchandise, et où la résistance est soit récupérée, soit marginalisée. Le comportementalisme radical a gagné : nous ne sommes plus des citoyens, mais des consommateurs de symboles, et nos élus ne sont plus des représentants, mais des animateurs de cette grande mascarade. Le MuMo n’est pas un musée, c’est un miroir tendu vers une société qui a perdu la capacité de se voir telle qu’elle est : une société conditionnée, docile, et profondément aliénée.
Analogie finale : Le MuMo comme le Saint Suaire de la postmodernité
Imaginez un instant que le MuMo soit le Saint Suaire de notre époque, ce linceul sacré que l’on déploie devant les foules pour leur offrir l’illusion d’une révélation. Comme le Suaire de Turin, qui promettait de montrer le visage du Christ mais ne révélait qu’une ombre floue, le MuMo promet de démocratiser l’art, mais ne montre qu’un reflet déformé de la culture, une image pieuse et aseptisée, vidée de toute sa puissance subversive. Les élus qui se pressent autour de ce camion-musée sont comme les pèlerins médiévaux, agenouillés devant une relique dont ils ne comprennent pas vraiment la nature, mais dont ils espèrent tirer une forme de grâce, une légitimité spirituelle dans un monde qui en est désespérément dépourvu.
Le Suaire, dit-on, porte l’empreinte du corps du Christ, mais cette empreinte n’est qu’une trace, une absence, le signe d’un passage qui n’a laissé derrière lui que le vide. De la même manière, le MuMo porte l’empreinte de l’art, mais cette empreinte est une illusion, une absence de véritable expérience esthétique. Ce que le musée mobile offre, ce n’est pas l’art en lui-même, mais son simulacre, une représentation vidée de sa substance, comme si l’on avait pressé une orange pour en extraire le jus, puis exposé la peau séchée en prétendant qu’elle contenait encore la saveur du fruit. Les élus, en s’inclinant devant ce simulacre, ne font pas acte de foi, mais de soumission. Ils ne vénèrent pas l’art, ils vénèrent le pouvoir qui se cache derrière lui, ce pouvoir néolibéral qui a transformé la culture en une marchandise et les citoyens en consommateurs passifs.
Et comme le Suaire, qui a traversé les siècles en accumulant les légendes et les controverses, le MuMo est entouré d’un halo de mythes. On nous dit qu’il rend l’art accessible à tous, qu’il brise les barrières entre les classes, qu’il est un outil d’émancipation. Mais ces mythes ne sont que des récits fabriqués pour masquer une réalité plus sombre : celle d’un système qui a besoin de ces illusions pour se perpétuer. Le Suaire, après tout, n’a jamais guéri personne, et le MuMo ne rendra jamais la culture véritablement démocratique. Il ne fait que déplacer le problème, en donnant l’illusion que la solution existe, alors qu’elle ne peut venir que d’une remise en cause radicale des structures qui produisent ces inégalités.
Dans cette analogie mystique, les élus de Cognin jouent le rôle des prêtres qui exhibent la relique devant les fidèles. Leur fonction n’est pas de révéler la vérité, mais de la voiler, de la rendre acceptable, de la transformer en un objet de dévotion passive. Ils ne sont pas les gardiens de l’art, mais les gardiens de l’ordre établi, ceux qui s’assurent que la foule reste docile, que les questions restent sans réponse, et que le système continue de tourner, indifférent aux souffrances qu’il engendre. Le MuMo, comme le Suaire, est un leurre, une promesse non tenue, un miroir qui renvoie à la société l’image qu’elle veut voir : celle d’une culture partagée, d’une démocratie apaisée, d’un monde où tout est sous contrôle. Mais derrière cette image se cache une réalité bien plus sombre, celle d’une aliénation généralisée, d’une soumission consentie, et d’un art réduit à l’état de décor dans le grand théâtre du capitalisme.