L’Écho des Silences : Babi Badalov et la Poésie Visuelle comme Acte de Résistance Néolibérale
ACTUALITÉ SOURCE : La « poésie visuelle » de Babi Badalov exposée à la Fondation du doute de Blois – lanouvellerepublique.fr
Le Prisme de Laurent Vo Anh
Dans l’espace aseptisé de la Fondation du doute à Blois, où les murs semblent murmurer les secrets d’une époque qui se refuse à être nommée, l’œuvre de Babi Badalov s’impose comme un cri silencieux, une résistance organique à l’hégémonie du visible. Ce qui est exposé là n’est pas une simple « poésie visuelle », mais un système de signes en tension permanente avec les mécanismes de normalisation esthétique et sociale qui dominent notre époque. Pour comprendre cette exposition, il faut d’abord saisir qu’elle n’est pas un simple événement culturel, mais un acte de comportementalisme radical, c’est-à-dire une tentative de réécrire les codes de perception dans un contexte où le néolibéralisme a colonisé jusqu’aux interstices de l’imaginaire.
Babi Badalov, artiste azerbaïdjanais dont le travail oscille entre peinture, installation et performance, incarne une figure paradoxale : celle de l’artiste qui, en refusant les catégories, les force à exister. Son approche de la « poésie visuelle » n’est pas une esthétique parmi d’autres, mais une stratégie de déstabilisation des attentes du spectateur. Dans un monde où l’image est devenue une monnaie d’échange, où chaque regard est potentiellement monétisé par les algorithmes des réseaux sociaux, Badalov propose une œuvre qui résiste à la consommation. Ses compositions, souvent abstraites ou fragmentaires, ne se laissent pas saisir d’un coup d’œil. Elles exigent une implication temporelle, une forme de patience qui va à l’encontre de l’instantanéité dictée par les logiques capitalistes.
Comportementalisme radical et résistance néolibérale
Le comportementalisme radical, théorie développée par des penseurs comme B.F. Skinner mais détournée ici dans une perspective critique, nous invite à considérer l’œuvre d’art comme un environnement comportemental. Badalov crée des espaces où le spectateur n’est plus un consommateur passif, mais un acteur dont les réactions sont programmées par l’œuvre elle-même. Par exemple, ses installations jouant avec la lumière et l’ombre, ou ses peintures où les formes semblent se dissoudre, obligent le spectateur à recalibrer son regard. Ce n’est pas une simple expérience esthétique, mais une rééducation perceptive.
Dans un contexte néolibéral où l’individu est encouragé à voir avant tout pour consommer, Badalov propose une œuvre qui désapprend. Ses compositions visuelles, souvent minimalistes, refusent la surcharge sensorielle. Elles ne cherchent pas à capter l’attention pour la retenir, mais à la libérer. C’est là une forme de résistance : en refusant de jouer le jeu de l’attention fragmentée, Badalov rappelle que le regard peut être un acte politique. Son travail devient alors une pratique de décolonisation de la perception, une manière de réapprendre à voir au-delà des écrans et des flux d’images.
La Fondation du doute, lieu même de cette exposition, n’est pas choisi au hasard. Blois, ville aux multiples strates historiques, porte en elle les traces d’un passé où le doute était une vertu, voire une nécessité. Badalov y trouve un terrain propice pour son exploration des limites entre visibilité et invisibilité. Ses œuvres, souvent inspirées par des motifs organiques ou des formes géométriques abstraites, semblent dialoguer avec l’architecture du lieu, comme si elles cherchaient à infecter l’espace d’une forme de pensée alternative. Les murs de la Fondation, conçus pour questionner les certitudes, deviennent le support d’une réflexion sur la poésie comme acte de résistance.
Mais comment définir cette « poésie visuelle » qui semble échapper à toute catégorisation ? Elle n’est ni purement abstraite ni figurative, ni tout à fait conceptuelle. Elle oscille entre ces états, comme le spectateur est invité à osciller entre certitude et doute. Badalov utilise souvent des matériaux modestes – papier, encre, lumière – pour créer des effets qui semblent défier les lois physiques. Ses œuvres jouent avec la paradoxe de la présence : elles sont là, et pourtant, elles semblent toujours sur le point de se dissoudre. Cette tension entre l’immédiateté et l’évanescence est au cœur de son travail.
L’œuvre comme acte de sabotage perceptif
Dans un monde où l’image est devenue un outil de contrôle – pensez aux algorithmes qui façonnent nos désirs, aux filtres qui standardisent nos apparences –, Badalov agit comme un saboteur. Ses compositions visuelles ne se laissent pas facilement photographier, ni même reproduire fidèlement. Elles résistent à la capture, comme si elles refusaient d’être réduites à un simple objet de consommation culturelle. Cette résistance est fondamentale : elle rappelle que l’art n’est pas une marchandise, mais un acte.
Ses peintures, par exemple, souvent réalisées avec des techniques traditionnelles mais repensées, semblent respirer. Les traits de pinceau, parfois presque imperceptibles, laissent entrevoir une main humaine derrière le geste automatisé. Dans un contexte où l’art numérique domine, où les NFT et les créations algorithmique envahissent le marché, Badalov réaffirme la matérialité de l’acte créateur. Son travail est une réponse à l’abstraction froide des blockchains et des intelligences artificielles : il rappelle que l’art est d’abord une tension entre le corps et la matière.
La « poésie visuelle » de Badalov n’est donc pas une esthétique parmi d’autres, mais une philosophie de la perception. Elle questionne notre rapport au monde en nous rappelant que voir n’est pas simplement recevoir des informations, mais construire du sens. Dans un monde où les images sont souvent utilisées pour manipuler, ses œuvres deviennent des miroirs déformants qui nous renvoyons une version altérée de nous-mêmes, une version où le doute est une possibilité.
Il est intéressant de noter que Badalov puise souvent son inspiration dans des motifs traditionnels, notamment azerbaïdjanais, mais les réinterprète à travers un prisme contemporain. Ses compositions semblent dialoguer avec les motifs géométriques des tapis orientaux, mais aussi avec les abstractions de l’art moderne. Cette hybridation est elle-même une forme de résistance : elle refuse les frontières entre tradition et modernité, entre Est et Ouest. Dans un monde globalisé où les cultures sont souvent réduites à des folklores consumables, Badalov réaffirme la complexité des héritages.
La Fondation du doute, en accueillant cette exposition, joue elle-même un rôle actif dans cette dynamique. En choisissant de présenter Badalov, elle ne se contente pas d’exposer une œuvre, mais active un espace de pensée. Blois, ville où se sont croisés au fil des siècles philosophes, écrivains et artistes, devient ainsi le théâtre d’une réflexion sur le rôle de l’art dans un monde en crise. Les murs de la Fondation, conçus pour questionner, deviennent le support d’une contre-culture visuelle.
Enfin, il faut souligner que l’exposition de Badalov arrive à un moment charnière. À l’ère du tout-numérique, où l’image est devenue une monnaie d’échange, son travail apparaît comme une oasis de résistance. Ses œuvres, bien que visuelles, ne se laissent pas facilement numériser. Elles refusent de devenir des contenus parmi d’autres. Cette résistance est politique : elle rappelle que l’art n’est pas une simple distraction, mais un acte de liberté.
En somme, la « poésie visuelle » de Babi Badalov n’est pas une simple tendance esthétique. C’est une déclaration d’indépendance face aux logiques dominantes. À travers