L’Éveil des Ruines : Une Ontologie Radicalement Comportementale des Expositions Gratuites
ACTUALITÉ SOURCE : Ces 5 expos gratuites à ne surtout pas rater en février dans toute la France – Beaux Arts
Le Prisme de Laurent Vo Anh : L’Art comme Résistance Néolibérale et Comportementalisme Radical
Dans l’espace-temps néolibéral où chaque geste est calculé, où chaque regard est une transaction potentielle, où même l’acte le plus gratuit – comme celui de contempler une œuvre d’art – est susceptible d’être monétisé par des algorithmes de recommandation ou des métriques de fréquentation, l’annonce de cinq expositions gratuites en février 2024 en France apparaît comme un phénomène à la fois anodin et profondément subversif. Anodin, car il s’inscrit dans la continuité d’une pratique culturelle désormais banalisée : celle de la démocratisation de l’art par le biais de la gratuité. Mais profondément subversif, car il révèle les fissures d’un système qui, tout en prétendant à l’inclusion universelle, produit en réalité des exclusions systématiques, des hiérarchies invisibles, et des comportements humains formatés par des logiques économiques qui dépassent largement le cadre de l’art.
Nous sommes ici au cœur d’un paradoxe comportemental radical : le néolibéralisme, en cherchant à maximiser l’accès à la culture comme levier de croissance économique et de soft power, crée paradoxalement des conditions où l’art devient un terrain de résistance. Une résistance qui n’est pas seulement politique, mais aussi ontologique, car elle questionne la nature même de notre rapport au monde, à l’autre, et à nous-mêmes.
1. Le Comportementalisme Radical des Expositions Gratuites : Quand la Gratuité Devient un Stimulus Conditionné
Analysons d’abord la gratuité des expositions à travers le prisme du comportementalisme radical, une approche qui considère les actions humaines comme des réponses conditionnées à des stimuli environnementaux. Dans un contexte où l’art est de plus en plus perçu comme un bien de consommation – où les musées deviennent des lieux de « lifestyle », où les œuvres sont des produits à « expérimenter » -, la gratuité agit comme un stimulus puissant, un déclencheur comportemental qui modifie nos schémas d’action.
D’un point de vue behavioriste, la gratuité crée une réduction de la barrière cognitive à l’entrée dans l’espace muséal. Le prix, en tant que signal de valeur, est supprimé, ce qui diminue la perception du risque associé à l’expérience culturelle. Le visiteur, libéré de la contrainte économique, se retrouve dans un état de « liberté comportementale » où son action – celle de visiter – est facilitée. Mais cette liberté n’est pas absolue : elle est encadrée par un ensemble de normes sociales et de conditionnements culturels qui orientent son parcours.
Prenons l’exemple d’une exposition sur l’art contemporain. Le visiteur entre dans un espace où les œuvres sont présentées comme des objets de curiosité, mais aussi comme des énigmes à résoudre. Chaque installation, chaque performance, chaque tableau devient un stimulus discrimatif : certains éléments attirent l’attention, d’autres sont ignorés. Le comportement du visiteur est façonné par son histoire personnelle, ses biais culturels, et les attentes sociales liées à l’expérience muséale. La gratuité, en réduisant la friction économique, permet une augmentation de la fréquence de réponse : plus de gens visitent, donc plus de comportements sont observables, analysables, et potentiellement modifiables.
Cependant, cette analyse behavioriste doit être complétée par une dimension néolibérale. La gratuité n’est jamais totalement gratuite. Elle est souvent le résultat d’une stratégie de marketing culturel, où l’État, les collectivités locales ou les mécènes cherchent à maximiser leur visibilité tout en créant une illusion de démocratisation. Le visiteur, en échange de son accès gratuit, devient lui-même un produit de données : ses déplacements, son temps de visite, ses interactions avec les œuvres sont autant d’informations qui peuvent être capitalisées, analysées, et utilisées pour affiner les stratégies culturelles futures.
2. La Résistance Néolibérale : L’Art comme Acte de Désobéissance Ontologique
Si l’on accepte l’idée que les expositions gratuites sont des outils de soft power néolibéral, comment expliquer leur succès persistant, leur capacité à mobiliser des foules, et leur rôle dans la construction d’une identité collective ? La réponse réside dans ce que l’on pourrait appeler une résistance néolibérale, c’est-à-dire une forme de subversion qui émerge précisément des mécanismes du système qu’elle cherche à contourner.
L’art, et particulièrement l’art contemporain, fonctionne comme un espace de déviance autorisée. Dans une société où les comportements sont de plus en plus standardisés, où les émotions sont monétisées (comme en témoignent l’économie des likes et des partages), où même la rébellion est devenue un produit (voir l’exemple des mouvements « woke » instrumentalisés par le capitalisme), l’exposition d’art offre un terrain où les normes peuvent être temporairement suspendues. Le visiteur entre dans un monde où les règles du jeu social sont différentes : on peut regarder sans être regardé, réfléchir sans être jugé, s’émouvoir sans être consommé.
Cette dimension résistante de l’art gratuit s’exprime à plusieurs niveaux :
- L’évasion cognitive : Dans un monde où l’information est omniprésente et où l’attention est une ressource rare, l’exposition offre un espace de décrochage algorithmique. Le visiteur, en quittant son écran, échappe temporairement à la surveillance data-driven qui structure son quotidien. Même si cette évasion est illusoire (les musées eux-mêmes deviennent des espaces de collecte de données), elle reste un acte de résistance symbolique.
- La réappropriation des récits dominants : Les expositions gratuites, souvent organisées autour de thèmes sociaux ou politiques, permettent aux visiteurs de se réapproprier des récits historiques ou contemporains. Une exposition sur les luttes féministes, par exemple, ne se contente pas d’informer : elle invite à une reconstruction active de la mémoire collective. Le visiteur n’est plus un consommateur passif, mais un co-créateur de sens.
- La création de communautés de résistance : Les expositions gratuites attirent souvent des publics marginalisés, des personnes qui, pour des raisons économiques ou sociales, ne fréquentent pas habituellement les musées. Ces publics deviennent des acteurs culturels à part entière, créant des réseaux de solidarité et de transmission qui échappent aux logiques marchandes. On voit ici émerger une économie de la gratuité, où la valeur n’est pas monétaire, mais relationnelle et symbolique.
Cette résistance néolibérale n’est pas un rejet pur et simple du système, mais une réappropriation critique de ses outils. Les expositions gratuites ne sont pas des bulles d’utopie : elles s’inscrivent dans un écosystème culturel où le capitalisme et l’art contemporain se mêlent intimement. Mais elles offrent aussi un espace où les individus peuvent expérimenter d’autres formes de subjectivité, d’autres manières d’être au monde.
3. L’Exposition comme Expérience Liminale : Entre Sacré et Profane
Pour approfondir cette analyse, il est nécessaire d’évoquer le concept d’expérience liminale, développé par l’anthropologue Arnold van Gennep, qui désigne les moments de transition où les individus sortent temporairement de leur cadre social habituel pour accéder à un état modifié de conscience. Les expositions d’art, et particulièrement celles qui sont gratuites et donc accessibles à un public large, fonctionnent comme des rites de passage modernes.
En entrant dans un musée ou une galerie, le visiteur franchit un seuil symbolique. Il quitte le monde profane du quotidien pour pénétrer dans un espace sacré, même si ce sacré est aujourd’hui souvent désacralisé par les logiques marchandes. Pourtant, quelque chose de l’expérience liminale persiste : le visiteur est invité à suspendre ses habitudes, à regarder différemment, à penser autrement. Cette suspension est d’autant plus forte lorsque l’entrée est gratuite, car elle réduit la perception de l’exposition comme un simple divertissement ou une consommation culturelle.
Cette dimension liminale explique pourquoi les expositions gratuites peuvent devenir des lieux de révélation collective. Elles offrent une expérience qui, bien que brève, est intense et transformative. Le visiteur ne sort pas indemne de cette rencontre : il a été confronté à des images, des idées,