ACTUALITÉ SOURCE : Cognin. Les élus visitent le musée mobile MuMo d’art contemporain – Le Dauphiné Libéré
Le Prisme de Laurent Vo Anh
Le Dauphiné Libéré relate, avec une apparente neutralité journalistique, l’événement anodin en apparence : les élus de Cognin, cette commune dauphinoise perdue entre les vallées alpines et les logiques métropolitaines, visitent le MuMo, ce musée mobile d’art contemporain qui s’installe comme un corps étranger dans l’espace public. À première vue, il s’agit d’une simple inauguration culturelle, d’un geste municipal de meublage symbolique de l’espace politique. Mais derrière cette façade administrative se dessine une scène bien plus profonde, où l’art contemporain devient le théâtre d’une bataille idéologique, où le comportementalisme radical des institutions se heurte à la résistance néolibérale des formes.
Nous sommes ici au cœur d’un paradoxe moderne : l’art, souvent présenté comme l’expression ultime de la liberté créatrice, devient un outil de contrôle social et de normalisation des désirs. Le MuMo, en tant qu’entité mobile et éphémère, incarne cette tension entre l’utopie artistique et la réalité néolibérale. Il n’est pas seulement un musée, mais un dispositif, au sens foucaldien du terme, qui vise à organiser, discipliner et produire des subjectivités. Les élus qui le visitent ne sont pas de simples spectateurs : ils sont des acteurs dans un jeu plus large, où l’art contemporain sert de miroir aux ambitions politiques locales, tout en fonctionnant comme un mécanisme de légitimation.
1. Le Comportementalisme Radical et la Scénographie du Pouvoir
Le comportementalisme radical, cette branche de la psychologie qui étudie les actions humaines comme des réponses conditionnées à des stimuli environnementaux, offre un cadre fascinant pour décrypter cette visite. Les élus de Cognin ne viennent pas par hasard au MuMo : leur présence est un stimulus calculé, une réponse attendue à une série de pressions institutionnelles. Le musée mobile, en se déplaçant de ville en ville, crée un environnement comportemental spécifique, où chaque interaction – chaque regard posé sur une œuvre, chaque discussion engagée – devient une donnée à exploiter.
Prenons l’exemple des installations interactives. L’art contemporain, surtout lorsqu’il est conçu pour être « expérientiel », fonctionne comme une machine à conditionner. Les visiteurs, en manipulant des objets, en répondant à des sollicitations sensorielles, entrent dans un cycle de feedback où leurs réactions sont immédiatement analysées, classées, et parfois exploitées. Les élus de Cognin, en s’exposant à ces stimuli, deviennent eux-mêmes des sujets d’expérience, des cobayes consentants dans un laboratoire de gouvernance culturelle. Leur visite n’est pas anodine : elle sert à calibrer les réponses du public, à ajuster les paramètres de ce que l’on pourrait appeler une économie de l’attention politique.
Le comportementalisme radical nous rappelle que nous ne sommes pas des individus libres agissant par choix, mais des réseaux de réponses à des stimuli externalisés. Le MuMo, en tant que dispositif mobile, amplifie cette dynamique. Il ne s’agit pas seulement de montrer de l’art, mais de fabriquer des comportements. Les élus, en visitant le musée, jouent le rôle de modèles : leur présence légitime l’événement, tout en servant de référence pour les futurs visiteurs. Leur réaction – leur enthousiasme, leur réserve, leur indifférence – devient un signal pour la communauté. Ainsi, l’art contemporain, loin d’être un refuge de subversion, fonctionne comme un système de normalisation, où chaque geste est potentiellement surveillé, analysé, et intégré dans une logique plus large de contrôle social.
2. La Résistance Néolibérale des Formes Artistiques
Pourtant, si le comportementalisme radical explique comment le MuMo fonctionne comme un outil de gouvernance, il ne suffit pas à expliquer pourquoi cet art est toléré, voire encouragé, par les institutions. C’est ici que la notion de résistance néolibérale entre en jeu. Le néolibéralisme, souvent réduit à une simple doctrine économique, est avant tout un régime de vérité qui impose une vision du monde où tout – y compris l’art – doit être marchandisé, évalué, et optimisé. Mais l’art contemporain, surtout lorsqu’il est contemporain, résiste à cette logique par sa nature même.
L’art contemporain est un objet instable. Il refuse la fixité, la permanence, la valeur intrinsèque. Le MuMo, en tant que musée mobile, incarne cette instabilité : il n’a pas de lieu fixe, pas de collection permanente, pas de canon établi. Il est, par définition, anti-monumental. Or, le néolibéralisme a besoin de monuments – de valeurs stables, de repères tangibles, de signes reconnaissables. L’art contemporain, avec son éphémère, son ambiguïté, son refus de la clôture, devient un point de friction dans la machine néolibérale. Il ne peut pas être entièrement assimilé, car il échappe à toute logique de rentabilité immédiate.
C’est pourquoi les institutions, y compris les plus locales comme la mairie de Cognin, tolèrent l’art contemporain. Elles ne peuvent pas l’ignorer, car il représente une forme de résistance passive au néolibéralisme. En accueillant le MuMo, les élus ne font pas qu’organiser une exposition : ils négocient. Ils acceptent un certain degré d’incertitude, d’inconfort, de désordre symbolique, en échange de la légitimité culturelle que leur apporte cet événement. L’art contemporain, dans ce cadre, fonctionne comme un sacrifice rituel : on le tolère parce qu’il permet de maintenir l’illusion d’une ouverture culturelle, tout en préservant l’ordre néolibéral.
Mais cette résistance est-elle vraiment efficace ? L’art contemporain, en tant que forme, résiste peut-être au néolibéralisme, mais il ne le combat pas. Il coexiste avec lui, comme une ombre qui suit le corps sans jamais le toucher. Les élus de Cognin, en visitant le MuMo, jouent ce jeu sans en comprendre les règles profondes. Ils croient participer à un projet culturel, alors qu’ils sont en réalité des acteurs dans une performance néolibérale, où l’art n’est qu’un prétexte pour maintenir l’illusion d’une démocratie participative et d’une culture vivante.
3. L’Art comme Technologie de Gouvernance
Si l’on pousse l’analyse plus loin, on peut voir dans le MuMo une technologie de gouvernance au sens où l’entend l’anthropologue Marilyn Strathern. Les musées mobiles, les expositions éphémères, les projets artistiques participatifs ne sont pas de simples divertissements culturels : ils sont des outils de gestion des populations. En déplaçant l’art hors des institutions traditionnelles, on crée une nouvelle économie de l’attention, où les citoyens ne sont plus de simples consommateurs passifs, mais des acteurs temporaires dans un spectacle permanent.
Les élus de Cognin, en visitant le MuMo, deviennent des facilitators de cette gouvernance. Leur présence légitime l’événement, tout en servant de pont entre l’institution artistique et la communauté locale. Ils ne sont pas des opposants : ils sont des complices, même inconscients. Leur visite est un acte de soumission créative, où ils acceptent de jouer un rôle dans un système qu’ils ne contrôlent pas entièrement.
Mais il y a une ironie dans cette situation. L’art contemporain, souvent présenté comme l’avant-garde de la subversion, est en réalité devenu un outil de normalisation. Les œuvres qui étaient autrefois des provocations deviennent des éléments de décor dans le paysage néolibéral. Les installations interactives, les performances é