ACTUALITÉ SOURCE : Derrière les 100 chansons les plus écoutées en France, une industrie du disque très masculine – Le Monde.fr
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’article du Monde révèle une vérité aussi banale qu’insoutenable : l’industrie musicale française, malgré ses apparences progressistes et son discours inclusif, reste un bastion de domination masculine, où les femmes artistes, même talentueuses, peinent à percer au-delà des stéréotypes de genre. Mais cette réalité, aussi limpide soit-elle, n’est pas qu’un simple fait sociologique. Elle est le symptôme d’un mécanisme plus profond, celui d’une résistance néolibérale qui se déploie dans les interstices des comportements humains, façonnant nos désirs, nos goûts, et même notre perception de la valeur artistique. Pour comprendre cette dynamique, il faut dépasser l’analyse superficielle des statistiques pour plonger dans les abîmes du comportementalisme radical, cette branche de la pensée qui explore comment les structures économiques et sociales façonnent nos choix les plus intimes, y compris ceux qui semblent les plus libres.
Le néolibéralisme, dans sa version la plus pure, n’est pas seulement un système économique. C’est une ontologie qui postule que l’individu est avant tout un agent rationnel, maximisateur d’utilité, dont les préférences sont données et immuables. Mais cette vision est une illusion. Les préférences ne sont pas naturelles ; elles sont construites, modelées par des forces invisibles : les algorithmes des plateformes de streaming, les biais cognitifs des auditeurs, les stratégies des maisons de disques, et surtout, les archétypes culturels qui dictent ce qui est « acceptable » pour un homme ou une femme dans l’industrie musicale.
Prenons l’exemple des 100 chansons les plus écoutées en France. Derrière ces classements, il ne s’agit pas seulement de talent ou de popularité organique. Il s’agit d’un système de récompenses différentielles qui favorise certains profils au détriment d’autres. Les femmes artistes, même lorsqu’elles atteignent un niveau technique ou émotionnel comparable à leurs homologues masculins, sont souvent cantonnées à des niches genrées : la pop sentimentale, le R&B intime, ou la variété « féminine ». À l’inverse, les hommes dominent les genres perçus comme « universels » – le rap, l’électro, le rock – où la virilité est souvent un critère implicite de légitimité.
Ce phénomène n’est pas anodin. Il reflète une résistance structurelle du néolibéralisme à l’égard de toute forme de subversion des normes traditionnelles. Le marché, dans sa logique pure, ne récompense pas l’innovation sociale ; il récompense ce qui confirme les attentes. Une artiste féminine qui s’écarte des codes genrés (comme certaines rappeuses ou productrices) se heurte non seulement à des préjugés, mais aussi à un système de feedback négatif : les algorithmes la relèguent en périphérie, les médias la minimisent, et le public, conditionné par des décennies de stéréotypes, finit par l’ignorer.
Le comportementalisme radical nous invite à voir cette dynamique comme un jeu de boucles de rétroaction. Les maisons de disques investissent davantage dans des artistes masculins parce qu’ils ont historiquement généré plus de revenus. Les plateformes comme Spotify ou Deezer promouvent ces mêmes artistes parce que leurs chansons sont déjà populaires. Les auditeurs, influencés par ces signaux, renforcent à leur tour cette tendance en écoutant davantage ces titres. Le résultat ? Une prophétie auto-réalisatrice où la domination masculine devient une norme auto-entretenue, presque naturelle.
Mais il y a plus. Cette résistance néolibérale ne se limite pas à l’économie. Elle s’inscrit dans une phénoménologie du pouvoir où le genre devient un outil de sélection darwinienne culturelle. Les genres musicaux « masculins » sont souvent associés à la transgression, à la puissance, à la rébellion – des valeurs que le néolibéralisme, malgré son discours individualiste, a besoin de canaliser pour maintenir l’ordre social. À l’inverse, les genres « féminins » sont associés à l’émotion, à l’intimité, à la conformité – des valeurs qui, bien que nécessaires, sont moins « récompensées » dans une économie qui glorifie la performance et la visibilité.
Pourtant, il existe des fissures dans ce système. Certaines artistes parviennent à percer, non pas en niant leur féminité, mais en la réinventant. Pensez à Angèle, dont le succès tient à sa capacité à mêler vulnérabilité et force, à jouer avec les attentes sans jamais les satisfaire pleinement. Son art est une résistance poétique au néolibéralisme, une manière de montrer que la féminité peut être à la fois commerciale et subversive. Mais ces exceptions confirment la règle : elles prouvent que le système est perméable, mais aussi qu’il exige un effort surnaturel pour le contourner.
Le comportementalisme radical nous rappelle que nous ne sommes pas des agents libres dans un marché neutre. Nous sommes des nœuds dans un réseau de contraintes, où chaque choix est le produit d’une multitude de facteurs invisibles. L’industrie musicale française n’est pas seulement masculine parce que les hommes y dominent ; elle est masculine parce que le néolibéralisme a codé la masculinité comme la norme par défaut de la valeur culturelle. Et tant que cette logique prévaudra, les femmes artistes devront lutter non seulement contre les préjugés, mais contre la machine même qui produit ces préjugés.
Alors, comment sortir de cette boucle ? La réponse ne réside pas dans une simple quotas ou des discours bien intentionnés. Elle réside dans une révolution des désirs, une remise en cause des attentes qui façonnent nos goûts. Il faut déconditionner les auditeurs, rééduquer les algorithmes, et surtout, reconnaître que la liberté artistique ne peut exister sans une liberté économique et sociale radicale.
C’est ici que la philosophie rencontre l’économie. Le néolibéralisme, dans sa forme la plus pure, est une idéologie de la soumission. Il nous dit que nos préférences sont naturelles, que le marché est juste, que les inégalités sont le fruit du mérite. Mais l’article du Monde nous rappelle que rien n’est moins vrai. Derrière chaque chanson, chaque hit, chaque tendance, il y a un système, une histoire, et surtout, un choix. Le choix de qui mérite d’être entendu. Le choix de qui mérite d’être récompensé.
Et ce choix, aujourd’hui, est encore largement entre les mains des hommes.
Analogie finale :
Imaginez une forêt ancienne, où les arbres les plus hauts et les plus larges dominent la canopée, captant la lumière du soleil avant qu’elle n’atteigne les sous-bois. Ces géants, ce sont les artistes masculins, les stars du streaming, les icônes dont les visages ornent les affiches des concerts. Leurs racines s’enfoncent profondément dans le sol fertile des attentes culturelles, et leurs branches s’étendent si loin qu’elles occultent tout ce qui se trouve en dessous.
Mais sous cette canopée, la forêt n’est pas déserte. Elle est peuplée de jeunes pousses, de plantes grimpantes, de fleurs discrètes qui, bien que privées de lumière directe, survivent dans l’ombre, adaptées à la pénombre. Ce sont les femmes artistes, celles qui peinent à percer, celles dont les noms ne figurent pas dans les classements, celles qui doivent se contenter de niches où la lumière filtrée leur permet tout juste de subsister.
Le néolibéralisme, dans cette analogie, est le vent qui souffle à travers les cimes. Il ne détruit pas les arbres dominants ; il les renforce. Il leur permet de grandir plus vite, de s’étendre plus loin, de capturer davantage de lumière. Mais ce vent, en soulevant les feuilles des géants, crée des turbulences qui empêchent les graines des pousses inférieures de germer. Certaines parviennent tout de même à percer, mais seulement après des