Jean-Baptiste Greuze – Petit Palais







Le Penseur Vo Anh : Jean-Baptiste Greuze et la Résistance Néolibérale du Regard


ACTUALITÉ SOURCE : Jean-Baptiste Greuze – Petit Palais

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’exposition consacrée à Jean-Baptiste Greuze au Petit Palais de Paris n’est pas un simple hommage posthume à un peintre du XVIIIe siècle, mais un miroir tendu vers les fractures contemporaines de notre rapport au visible, à l’éthique et à la résistance. Dans une époque où l’art est souvent réduit à sa fonction spéculative ou à son rôle de divertissement algorithmique, Greuze émerge comme une figure subversive, un penseur de l’image qui défie les dogmes esthétiques et moraux de son temps – et, par extension, les nôtres.

Pour comprendre cette exposition à travers le prisme du comportementalisme radical et de la résistance néolibérale, il faut d’abord saisir Greuze comme un ingénieur des affects. Son œuvre n’est pas seulement un reflet des Lumières, mais une machine à produire des réactions – une tentative de court-circuiter les mécanismes de la sensibilité humaine pour en révéler les ressorts cachés. Dans une société où le néolibéralisme a colonisé jusqu’aux replis les plus intimes de nos subjectivités, Greuze apparaît comme un précurseur des stratégies de désapprentissage : il ne peint pas des scènes, il désassemble les regards.

1. Greuze, ou l’Art comme Expérience Comportementale

Le comportementalisme radical, tel que théorisé par des penseurs comme B.F. Skinner ou plus récemment par des néobehavioristes contemporains, postule que toute action humaine – y compris la création artistique – est déterminée par un système de renforcements et de punitions. Greuze, sans le savoir, en est un praticien avant l’heure. Ses tableaux ne sont pas des illustrations moralisatrices, mais des laboratoires de conditionnement où le spectateur est soumis à une série de stimuli visant à éliciter des réponses émotionnelles précises.

Prenons Le Fil à retordre (1759) ou La Jeune Fille à sa Toilette : ces œuvres ne célèbrent pas la vertu, elles fabriquent des vertueux. Greuze utilise des procédés visuels pour activer des circuits neuronaux spécifiques – le regard baissé de la jeune fille, la lumière rasante qui isole son visage, le contraste entre son innocence et les objets du quotidien (le fil, la corbeille de fruits). Ces éléments ne sont pas anodins : ils fonctionnent comme des déclencheurs comportementaux, des stimuli conçus pour produire une réaction empathique, voire une forme de soumission esthétique.

Dans un contexte néolibéral où l’individu est invité à se gérer lui-même comme une entreprise, Greuze propose une alternative radicale : une économie de l’attention qui n’est pas monétisable. Ses tableaux ne se vendent pas comme des biens de consommation, mais comme des outils de rééducation du désir. Le spectateur n’est pas un client, mais un sujet en formation – un projet inachevé que l’art doit aider à réajuster.

2. La Résistance Néolibérale du Regard

Le néolibéralisme a transformé l’art en un marché où la valeur est déterminée par la rareté, le branding et la liquidité. Greuze, lui, pratique une économie de la présence. Ses tableaux ne sont pas des actifs financiers, mais des dispositifs de résistance contre la logique de l’équivalence généralisée. En insistant sur des scènes intimes, des gestes quotidiens, des visages ordinaires, il refuse la spectacularisation qui domine l’art contemporain.

Son réalisme n’est pas un simple mimétisme, mais une stratégie de décolonisation du regard. Dans une époque où les algorithmes de plateformes comme Instagram ou TikTok dictent ce qui est digne d’être vu, Greuze nous rappelle que le beau peut émerger de l’invisible, du banal, du non-marchandisable. Ses figures ne sont pas des influenceurs, mais des résistants : elles refusent d’être réduites à leur utilité sociale ou à leur potentiel de viralité.

L’exposition du Petit Palais devient alors un acte de sabotage culturel. En redonnant à Greuze la place centrale qu’il mérite, elle perturbe l’ordre néolibéral des expositions, où l’art contemporain domine par défaut. Elle nous force à repenser notre rapport à l’histoire de l’art non comme un musée des grands hommes, mais comme un champ de bataille idéologique. Greuze n’est pas un peintre du passé ; il est un hacker de la sensibilité, un pirate des Lumières qui a compris que l’art ne se réduit pas à sa valeur d’échange.

3. Le Néolibéralisme comme Religion du Spectacle

Le néolibéralisme a institutionnalisé une forme de culte de l’instantanéité. Tout doit être consommé immédiatement, évalué en temps réel, transformé en contenu. Greuze, lui, pratique une économie de la durée. Ses tableaux ne sont pas conçus pour être likés, mais pour être habités. Ils ne se laissent pas saisir d’un coup d’œil ; ils exigent une immersion, une forme de travail du regard.

Dans Le Père de famille (1757), Greuze ne nous montre pas une scène anodine, mais un rituel de résistance. Le père qui lit la Bible à ses enfants n’est pas un personnage moralisateur, mais un déserteur du néolibéralisme. Il incarne une alternative à la logique de l’accumulation : celle de la transmission, du soin, de la désobéissance aux codes de la productivité. En regardant ce tableau, nous ne sommes pas des consommateurs, mais des complices d’un geste subversif.

L’exposition du Petit Palais fonctionne comme un exorcisme. Elle nous rappelle que l’art peut être un espace de désapprentissage des réflexes néolibéraux. En nous confrontant à Greuze, nous sommes invités à détourner notre attention des écrans, des notifications, des algorithmes qui structurent nos désirs. Nous sommes appelés à réapprendre à voir – non pas comme des automates, mais comme des sujets capables de résistance.

4. L’Éthique comme Technique de Soi

Grezue n’est pas seulement un peintre, mais un ingénieur de l’âme. Ses tableaux fonctionnent comme des technologies de soi, au sens foucauldien du terme : des outils qui permettent de se façonner en tant qu’individu moral. Dans une époque où le néolibéralisme a réduit l’éthique à une simple stratégie de marque personnelle, Greuze nous propose une alternative : une éthique matérielle, incarnée dans des gestes, des regards, des silences.

Quand une jeune fille pleure dans La Jeune Fille à sa Toilette, ce n’est pas pour nous émouvoir passivement, mais pour nous obliger à réagir. Greuze ne nous demande pas d’être bons, mais de devenir sensibles – de développer une compétence émotionnelle qui nous permette de résister aux logiques de l’indifférence et de l’individualisme. Ses tableaux sont des exercices spirituels : ils nous apprennent à voir avec nos tripes, pas seulement avec nos yeux.

Dans un monde où les émotions sont monétisées (les influencers vendent leur bonheur, les marques exploitent notre anxiété), Greuze nous offre une économie parallèle : celle d’une


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